Qu’est-ce qu’un "style présidentiel" ? (II)

 Dans le précédent billet, j’essayais de prendre au sérieux les «questions de style» qui ont nourri bon nombre de commentaires sur le début de mandat de Nicolas Sarkozy. En quel sens, au fond, la politique est-elle question de style ? Suite de l’examen de quelques paradoxes et de leur traduction sarkozienne.

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Dans le précédent billet, j’essayais de prendre au sérieux les «questions de style» qui ont nourri bon nombre de commentaires sur le début de mandat de Nicolas Sarkozy. En quel sens, au fond, la politique est-elle question de style ? Suite de l’examen de quelques paradoxes et de leur traduction sarkozienne.


 

Les effets d’une figure

 

 

Troisième paradoxe de la notion de style : celle-ci désigne deux manières opposées d’infléchir l’usage courant de la langue. En un sens, le style est ce qui s’interpose sur le trajet de la communication, replie sur eux-mêmes les mots et les phrases, introduit dans la trajectoire du sens des arabesques et des figures compliquées, en bref poétise, faisant de la langue un objet de contemplation (« quel style ! ») plutôt que d’usage. Mais d’un autre point de vue, le style est au contraire ce qui a pour fonction d’optimiser l’usage que l’on veut faire des mots : selon la rhétorique classique, c’est le style qui donne au discours son efficacité, qui le rend capable de démontrer, de plaire ou d’émouvoir. En bref, le style est tantôt compris comme une certaine élaboration interne au discours, qui élève celui-ci au-dessus des contingences de la communication pour en faire un objet esthétique, et tantôt défini d’après les finalités externes au discours, d’après les buts que se fixe celui qui parle. Pour le dire autrement, le style est tantôt ce qui donne au langage « de l’effet » (comme on dit d’une boule de billard, lorsque celle-ci se met à tourner sur elle-même), et tantôt ce qui lui permet d’avoir « des effets », de toucher les interlocuteurs et de les faire agir. Cette hésitation se traduit, dans l’histoire des théories du langage, par la place ambiguë du style, entre poétique et rhétorique.
Ces difficultés fort abstraites entraînent un problème très concret et très simple, que rencontre tout orateur : si l’on cherche à « faire de l’effet » à ceux à qui l’on parle (à les toucher, les subjuguer, les faire agir), il faut paradoxalement renoncer à s’adresser directement à eux, selon les règles d’une communication transparente ; il faut commencer par s’arrêter sur le langage lui-même, le compliquer, l’élaborer, le travailler jusqu’à lui donner une certaine figure, qui démultipliera l’impact du moindre de nos propos. Mais le risque est évidemment de voir ce travail envahir tout l’espace, et le style devenir manière, puis maniérisme ; le danger est de voir se prolonger le jeu de miroirs jusqu’à ce que le discours, ne se préoccupant plus que de sa propre ornementation, devienne absolument incapable de communiquer quoi que ce soit. Si l’absence de style condamne celui qui parle à être « transparent » (c’est-à-dire à être très bien compris, mais à passer inaperçu), la présence du style le menace toujours de devenir opaque, c’est-à-dire totalement visible et parfaitement incompréhensible, inaudible et inefficace.
Ce renversement est le piège dans lequel notre président s‘est trouvé peu à peu pris. On a beaucoup glosé sur le « narcissisme » de Nicolas Sarkozy, critique plutôt faible si l’on s’en tient à un point de vue strictement psychologique : à prendre ce chemin, on finit toujours par rappeler (comme Serge Hefez) que les sujets narcissiques souffrent d’un manque d’estime de soi, ce qui finirait par nous faire prendre en pitié le locataire de l‘Elysée (or il ne faut point pousser). La question est moins psychologique que stylistique : elle n’est pas de savoir si Sarkozy s’est trouvé intimement débordé par une immense demande d’amour, mais de comprendre comment la construction d’une figure politique s’est retournée contre son initiateur. Sarkozy en effet, ce fut d’abord cela : une extraordinaire et proliférante production de soi, au service d’une invasion concertée des problématiques et des discours politiques. Son modèle fut sans doute, sur ce point, la stratégie des derniers présidents américains en date, dont Michel Feher a montré dans un texte remarquable comment chacun d’entre eux a travaillé à son autoportrait, non par vain désir de gloire, mais par souci d’orienter ainsi tout le jeu des interprétations politiques. Chez Sarkozy, cette stratégie est devenue : "ne s’occuper que de ses propres affections intimes, mais pour prendre à travers elles tout l’espace disponible". Eric Fassin a bien analysé, par exemple, comment le recours systématique au « style émouvant », dans tous les domaines de la vie publique, a supposé ces derniers mois la construction d’un personnage, celui du Président « visiblement ému ». Cette formule, qui a envahi les comptes-rendus journalistiques, est une figure en tous les sens du terme - à la fois expression figée et visage malheureux, triste figure dont les yeux tirent vers le bas comme un masque de tragédie. Stratégie efficace : ce « style sublime » pour parler comme les rhéteurs du XVIIe siècle, ce style qui fait « pleurer et agir », pesé de tout son poids dans le débat sur la rétention de sûreté, en permettant d’accuser les adversaires de ce projet inique de manquer de compassion envers les victimes. Mais stratégie dangereuse : d’une part, bien sûr, lorsqu’on a longtemps adossé l’imposition de problématiques politiques à l’exhibition de ses propres affects, la réciproque devient vraie, et tous les dérapages, emportements, enthousiasmes, etc, font l’objet d’une lecture politique immédiate. D’autre part et surtout, dans une telle logique, accentuer son emprise sur l’opinion suppose d’approfondir son propre personnage, étendre sa domination implique de s’enfoncer de plus en plus loin dans le labyrinthe qu’est devenue l’image de soi-même. Vient un moment, alors, où le bel équilibre entre l’intérieur et l’extérieur, entre la maîtrise des effets que l’on a sur l’opinion, et l’effet tournoyant que l’on imprime à sa propre figure, se rompt : on entre alors dans un tête-à-tête avec soi dont le monde, qu’on voulait par là fasciner, est rigoureusement exclu. Les politologues, alors, disent que « le président a perdu le contact avec l’opinion » et imputent cela à l’isolement du pouvoir. On ne m’ôtera pas de l’idée qu'en fait, c’est plutôt un résultat malencontreux de l’effort pour ordonner tout l’espace politique à son autoportrait, effort qui fit le succès de l’élection avant de conduire au désastre du début de mandat. Nicolas Sarkozy a donné, de ce point de vue, une traduction aussi saisissante que politiquement désastreuse à ce que Hegel, dans son Esthétique, définit comme le passage du style classique au style romantique : dans le classicisme, « le spirituel, dans la mesure où il se manifeste, ne peut le faire qu’en revêtant la forme humaine », celle du héros qui incarne le dynamisme du monde ; dans le romantisme, cet équilibre se rompt, l'acteur rentre en soi-même, « le dedans célèbre son triomphe sur le dehors, et affirme ce triomphe en refusant toute valeur aux manifestations sensibles ». Désorienté, l’électeur municipal ne fut pas touché par ce progrès de l’esprit : l’électeur municipal ne lit plus assez Hegel.

 

La profondeur d’un goût

 

Reste une dernière question, la plus délicate peut-être : celle de l’intérêt et de l’opportunité qu’il y a à se préoccuper du « style présidentiel », et à placer au centre du jeu politique ce qui ressemble au fond à une question de goût . Le succès de l’adjectif « bling-bling » pose à cet égard de gros problèmes, de quelque côté qu’on prenne les choses. S’agit-il de se focaliser sur les costumes et lunettes présidentielles ? Mais cela sent un peu la fascination, un peu l’envie, et cela aveugle de toute manière sur l’autre pôle de l’action gouvernementale - l’effacé et efficient Fillon. S’agit-il de dénoncer les comportements ostentatoires, le m’as-tu-vu ? Mais depuis quand la gauche professe-t-elle la retenue, les camaïeus ministériels, et depuis quand préfère-t-elle que le goût de l’argent s’accompagne de décence hypocrite ? Depuis quand la gauche réclame-t-elle de cacher ce que l’on aime ? S’agit-il enfin de dénoncer le mauvais goût d’une présidence clinquante ? Mais alors il faut être sérieux et tâcher de dépouiller ce jugement de goût de ce qui ressemble, sans cela, à la critique bourgeoise du "parvenu", à une façon de mimer le mépris que la haute bourgeoisie a pour ceux qui voudraient s’approprier les signes de la richesse sans en avoir le droit (on se souviendra, au passage, que l’adjectif « bling-bling » a été emprunté à la culture hip-hop, emprunt à tous égards suspect).
En quel sens, donc, la politique peut-elle être une question de goût ? Puisqu’il se fait tard, j’indiquerai seulement deux pistes, deux manières de justifier que l’on puisse porter un jugement sur le style, sans s’enferrer dans les contradictions que je viens d’énumérer.
- La première justification serait à rechercher du côté de la conception nietzschéenne du style, à travers ce que Nietzsche appelle sa « physiologie de l’art ». Chez Nietzsche, le style n’est pas une question de pure forme, mais concerne d’abord le caractère (« donner du style à son caractère - voilà un art grand et rare ! », Gai savoir, § 290). Cet « art » consiste à savoir s’imposer à soi-même une contrainte qui donne unité et orientation à la multiplicité de ses instincts, de manière non pas à réprimer ce que l’on est, mais à éprouver sur soi-même sa capacité de dominer et à donner à son élan créateur l’élan qu’il mérite. En bref le style n'est pas d'abord affaire d'image lisible ou brouillée envoyée aux autres, c'est d'abord, pour soi-même, la capacité de résister à sa propre dispersion. C’est là la liberté véritable, aux antipodes de cette liberté de l’incohérence dont se flattent ceux qui sont incapables de donner style à leur existence (« ce sont les caractères faibles qui n’ont pu se maîtriser, qui haîssent la subordination au style : ils sentent qu’ils en subiraient l’amère contrainte, ils en deviendraient vulgaires - esclaves dès qu’ils serviraient, ils ont horreur de servir », ce passage me semble une belle critique de l’adjectif « décomplexé » qui sévit ces temps-ci). On n’est pas là très loin de la politique : car, selon une leçon qui remonte aux Grecs, cette aptitude à se gouverner soi-même est indispensable pour réguler le pouvoir sur les autres, à l’inverse du tyran qui domine d’autant plus autrui qu’il se domine moins lui-même. Ce que Laurent Fabius résumait l'autre jour sur un plateau de télévision, à mon extrême étonnement, par cette phrase : « pour présider il faut pouvoir se présider soi-même ». Cela semble attester d’un élan nietzschéen chez Laurent Fabius, mais après avoir souligné l’hégélianisme rampant de Nicolas Sarkozy, j’ai peur que cela fasse beaucoup pour ce soir, je ne m'avancerai donc pas.

 

- La deuxième raison qui pourrait justifier politiquement de s’arrêter ainsi au style, tient finalement à la légèreté moqueuse qu’une telle appréciation autorise. Non que l’action gouvernementale n’appelle, en beaucoup de domaines, de critiques sérieuses ; mais il peut être sain, pour soi-même, de trouver une façon de les formuler qui n’oblige pas à se poser en autorité morale, les sourcils froncés, et qui permette ainsi d’échapper à l’éternelle accusation d’être, à peu de frais, des donneurs de leçons. Dans un beau livre sur le mal (L’Ombre au tableau, Seuil), François Jullien défend ainsi l’idée qu’en matières de conduite, il est peut-être préférable de dire « c’est laid » que de dire « c’est mal » : « si je prononce qu’un acte est mal, je suppose un plan des valeurs, transcendant, au nom duquel je le juge (…) ; tandis que, si je prononce que cet acte est laid, je ne le juge qu’en rapport à la situation particulière, en dessinant l’horizon et formant tableau, au sein de laquelle il se commet, et dont je dénonce le ternissement subit (subi) : un tel comportement « y fait tache », et l’humanité se trouve en elle, non pas promue, mais amoindrie ». Le jugement : « c’est laid » ne s’énonce donc pas depuis un corps de certitudes intangibles, que nous pourrions exhiber comme on montre sa carte d’identité, au risque de nous faire taxer de dogmatisme ; il ne nous installe pas non plus en position de gardiens des valeurs. Jullien ajoute un peu plus loin : « en prononçant son arrêt, le mal aussitôt condamne, il exige de se convertir à l’ordre du bien ou enferme dans la perversion ; tandis que le laid que décèle un regard critique laisse analyser de lui-même pourquoi (comment, et par où) il y a eu faiblesse et, par suite, comment la reprendre (comme on reprend une phrase, un tableau) et avec soin la corriger ».


Analyser, corriger : il semble que les conseillers présidentiels se soient attelés à la tâche. Attendons : pour l’instant, face à ceux qui soulignent que la présidence Sarkozy n’est pas le mal incarné, nous pouvons continuer à répondre que ce n’est pas bien beau.

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