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Billet de blog 24 juin 2008

Qui veut la peau de Carla Bruni ?

Complaisamment interrogée, l’épouse du chef de l’Etat se dit «épidermiquement de gauche». A l’heure des huiles solaires, une politique de la peau ? Il aura donc fallu, ce samedi, pas moins de cinq journalistes pour recueillir, d’un souffle, les confidences de Carla Bruni-Sarkozy (ci-dessous abrégée CBS),

Mathieu Potte-Bonneville
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Complaisamment interrogée, l’épouse du chef de l’Etat se dit «épidermiquement de gauche». A l’heure des huiles solaires, une politique de la peau ? Il aura donc fallu, ce samedi, pas moins de cinq journalistes pour recueillir, d’un souffle, les confidences de Carla Bruni-Sarkozy (ci-dessous abrégée CBS), dans le cadre d’un partenariat Elysée-Libération visant à adosser la consolidation des ventes du quotidien à la promotion du prochain album de l’épouse du chef de l’Etat.

Le dispositif impressionne, la compétence des professionnels mobilisés pour l’interrogatoire étant inversement proportionnelle à la densité des déclarations de l’interviewée. On apprend notamment que « L’Amoureuse » est une chanson « sur l’exaltation amoureuse », et qu’elle aime beaucoup Brice Hortefeux « en tant que personne ».

Car CBS est ainsi : entière, passionnée, et surtout instinctive ; peu avertie des choses de la politique malgré de touchants efforts («Je n’ai jamais beaucoup voté. Je m’y mets avec beaucoup d’attention»), préférant se compter, elle qu’on louait autrefois pour sa culture inhabituelle dans le monde de la mode, parmi les « ignorants » - ce qui l’empêche par exemple de prendre la mesure de son rôle stratégique dans la politique de communication de l’Elysée (« Je n’en suis pas très consciente. Je ne suis pas sûre que ce soit vrai »).

De manière frappante, l’entretien ne conteste ainsi la désuétude de la place que les institutions accordent aux épouses (« ce n‘est pas une place très claire »), ou ne dénonce le phallocratisme de ceux qui croient CBS inféodée à son mari (« personne n’est obligé de faire corps avec la politique ni avec son mari ! ») que pour mieux réactiver dans cet espace « moderne » toute la panoplie de la féminité, voire ressortir de la naphtaline le costume de la ravissante idiote, au service d’une stratégie du silence que ne désavouerait pas Claude Guéant : ainsi peut-elle, pour ne pas répondre à une question sur l’immigration, s’excuser de sa timidité (« j’aimerais bien, mais je n’ose pas ») et de sa candide impréparation (« je n’ose pas vous répondre à la bonne franquette, par peur d’être nulle »).

On le comprend : la Femme compense ici par la sensibilité ce qui lui manque de sens politique et si l’on ne voit pas, au fond, ce qu’elle pourrait bien fabriquer avec un bulletin de vote, son mystère murmuré à voix basse en mots transparents comme l’eau claire suffit à lui assurer un cercle d’attention, lequel ne visera pas pourtant à troubler la limpidité de ses paroles par une interprétation malvenue. Autant, en effet, le moindre propos de Nicolas Sarkozy appelle un déchiffrage intense, autant CBS paraît jouer la carte inverse, celle d’une sincérité si "naïve" (c’est d’ailleurs le nom de sa maison de disques) qu’elle décourage toute plongée vers le sens : à lui les intentions abyssales, à elle le lisse et le poli d’une présence absolument superficielle.

A eux deux, les deux moitiés du couple présidentiel incarnent ainsi à la perfection ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari appelaient autrefois, dans Mille plateaux, une « machine de visagéité », piège complexe propre à certains régimes politiques despotiques où l’agencement du pouvoir offre à la fascination de tous un Visage dont les yeux, profonds comme deux trous noirs, ne cessent d’appeler l’interprétation cependant que la face, comme un mur blanc, les fait rebondir comme des balles à sa surface lisse. « Vous serez épinglés sur le mur blanc, enfoncés dans le trou noir », prédisaient Deleuze et Guattari : la prophétie est désormais accomplie. Nicolas et Carla, un visage pour deux.

Cette belle complémentarité est théorisée dans l’entretien à travers une image - celle de la peau, le quotidien faisant même son titre de l’aveu de CBS : « je suis épidermiquement de gauche ». Le recours à cette figure offre, il est vrai, de multiples avantages, tant pour les intervieweurs que pour l’interviewée. Au premier point de vue, celui du journal, cela permet de lever la gênante contradiction entre l’intérêt pour la plastique de la dame, qui fait vendre de la copie, et la préoccupation politique que l’on prétend afficher en la recevant - la contradiction tombe, s’il s’avère que sa sensibilité de gauche est justement répandue à même ses courbes, et contenue dans cette carnation qui prend si bien la lumière.

Du côté de l’intéressée elle-même, et du discours très précis qui sourd à travers tant de banalités murmurées, cette mention de l’épiderme a l’avantage de suggérer plusieurs pistes : elle justifie, d’abord, une sage division conjugale des tâches, les rôles de l’un et l’autre se voyant répartis selon l’opposition du superficiel et du profond, comme la peau et le muscle (« Si l’opinion est une chose de surface, alors oui, je peux l’aider. Si l’opinion est une chose de fond, non. Je ne fais rien sur le fond pour l’instant. »).

Elle laisse en même temps espérer une influence secrète de la femme sur son mari, lequel ne saurait rester longtemps insensible à frôler ce gauchiste épiderme : ainsi CBS s’accuse-t-elle des dérives hivernales de son époux (« il a été inconscient avec moi dans les débuts »), comme si, non contente de lui avoir tourné la tête, elle lui avait transmis par contact et capillarité un peu de ses défauts féminins. Du coup, si l’on se souvient combien les premiers mois de la présidence Sarkozy avaient été marqués par l’insistance sur la sensibilité exacerbée du Président, toujours « visiblement ému » (cf les analyses d'Eric Fassin), l’image a aussi l’avantage de suggérer qu’à travers leur passion mutuelle et leurs caresses mutuellement prodiguées, s’indique la façon dont la sensibilité transcende les clivages, appelle au dépassement des partialités («J’ai l’impression que les gens qui sont complètement d’un côté ou de l’autre ne pensent qu’avec une partie du cerveau» - l’opposition peau-cerveau réactivant ici cette vieille opposition entre la tête et le corps, que Roland Barthes décelait déjà dans l’expression favorite de Pierre Poujade, « le poisson pourrit par la tête »).

Enfin, l’expression a le mérite de suggérer qu’il n’y a de vraie gauche qu’à fleur de peau («ce n’est pas une idéologie ni un système. Je ne suis pas une militante, je ne l’ai jamais été»), ce qui, dans un entretien entièrement traversé par une grande opposition entre les valeurs (féminines et superficielles) de l’émotion et celles (masculines et profondes) de la politique, revient à dire que la gauche ne saurait qu’être toujours à la surface des choses, et bonne pour les chansons. Il est d'ailleurs à craindre que, dans les temps à venir, l'adjectif "épidermique" soit promis à jouer une fonction complémentaire et inverse de cet autre adjectif, "décomplexé", qui fleurit depuis quelques mois : ainsi une réaction spontanée de droite sera dite "décomplexée" (c'est-à-dire heureusement débarrassée de l'hypocrisie et des censures qui l'obligeaient indûment jusque là à modérer son expression), cependant qu'une réaction spontanée de gauche sera dite "épidermique" (c'est-à-dire superficielle et privée de ce temps de réflexion qui devrait l'obliger à modérer un peu son expression). Beauté des symétries.

Mais soyons plus charitables - après tout, je citais plus haut Deleuze, qui faisait souvent l’éloge de l’idée, puisée chez Paul Valéry, suivant laquelle le plus profond chez l’homme, c’est la peau ; cela invite à prendre au sérieux, voire au pied de la lettre, les déclarations de CBS. Celle-ci s’attarde en effet longuement à décrire ses difficultés de femme subitement plongée « dans le monde des conservateurs » et obligée de rester chanteuse « pour survivre ». Or, il s’agit là d’un problème dermatologique caractéristique : comme l’explique le philosophe de la médecine François Dagognet dans son bel ouvrage La Peau découverte (Les Empêcheurs de penser en rond, 1993), la principale difficulté de cet organe que constitue la peau, est d’exercer son rôle d’alerte de l’organisme, d’intermédiaire entre l’intérieur et l’extérieur, sans se trouver menacé par les attaques du milieu : «Comment permettre à la peau d'exercer son rôle préhensif ou d'avant-garde, sans qu'elle-même soit menacée ?» Dagognet indique que les organismes évolués ont développé, pour parer cette difficulté, quatre stratégies fondamentales, qu‘il énonce ainsi :

1. Enfoncement : « La première stratégie peut consister simplement à s’invaginer et à situer, au fond de cet entonnoir, la partie sensible ; l’orifice sera, au besoin, recouvert de poils et balayé par un film sébacé ». Le prochain disque de Carla Bruni serait, dans cette optique, à sa sensibilité de gauche ce que les poils du nez sont aux muqueuses nasales : un filtre la protégeant des agressions de l’extérieur et mettant à l‘abri les zones les plus vulnérables. L’analogie me paraît, spontanément, assez convaincante, ne serait-ce que d’un point de vue musical.

2. Recouvrement : « La seconde stratégie se borne à tapisser les récepteurs d’une couche scléreuse, dure, kératinisée (le cuir) : elle enferme par là dans une sorte de carapace, les micro-appareils susceptibles d’être pressés ». A suivre cette stratégie adaptative, la peau de CBS risquerait de perdre son caractère diaphane, et la finesse incomparable de son grain de patricienne (comme dirait ma petite sœur, « à 15 ans, nous avions des boutons, elles des dermatologues »). On suggèrera donc davantage cette stratégie à d’autres cuirs moins délicats, disons Eric Besson ou Bernard Kouchner ;


3. Interaction : « Montage plus subtil, plus protecteur, certaines cellules doivent participer à l’identification de l’excitant et s’unir à lui : du même coup, celui-ci perd une partie de son éventuelle « dangerosité » ou de son agressivité ». Stratégie de l’osmose ou de l’enveloppement, qui ramène les éléments nocifs du milieu en les entourant d’un mucus, pour en permettre la reconnaissance sans s’exposer à leur destruction. Une évolution à la Martin Hirsch ?


4. Affinement : « Enfin - tactique organique supérieure à toutes les autres - nous nous sommes sensibilisés peu à peu, dans quelques régions spécialisées de notre couverture cutanée (les organes sensoriels) à des intensités de plus en plus faibles : de cette façon, nous sommes avisés de ce qui nous arrivera avant qu’il ne soit trop approché de nous ». Ainsi François Dagognet interprète-t-il la naissance des cinq sens au cours de l'évolution comme autant de manières, pour la peau, de s’élaborer et de se compliquer pour jouer plus efficacement son double rôle de vigilance et de protection. Il y a là une leçon : nous suggérons du coup, si CBS est « épidermiquement de gauche », de renoncer aux filtres, aux cuirs, aux carapaces et au mucus, pour adopter la meilleure stratégie que la vie ait trouvé pour préserver les peaux délicates dans les milieux hostiles : se doter enfin d’yeux pour voir, et d’oreilles pour entendre.


*****
PS : dans le même ouvrage, François Dagognet fournit les indications suivantes : chez un individu moyen, « la peau s’étendrait sur environ 2m2 ; elle pèserait trois kilos (…). Un centimètre carré contiendrait, grosso modo, 3 vaisseaux sanguins, 10 poils, 12 nerfs, 15 glandes sébacées, 100 sudoripares, 3 millions de cellules ». Je reproduis ces chiffres, car il me paraît important que la réflexion sur la peau de CBS soit soumise au même type de traitement quantitatif que celui aujourd’hui réservé, dans notre pays, aux étrangers en situation irrégulière : comme le dit souvent M.Hortefeux, pour traiter l’humain, rien ne vaut la statistique.

PPS : un mot de la parution de cet entretien dans Libération, décision éditoriale qui m'a rendu fort triste. Si la crainte était voici deux ans de voir disparaître d’un coup un journal auquel on avait tenu, sans laquelle le matin n’était guère imaginable, on comprend désormais que le véritable danger était de le laisser devenir un journal qu’on n’aurait plus envie de lire, qu’on oublierait peu à peu d’acheter, jusqu’à se rendre compte que depuis quelques temps on ne passait plus par le kiosque et qu’au fond, on s’en passait très bien.

Dans un beau livre intitulé Effondrements, le géographe Jared Diamond se demande ce qu’a bien pu penser l’habitant de l’île de Pâques à l’instant d’abattre le dernier arbre encore debout (car il a bien fallu un dernier habitant pour tronçonner le dernier arbre). Mais il remarque quelques pages plus loin que le vertige d’une telle question est une illusion rétrospective : cela faisait lurette, alors, que tout le monde avait renoncé à compter sur les arbres, que ceux-ci avaient perdu toute utilité, fûts déplumés sur une lande nue - l’habitude et le renoncement suffisant alors à guider la cognée du dernier pascuan.

L’effondrement, conclut Diamond, ne procède ni des transgressions ni des grandes trahisons lyriques : il survient quand, depuis longtemps déjà, tout le monde s'est habitué, et tout le monde s’en fiche.

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