De l’ésotérisme anthroposophique à la raison : entretien avec Grégoire Perra

Deuxième partie de l’entretien avec Grégoire Perra, ancien adepte de l’Anthroposophie. Après nous avoir expliqué les croyances et émanations pratiques de l’Anthroposophie (agriculture biodynamique, pédagogie Steiner-Waldorf, médecine anthroposophique…), nous évoquons ici son parcours personnel en Anthroposophie. Récit d’une renaissance.

Mathieu Repiquet : Grégoire, vous avez précédemment su nous expliquer avec brio les grandes lignes de l’Anthroposophie, parlons maintenant de votre parcours au sein de celle-ci. Comment êtes-vous entré dans l’anthroposophie ?

 Grégoire Perra : J'ai adhéré à la Société Anthroposophique en France à l'âge de 25 ans et j'en ai démissionné en 2010 à l'âge de 40 ans. Mais auparavant, je fréquentais déjà assidûment cette Société à travers ses conférences hebdomadaires, ses ateliers artistiques, ses cours réguliers et ses stages depuis mes 18 ans. Et encore auparavant, de l'âge de 9 ans à l'âge de 18 ans, j'avais été scolarisé dans des écoles de pédagogie Steiner-Waldorf, où la doctrine anthroposophique m'avait été transmise insidieusement sous forme de prémisses, voire parfois tout à fait ouvertement durant les cours. Je ne serais jamais entré dans l'Anthroposophie si je n'avais pas été élève d'une école Steiner-Waldorf, où j'y avais été endoctriné. Mon entrée et mon adhésion à la Société Anthroposophique par la suite résultent de cet endoctrinement que j'ai subi en tant qu'enfant, puis adolescent. Ce n'était absolument pas une décision libre de ma part, même si elle s'est produite à l'âge de 25 ans. En tout, j'ai donc passé plus de 30 ans dans l'Anthroposophie.

 « J’ai été endoctriné lors de ma scolarité Steiner-Waldorf »

 Qu’y avez-vous fait ?

Pendant des années, j'ai été simple membre de la Société Anthroposophique en France, assistant aux conférences et aux séminaires. Puis vers 33 ans, j'ai commencé à assister à des réunions réservées à un niveau supérieur (les "Leçons" de la "Classe"). J'avais, en plus de ma carte rose de membre, une carte de couleur bleue, qui m'ouvrait les portes de certaines cérémonies. La direction de la Société Anthroposophique en France m'avait alors confié le soin de donner à mon tour des conférences. Quand j'avais 28 ans, j'ai travaillé quelques mois comme libraire dans la principale librairie anthroposophique à Paris, située près du Metro Vavin. J'avais en effet tellement lu, que j'étais un bon conseiller à la vente.

J'ai également été membre du comité de rédaction des deux principales revues anthroposophiques en France : L'Esprit du Temps et Les Nouvelles de la Société Anthroposophique en France.  J'étais donc une sommité de ce mouvement. Je décryptais l'actualité à la lumière de l'Anthroposophie, je donnais des conseils pour pratiquer la méditation, j'analysais des livres, des pièces de théâtre et des films pour leur trouver un contenu anthroposophique, je glosais sur les écrits philosophiques de Steiner. J'étais à deux doigts de devenir un gourou de l'Anthroposophie.

Grégoire Perra. Photo : Myrtille Dupont. Grégoire Perra. Photo : Myrtille Dupont.

 J'ai également été professeur dans deux écoles Steiner-Waldorf, où j'avais acquis également une place importante, non seulement comme professeur de Philosophie, de Français et de Théâtre, mais également comme figure charismatique de l'école où j’enseignais. Dans ce contexte aussi, j'étais proche de devenir un gourou, non pas en raison de ma personnalité, plutôt timide et effacée, mais parce que c'était la pente naturelle de la pratique professorale lorsqu'on enseigne dans ces écoles, pour peu qu'on ait quelques qualités à faire valoir.

Lorsque vous étiez anthroposophe, quel rapport entreteniez vous avec la médecine conventionnelle ? Votre médecin traitant (qui était anthroposophe), vous prescrivait-il des médicaments ou des soins non anthroposophiques ? Etiez-vous vacciné ?

Durant de nombreuses années, je ne me suis "soigné" qu'avec la médecine anthroposophique. Avoir recours à la médecine conventionnelle n'était pas pensable pour moi. Conformément aux discours véhiculés dans le milieu anthroposophique, je cherchais à éviter à tout prix les antibiotiques, les vaccins et les interventions chirurgicales. Même prendre du paracétamol m'était proscrit : j'avais entendu lors d'une conférence anthroposophique que prendre un tel remède contre la migraine empêchait nos "animaux intérieurs" de se manifester dans le pôle tête de notre corps astral, ce qui nous mettait en danger d'être animalisé à notre insu. J'ai gardé toutes les ordonnances des deux médecins anthroposophes qui m'ont suivis pendant plus de vingt ans : jamais une seule prescription d'antibiotiques ! Toujours de l'homéopathie, provenant systématiquement de la firme Weleda ! Les produits homéopathiques provenant des laboratoires Boiron et Lehning étaient jugés trop faibles, car non anthroposophiques. Je me souviens que mon premier médecin anthroposophe avait même acheté une machine pour ethériser le sang en l'ouvrant aux énergies cosmiques ! Un autre médecin anthroposophe avait prescrit à ma compagne, en pleine dépression, de manger des laitues spécifiquement broyées avec une machine venue d'Allemagne qui coûtait plus de 500 euros.

J'ai commencé à me soigner vraiment, c'est-à-dire à prendre des médicaments efficaces et à faire tous mes vaccins, lorsque je suis sorti du milieu anthroposophique en 2009. Avoir une bonne santé fut soudain quelque chose de nouveau pour moi, qui a changé ma vie. Auparavant, j'avais toujours traîné pendant des mois des maladies qui auraient pu être chassées facilement avec la médecine conventionnelle. Je suis aujourd'hui persuadé que ce maintien en mauvaise santé fait partie du dispositif d'emprise, comme c'est également le cas dans différentes communautés problématiques (jeûne, malnutrition...) : des personnes fragilisées sont plus facilement soumises, influençables et dépendantes que des personnes bien portantes.

"Il y a avait des interdits médicamenteux"

La médecine anthroposophique proscrivait la pilule contraceptive, qui selon elle coupait les femmes de l'influence bénéfique de la Lune. La plupart des anthroposophes que j'ai connus utilisait donc la méthode Ogino, qui consiste à ne pas avoir de rapports sexuels durant la période de l'ovulation. L'avortement était considéré comme un crime karmique et comme un refus inconsidéré d'une âme voulant s'incarner dans le couple qui lui était destiné par les Dieux pour les parents. Ce qui donnait souvent des familles d'anthroposophes assez nombreuses, mais pas nécessairement heureuses.

Les données expérimentales de psychologie cognitive et sociale montrent qu’il n’est ni aisé ni agréable de remettre en cause nos croyances qui nous sont chères. Comment avez-vous réussi à saisir le caractère farfelu de croyances qui vous collaient à la peau, que vous aviez endossées ? Comment êtes-vous sorti de l’anthroposophie ?

C'est un processus long qui s'est déployé sur plusieurs années. J'avais des doutes, que je n'ai pas lâchés.  Il y avait d'un côté le constat que les émanations issues de l'Anthroposophie dans lesquelles j'avais travaillé (écoles...), qui sont censées être des havres de paix et d'humanité, étaient chaque fois, du moins telles que je les ai perçues, des lieux de "destruction" des individus. Ce paradoxe me questionnait.

 « Je me suis rendu compte de la vacuité des fondements épistémologiques de la science spirituelle anthroposophique »

Il y avait également le fait que ma formation en Philosophie à l'Université m'avait permis de m'interroger sur les fondements épistémologiques de la "science spirituelle" anthroposophique et de percevoir leur fragilité, pour ne pas dire leur vacuité.

« Le plus difficile a été de quitter tout l’univers social dans lequel j’avais fait tout ma vie. Il m’a fallu me reconstruire totalement, repartir de zéro »

 Quelle a été la réaction du milieu anthroposophique lorsque vous avez décidé de quitter vos fonctions au sein de celui-ci et d’abandonner vos croyances ?

Les anthroposophes, à travers une campagne de calomnie, notamment à travers un article qu'ils diffusent le plus possible sur le net, tentent depuis un an d'accréditer la thèse selon laquelle j'aurais quitté l'Anthroposophie car j'aurais été renvoyé d'une école Steiner-Waldorf suite à des actes répréhensibles de ma part. Ceci est un mensonge destiné à tenter de me discréditer. Mais cela n'a pas marché et la Justice a reconnu par deux fois que ma démarche de dénonciation de l'Anthroposophie et des écoles Steiner-Waldorf ne comportait aucune animosité ni le moindre esprit de revanche. Au contraire, les juges ont reconnu que mes écrits étaient "le fruit d'une réflexion philosophique". Ces incessants procès sont une tentative de muselage car ils veulent que je me taise. On appelle cela des procédures-baillons. Elles ne sont pas nécessairement destinées à aboutir à des condamnations, mais à épuiser la cible moralement et financièrement, jusqu'à ce qu'elle cède. D'où l'importance de l'aide financière et du soutien moral que j'ai pu recevoir de la communauté sceptique et des milieux de la Zététique, notamment par le biais de ma cagnotte en ligne pour payer mes frais d'avocat.

 « Les anthroposophes veulent que je me taise. Il faut tuer les apostats, les discréditer »

 Je ne peux pas ici rentrer dans tous les détails pour répondre à la campagne de diffamation dont je fais l'objet, mais je peux rappeler des choses simples : mon casier judiciaire est vierge, je n'ai jamais fait l'objet d'aucun signalement officiel, ni d'aucune condamnation. Mais cela n'empêche pas la meute des anthroposophes qui ont été lâchés contre moi sur les réseaux sociaux de me décrire comme un dangereux criminel, avec les conséquences que vous pouvez imaginer sur ma vie personnelle, professionnelle et sociale. Ayant été profondément impliqué et modelé par l'Anthroposophie, son milieu et ses pratiques, il est clair que je ne suis pas tout blanc. Mais je n'ai pas été le monstre que les anthroposophes veulent dépeindre. Cette pratique est comparable à ce qui se passe dans d'autres mouvements problématiques, comme la Scientologie, et a pour nom la "rumeur noire". Il faut tuer les "apostats".

Il est évident que si je n'étais pas convaincu qu'il était de mon devoir moral de continuer à dénoncer les écoles Steiner-Waldorf et l'Anthroposophie, j'aurais depuis longtemps jeté l'éponge face à un tel déchaînement de haine et de violence, pouvant potentiellement aboutir à la mise en danger de mon existence. Les choses auraient pu mal tourner pour moi. J'ai d'ailleurs déjà reçu, en plus de nombreuses insultes, des menaces d'agressions physiques.

 La Miviludes (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires), qui fusionne en ce moment avec le CIPDR (Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation), a-t-elle pu vous apporter le soutien que vous attendiez de l’État ?

Les fonctionnaires de la Miviludes sont des personnes remarquables et très à l'écoute, mais les moyens dont ils disposent sont dérisoires au regard de la tâche qui leur incombe. Pour exploiter de manière efficace toutes les pistes que j'ai pu leur fournir en dix ans sur les agissements dont j'avais connaissance, ce sont de nombreux inspecteurs ou d'agents des renseignements généraux qu'il aurait fallu mobiliser. En l'état actuel des prérogatives et des moyens de la Miviludes, qui ont été encore réduits par sa fusion avec le CIPDR, ce n'était absolument pas possible. En ce qui concerne les moyens dévolus à la protection et à l'accompagnement de ceux qui sortent de dérives, comme ce fut mon cas, le manque est encore plus criant. Je crois que la République Française n'a pas encore compris que tous ces mouvements du New-Age et des pseudosciences constituent une véritable menace pour elle. Le jour viendra, si on n'y prend garde, où ces derniers prendront le pouvoir et feront évoluer la civilisation vers un nouveau Moyen-âge. La crise actuelle du Coronavirus devrait pourtant nous rappeler que nous sommes plus fragiles que nous le pensons et que ces ennemis de la modernité et de la science n'attendent que l'occasion propice pour faire s'effondrer ce qui a été bâti depuis les Lumières[i].

Que pensez-vous de votre parcours, partant de l’ésotérisme anthroposophique et rejoignant le milieu « rationaliste » ?

Je crois, en toute modestie, qu'il fallait être quelqu'un d'assez fort intérieurement pour accomplir ce parcours. Je suis heureux que cela ait été possible et de ne pas m'être arrêté à mi chemin. Il me reste encore à raconter en détails tout cela, pour répondre aux calomnies, mais surtout pour que toute la lumière soit faite sur les écoles Steiner-Waldorf et l'Anthroposophie. C'est le travail que je suis en train de réaliser actuellement. Il est titanesque, mais en bonne voie.

Vous êtes aujourd’hui professeur de philosophie en lycée. Par qui Steiner, qui se disait philosophe, a-t-il été inspiré pour constituer son système de croyances ? A-t-il eu une influence sur certains philosophes de renom du XXe siècle ? Ses idées sont-elles enseignées dans des universités ?

La pensée de Rudolf Steiner n'est pas une philosophie. Sa démarche n'a jamais été philosophique. Il suffit de lire ses ouvrages dits philosophiques pour se rendre compte qu'il s'agit d'un esprit extrêmement rigide et dogmatique, fanatique et confus. Qu'il se réclame de Nietzsche, Gœthe, Max Stirner ou Platon, ou qu'il manie de nombreuses références philosophiques, ne doit pas faire illusion. Rudolf Steiner est à l'antipode de la Philosophie, c'est-à-dire d'une pensée animée par un esprit de recherche et de clarté.  Les professeurs d'Université qui peuvent parler de Steiner dans leurs cours n'ont pas compris à qui ils font ainsi de la publicité.

Vous êtes l’un des meilleurs connaisseurs de l’anthroposophie en France, comptez-vous publier un livre sur le sujet ?

Je dois écrire l'histoire de ma vie. C'est une nécessité, car ce que j'ai pu produire jusqu'à présent à ce sujet est incomplet. Les anthroposophes profitent de ce manque pour tenter de semer la confusion et le doute à mon sujet, sans grand succès toutefois. Ils misent sur le fait que peu de gens sont aptes à comprendre l'état psychologique dans lequel on se trouve quand on appartient à ce mouvement ésotérique, à fortiori lorsqu'on y a grandi et qu'on y a été éduqué, comme ce fût mon cas.

Ce travail permettra au public de comprendre l'endoctrinement que font subir selon moi les écoles Steiner-Waldorf à leurs élèves, qui est subtil. Il montrera aussi la dangerosité de l'Anthroposophie, souvent minimisée, même par ceux qui la dénonce. Par contre, je n'écrirais pas un livre sur l'Anthroposophie qui nécessiterait que je replonge dans la lecture des ouvrages de Rudolf Steiner ou de ses disciples. J'ai lu cette littérature malsaine durant trente ans de ma vie et aujourd'hui j'en ai la nausée. Je perçois la perversité qui y est à l'œuvre. Pourtant, je me rends bien compte qu'une publication de cette nature serait nécessaire. Si je devais y contribuer un jour, parce que je constate que personne ne s'y colle, il faudrait que ce soit en collaboration avec quelqu'un. Je ne veux plus jamais me retrouver seul face à Rudolf Steiner : c'est un homme dangereux !


Pour plus d’infos sur l’anthroposophie :

Réalisation personnelle. Diffusion libre. Réalisation personnelle. Diffusion libre.

Merci à Grégoire Perra (ancien anthroposophe) & Valéry Rasplus (sociologue) pour leurs retours qui m'ont permis d'améliorer ce tableau de synthèse.

La première partie de l’entretien avec Grégoire Perra ("Qu'est-ce que l'Anthroposophie?") : https://blogs.mediapart.fr/mathieu-repiquet/blog/090520/qu-est-ce-que-l-anthroposophie-entretien-avec-gregoire-perra

La vidéo réalisée par Aurélien Le Corff et publiée par l’Association Française de l’Information Scientifique (AFIS)  https://www.youtube.com/watch?v=MMpVrGRnJyM

L’enquête du journaliste Jean Baptiste Malet pour Le Monde Diplomatique https://www.monde-diplomatique.fr/2018/07/MALET/58830

https://www.psiram.com/fr/index.php/Anthroposophie

https://www.lepoint.fr/societe/je-suis-la-cible-d-un-harcelement-des-pro-ecoles-steiner-02-10-2019-2338941_23.php

Vous pouvez suivre Grégoire Perra sur Twitter https://twitter.com/GregoirePerra et sur https://veritesteiner.wordpress.com/

Et moi-même sur La Tronche en Biais https://menace-theoriste.fr/author/mathieu-repiquet-moracchini/ et Twitter https://twitter.com/MathieuRepiquet

Une cagnotte en ligne a été mise en place pour aider Grégoire Perra à faire face aux frais de justice dans les procédures qu'il subit actuellement : https://www.okpal.com/soutenir-le-lanceur-d-alerte-gregoire-perra/#/

[i] https://charliehebdo.fr/2020/03/actualite/pour-medecine-anthroposophique-coronavirus-faute-5g-pseudo-science/ ; https://www.derives-sectes.gouv.fr/ ; https://www.cipdr.gouv.fr/

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