Césaire à l'Assemblée: "Le sourd grondement de peuples avides de justice"

 Aimé Césaire, mort le 17 avril à Fort-de-France, fut député de la Martinique de 1945 à 1993. Vous retrouvez ici quelques-uns de ses grands discours. En 1949, par exemple, le poète secouait Jules Moch, ministre de l'Intérieur, accusé de "mitrailler" les "populations coloniales" d'outre-mer:

 

Aimé Césaire, mort le 17 avril à Fort-de-France, fut député de la Martinique de 1945 à 1993. Vous retrouvez ici quelques-uns de ses grands discours. En 1949, par exemple, le poète secouait Jules Moch, ministre de l'Intérieur, accusé de "mitrailler" les "populations coloniales" d'outre-mer:

M. Aimé Césaire: " Permettez-moi de vous donner cet avertissement. Lorsque, sous couleur d'assimilation et sous prétexte d'uniformisation, vous aurez accumulé dans ces territoires, injustice sur injustice, lorsqu'il sera évident qu'à la place d'une véritable assimilation, vous entendez ne leur offrir qu'une caricature, une parodie d'assimilation, alors, vous susciterez dans ces pays une immense rancœur et voici ce qui se produira :

 

 © Assemblée nationale © Assemblée nationale

 

 

Vous aurez fait naître dans le cœur des Martiniquais, des Réunionnais, des Guadeloupéens, un sentiment nouveau, un sentiment qu'ils ne connaissaient pas et dont vous porterez la responsabilité devant l'histoire, un sentiment dont les conséquences sont imprévisibles : vous aurez fait naître chez ces hommes le sentiment national martiniquais, guadeloupéen ou réunionnais.

 

Si vous me permettez de m'élever à quelques considérations générales, laissez-moi vous dire qu'en pays colonisé, c'est presque toujours le sentiment de l'injustice qui détermine l'éveil ou le réveil des nationalismes indigènes. C'est là le drame. Quand nous voulons nous assimiler, nous intégrer, vous nous rejetez, vous nous repoussez. Quand les populations coloniales veulent se libérer, vous les mitraillez !

 

Monsieur le ministre, je ne sais pas ce que vous disent vos rapports de police, je ne sais pas ce que vous écrivent vos préfets.

 

M. Jules Moch, ministre de l'intérieur. Ce que je sais, c'est que les paroles que vous prononcez sont abominables. [Applaudissements sur divers bancs au centre et à droite.]

 

M. Aimé Césaire. Je vous mets en garde contre les conséquences de votre politique.

 

Je ne sais même pas si les hommes que vous avez mis à la tête de ces nouveaux départements sont capables de comprendre la psychologie des peuples qu'ils administrent, enfoncés qu'ils sont dans leur ornière politicienne.

 

Mais, si vous continuez à refuser à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion, tous les droits, en leur imposant tous les devoirs, vous finirez par créer entre ces pays et la métropole de grands malentendus.

 

Souvenez-vous que, dans d'autres pays de l'Union française, à un moment de l'histoire, un mot d'ordre a fait frémir d'espoir les populations : transformer ces pays en départements. Puis, un beau jour, mutation brusque, il y a eu une modification profonde dans le vœu de ces populations.

 

Je sais bien, monsieur le ministre de l'intérieur, que vous vous rassurerez en niant simplement le problème, comme si l'on résolvait un problème en niant son existence. Je sais bien que vous vous rassurerez en disant : j'ai ma police, mes C.R.S., mes préfets. Mais ce que vous aurez obtenu par cette police, ce sera tout au plus un ordre apparent, sous lequel l'oreille exercée entendra le sourd grondement de peuples avides de justice et de liberté.

 

Il est encore temps pour vous de faire machine arrière. Une fois de plus, je vous demande de ne pas céder à des considérations purement partisanes. Je vous conjure de réfléchir. "

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