On fêtait nos un an

À toi, qui as jugé légitime de nous frapper dans la rue, parce que tu considérais que nous n’avions rien à y faire. Le lendemain, il a fallu encaisser, sourire, faire comme si tout allait bien pour ne pas inquiéter ni l’enfant, ni l’entourage. Toi, on imagine que tout va bien. Tu as voulu nous faire rentrer dans le rang. Mais on ne va pas attendre d’être mortes pour réclamer le champ libre. La rue est à toutes et tous. Aux gouines, aux pd, aux trans. Tous les jours, toutes les nuits.

L’une d’entre nous avait acheté une bouteille de champagne, des sushis. L’autre d’entre nous avait fait faire ses devoirs à son fils, lui avait préparé à manger, attendu l’amie qui venait le garder pour la soirée. Nous sommes allées aux Buttes Chaumont, avons profité du soleil. L’enfant gardé, on a voulu prolonger notre soirée, dans notre quartier.

Assises sur le rebord d’une façade, rue des Envierges, nous sommes les seules femmes dehors, à discuter tranquillement. Tu es passé devant nous, en répétant ce que disait l’une d’entre nous pour attirer notre attention. Cela nous arrive cent fois par jours. Nous sommes en permanence sollicitées, regardées, et par conséquent toujours vigilantes. C’est épuisant.

Nous n’avons rien répondu, on n’a pas le temps. Tu t’es retourné, pour croiser notre regard blasé. Alors tu es revenu. Agressif, vindicatif, avec un regard animal « Ben alors les filles, qu’est-ce qu’il y a ? Un problème ? » 

Figure-toi que oui, le fait que tu considères que des femmes dans la rue sont à ta disposition, que tu peux les interrompre, que tu dois attirer leur attention, parce que pour toi être au centre de l’action est fondamental, parce que ton ego doit se répandre partout, cela nous pose un problème.

Alors quand nous te demandons : « si nous avions des couilles est-ce que tu nous aurais adressé la parole », si tu étais normalement constitué, tu nous aurais présenté tes excuses.

Lorsqu’outré par notre question, tu te rapproches, deviens beaucoup trop proche et menaçant, et que nous nous levons, tu devrais reculer. Pourtant, tu surenchéris : « Alors, t’es un bonhomme toi. T’es pas une femme toi, hein, une femme c’est pas comme toi. ». 

Ce qu’on est, on le construit chaque jour, sans avoir besoin de toi. Et ton appréciation de ce qu’est un « bonhomme » ou ce que tu considères devoir « être une femme », on la tient bien loin de nous.

Alors que l’on partait, tu décides de frapper, l’une d’entre nous, dans la tête, qui tombe et se cogne la tête sur le trottoir. Alors tu frappes l’autre d’un coup au thorax.

Une féministe est descendue de chez elle pour apaiser la situation. Il n’y aura pas toujours des personnes raisonnables pour stopper la violence de personnages comme toi.

Nos blessures sont légères, mais elles ont un grand retentissement dans notre vie. Celle que tu as fait tomber partait le lendemain en tournée, en tant que batteuse, après un an d’arrêt de la musique. Sa carrière aurait pu être stoppée, la tournée annulée. Elle a joué en souffrant du bras gauche pendant toute la semaine, supportant des crises d’angoisse, des pertes de mémoire et de lucidité. Celle que tu as frappé au thorax était responsable pour un groupe politique à l’Assemblée nationale de la loi bioéthique. Au lieu de cela elle a été en arrêt. Le lendemain, il a fallu encaisser, serrer les dents, sourire, faire comme si tout allait bien pour ne pas inquiéter ni l’ enfant, ni l’entourage.

Toi, on imagine que tout va bien.

On ne va pas attendre d’être mortes pour réclamer le champ libre.

A toi, qui as jugé légitime de nous frapper dans la rue, parce que tu considérais que nous n’avions rien à y faire. Parce que tu as jugé que nous étions des « bonhommes », que nous n’étions pas « des femmes » lorsque nous t’avons répondu.

Sache que nos corps qui te dérangent parce qu’ils demandent à jouir de la même liberté que la tienne continueront à occuper l’espace, à ne pas tolérer pas ta violence. Que ce soit devant « ton bar » ou ailleurs.

Ta colère, tes mots, ta violence, elles viennent du fait que pour toi, on n’est pas dignes d’être respectées. Ton spectre étroit, de l’homme qui a le pouvoir de déterminer ce qui est bon ou non dans la société, ta toute puissance de mec qui peut « donner des leçons », la déshumanisation et le dégoût que l’on suscite chez toi, on le vit tous les jours.

Tu as voulu nous faire rentrer dans le rang.

Sache que nous ne sommes pas 2. Nous sommes 100, nous sommes 1000, nous sommes 10000 et toi et tes semblables vous allez vous casser les dents dans votre projet de nous dresser.

Comme le disait Tatane, mort parce que le monde que tu défends était trop violent et trop lourd à porter pour lui, « on ne peut toujours pas se reproduire, mais on est de plus en plus nombreu.ses.x »

Alors maintenant la rue est à toutes et tous. Aux gouines, aux pd, aux trans. Tous les jours, toutes les nuits. Toi et tes semblables, habituez-vous. Vous allez cesser de nous parler. Cesser de nous apostropher. Cesser de vouloir nous raboter. De nous blesser lorsque l’on revendique la même liberté que vous. On défendra chaque centimètre de trottoir.

Vous allez vous occuper de vous, soigner vos égos blessés en mal d’attention, vous allez panser votre fragilité, sans nous. On n’a pas le temps pour ça.

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