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On parle moins dans les médias des arrivées de bateaux de réfugiés en Grèce. Pourtant, hommes, femmes et enfants fuyant leur pays continuent d’arriver sur les côtes européennes au péril de leur vie. L’ONG Aegean Boat Report recense les mouvements de réfugié.e.s en mer Égée et effectue un travail colossal de documentation des pushbacks. Pour rappel, il s’agit de la pratique illégale, mais utilisée quotidiennement par les garde-côtes, consistant à repousser violemment vers la Turquie les bateaux de fortune qui transportent des hommes, femmes et enfants en quête de sécurité, en confisquant les moteurs des embarcations, en déchirant les bateaux en plastique, et en laissant les gens – enfants y compris – dériver en pleine mer. Selon l’ONG Aegean Boat Report donc, depuis le début de l’année 2026, onze bateaux ont été arrêtés et repoussés par les autorités grecques et turques en pleine mer. Sur ces bateaux, deux cent quatre-vingt-quinze personnes qui avaient fui leur pays, traversé des milliers de kilomètres et parfois des années d’exil, et payé plusieurs milliers d’euros pour une traversée vers l’Europe, où, rêvaient-elles, elles seraient enfin en sécurité.
Deux cent quatre-vingt-quinze personnes, donc, ont été interceptées en mer depuis le 1er janvier.
Elles retenteront la traversée, elles passeront « quoi qu’il en coûte ». Elles risqueront leur vie à nouveau parce qu’elles portent en elles
le désir qui survit
à chaque naufrage
– un désir que nous avons perdu depuis longtemps.
(Niki Giannari, Des Spectres hantent l’Europe, dans Didi-Huberman et Giannari, Passer, quoi qu’il en coûte, éditions de Minuit, 2017).
Un jour ou l’autre elles arriveront, comme sont arrivées les trois cent dix-sept autres personnes qui ont échappé aux pushbacks et aux naufrages et ont été enregistrées dans les camps des îles grecques depuis le 1er janvier. Ou alors, elles mourront d’hypothermie dans un naufrage, comme les dix-sept personnes disparues au sud de la Crète le 7 décembre dernier – qui s’en souvient ? Où sont les hommages, les minutes de silence et les larmes ? Qui a pleuré le petit Abdoul, 9 ans, qui fuyait l’Afghanistan avec sa famille – ses deux parents, ses deux frères et ses deux sœurs – et dont le corps a été broyé par l’hélice du bateau au large de Samos ? Les autres passagers, neuf enfants, sept hommes et vingt femmes, tous afghans, qui voyageaient sur le même bateau que lui, n’oublieront pas Abdoul. Et nous ?
Nous qui restons si « calmes, sans liberté ni âme », nous qu’ils veulent rejoindre dans la chimère occidentale au péril de leur vie, ceux qui traversent, ceux qui transgressent, et qui nous rappellent à « nous, les oublieux, les aveugles » (ibid.), que les frontières tuent, ces frontières inventées par quelques-uns pour servir leurs intérêts, alors que celles et ceux qui les brisent de leur corps, qui traversent, qui passent, sont des héros.
Désormais, des bateaux partis de Libye arrivent jusqu’en Crète. Selon le HCR, 19'857 personnes seraient arrivées sur la plus grande île de Grèce en 2025. Parmi elles, des jeunes Soudanais fuyant les atrocités commises dans leur pays.
Le 26 octobre dernier, la prise d’El Fasher, capitale du Nord-Darfour, par les Forces de Soutien Rapide, a été timidement relayée dans les médias internationaux. Selon l’organisation indépendante Sudfa Media, il s’agirait pourtant de l’un des plus grands massacres du XXIe siècle : 60'000 personnes auraient été assassinées en l’espace de trois semaines.
60'000 personnes.
Assassinées.
En trois semaines.
En octobre dernier.
La situation très complexe au Soudan n’est pas l’objet de ce texte. Je me contenterai de vous conseiller de suivre Sudfa Media, qui publie régulièrement des informations très précises sur la situation sur sa page Instagram et son site internet, et dont sont tirées les informations qui suivent. Rappelons simplement que les massacres d’octobre à El Fasher ne sont qu’une partie d’une guerre qui dure depuis des années, et qui implique de nombreux acteurs et intérêts internationaux (dont la France). Les Émirats arabes unis sont les alliés des Forces de Soutien Rapide d’un côté, l’Iran et l’Arabie Saoudite sont alliés à l’armée soudanaise de l’autre ; le groupe russe Wagner est également actif. Quant à l’Égypte, la Chine et les Émirats arabes unis, ils pillent les ressources du pays, en particulier l’or et la gomme arabique. Selon l’International Rescue Commitee (ICR), la guerre au Soudan est la pire crise humanitaire jamais enregistrée. Selon les Nations Unies, 26 millions de personnes souffrent de faim aiguë, et 14 millions de personnes sont déplacées, dont 88% sont des femmes et des enfants.
Voilà pour la situation au Soudan. On ne s’attardera pas non plus ici sur ce que les réfugié.e.s soudanais.e.s ont enduré en Libye : l’esclavage moderne, les violences, les tortures, l’enfermement, tout a été bien documenté, y compris par les Nations Unies.
Ce qui doit nous interpeler, en revanche, en tant qu’Européens, c’est le traitement qui est réservé à ces survivants à mille morts et à mille dangers à leur arrivée sur le sol européen. Ce qu’il faudrait comprendre ici, c’est comment on accueille celles et ceux qui ont survécu aux massacres au Soudan,
à l’esclavage en Libye,
aux dangers de la traversée en haute mer, entre la Libye et la Crète
– environ mille kilomètres à vol d’oiseau –
Comment on accueille celles et ceux qui ont continué de courir et d’y croire alors que tout s’effondrait autour d’eux et qui sont restés vivants pour passer,
Pour continuer,
Pour espérer.
Alors ? Alors, ces survivants-là, ces héros-là, les autorités européennes les arrêtent, à peine descendus du bateau sur lequel ils viennent de risquer leur vie. Et elles les placent en détention pendant six à huit mois, sans aucune information sur leur situation. Et ensuite, elles organisent des simulacres de procès au cours desquels elle les condamnent à des dizaines, voire des centaines années de prison.
Non content de détruire le droit d’asile petit à petit depuis des années, l’État grec, soutenu par les institutions européennes (Frontex en tête), s’est en effet mis à arrêter ces jeunes Soudanais dès leur arrivée en Europe et à les accuser de traite d’êtres humains. Nombre d’entre eux sont mineurs, ce que les institutions grecques nient malgré les preuves apportées, y compris des certificats émis par l’ambassade soudanaise. Au lieu de protéger ces jeunes qui viennent de traverser l’enfer et ont réussi l’exploit de rester vivants, au lieu de célébrer leur courage, l’État les place en détention avant de les déférer devant un tribunal où ils sont auditionnés pendant dix minutes en moyenne. Ces « procès » de masse, qui regroupent des dizaines d’accusés du même « crime », sont évacués à la va-vite, consacrant à peine quelques minutes à chaque affaire, parfois sans interprète. Les « accusés » rencontrent l’avocat commis d’office dix minutes avant le début du procès. Quant aux condamnations, elles sont extrêmement lourdes : en moyenne quarante à cinquante ans de prison. Et jusqu’à 1350 ( !).
Un exemple parmi d’autres, le plus récent, relaté par l’organisation de:criminalize : le 29 décembre dernier, dix-sept accusés (douze Soudanais et cinq Egyptiens) sont jugés au tribunal de Chania (Crète). Au terme d’audiences de sept minutes chacune en moyenne, des peines de prison de 293 ans, 229 ans et 133 ans sont annoncées.
Répétons, pour bien comprendre :
deux cent quatre-vingt-treize ans de prison,
deux cent vingt-neuf ans de prison,
cent trente-trois ans de prison.
Huit des dix-sept accusés sont mineurs, mais les juges refusent de prendre en compte les demandes de trois d’entre eux de fournir des preuves de leur minorité et s’appuient uniquement sur des test osseux (radio du poignet), une procédure largement utilisée en Europe pour reconnaître ou non à un jeune sa minorité, mais vivement critiquée par les associations et le corps médical pour son inexactitude (marge d’erreur de un à deux ans après 16 ans). Les juges refusent également de prendre en compte la jurisprudence concernant des affaires similaires, notamment onze décisions judiciaires antérieures au cours desquelles des demandeurs d’asile ont été acquittés dans des cas comparables. Inutile de dire qu’ils n’ont absolument pas pris en compte la situation sécuritaire prévalant actuellement au Soudan et en Libye.
Les arrestations de demandeurs d’asile accusés d’être des passeurs ne sont pas un phénomène nouveau en Grèce. Nous en avions déjà parlé ici.
Aujourd’hui, plus de trois cents jeunes Soudanais sont toujours emprisonnés dans les prisons de Chania, en Crète, en attente d’un procès. Leur crime ? Être passés. Avoir eu l’audace inacceptable de vouloir continuer à vivre.
Et dans leurs yeux fiers et pleins de l’espoir d’arriver un jour quelque part,
Pleins du désir d’avancer,
Pleins de leur liberté intouchable,
Dans leurs corps qui ont traversé,
Qui sont passés
De l’autre côté des eaux,
Détruisant les notions de frontières et de pays,
Dans leur force de vie,
L’Europe contemple,
Effarée,
L’ampleur de son agonie.
***
"Et maintenant, silence.
Que tout s’arrête.
Ils passent".
(Niki Gennari, ibid.).
Pour soutenir les jeunes accusés soudanais, vous pouvez faire un don au groupe de:criminalize, qui les accompagne et aide à financer des avocats.
Illustration: Yorgos Konstantinou