Matthieu Pincemaille
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 16 déc. 2021

L’utilisation du mot « traître » chez E. Zemmour : révélateur d’imaginaire politique

Parmi les anathèmes que se lancent les divers candidats à la présidentielle il en est un qu’Eric Zemmour se trouve seul à employer : « traître ». Cette rhétorique de la traitrise, loin d’être un simple effet de style, témoigne en réalité d’une conception binaire du monde propre à l’extrême droite, de Charles Maurras à Carl Schmitt…

Matthieu Pincemaille
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au cours de récentes interventions télévisées, Eric Zemmour a eu recours à de nombreuses reprises à l’utilisation du terme « traître » pour qualifier ses adversaires [ou ennemis, comme nous le verrons] politiques de tous bords[1]. Force est de constater qu’il est le seul du champ politique à user de ce terme. On pourrait voir à travers cet usage une stratégie politique visant à créer de la conflictualité et du storytelling autour de la personne d’Eric Zemmour qui serait alors l’homme providentiel qui arracherait la France aux loups qui la dévorent, mais lorsque l’on connait les positions développées par le polémiste depuis plusieurs années on peut légitimement douter d’une utilisation purement instrumentale. Il nous faut, à notre avis, davantage voir cette rhétorique de la traîtrise comme le témoignage d’un imaginaire politique propre à l’extrême droite.

La Vraie France contre l’Anti-France

L’usage du mot « traître » témoigne d’une dichotomie qu’il établit entre le « camp national », c’est-à-dire les tenants de la France éternelle, celle préexistant à l’émergence de l’institution étatique à l’époque moderne, et qui se retrouverait aujourd’hui incarnée par le « pays réel », et l’« Anti-France », pour reprendre les mots de Charles Maurras.

Dans cette « Anti-France » sont assignés tous ceux qui réfutent, en idées ou en faits, sa vision essentialiste de ce qu’est le peuple français. C’est alors naturellement qu’on y retrouvera la Gauche, et plus largement toute pensée héritée des Lumières, ou en tout cas perçue comme telle[2], ou de Mai 68 (« les 40 ans qui ont défait la France[3] ») qui sera accusée, de par son idéologie, d’être responsable de la dénaturation de la France, mais aussi de l’avoir consciemment et intentionnellement recherchée en s’associant à l’ennemi intérieur, comme il est de coutume de le nommer dans la vieille rhétorique complotiste d’extrême droite, hier les juifs avec le judéo-bolchevisme, aujourd’hui les musulmans avec l’islamo-gauchisme. Il est d’ailleurs à noter que, contrairement à Marine Le Pen qui se prétend ni de droite ni de gauche, E. Zemmour soutient qu’il ne recherche que le rassemblement de la Droite.

L’intérêt d’E. Zemmour ne réside donc pas dans la nation, dans son acception révolutionnaire au sens de corps politique constitué désirant pour lui-même, mais dans la réalisation de l’unité du pays en retrouvant ce qu’il estime être la substance fondamentale du peuple français en établissant une ligne de démarcation entre ceux qui la partagent et ceux qui l’altèrent, la corrompent.

Non seulement ce refus de toute pensée universaliste et de l’héritage révolutionnaire répondrait aisément à la question de savoir si E. Zemmour défend les « authentiques valeurs de la République[4] », mais il permet clairement de le situer à l’extrême droite. Le philosophe Alain Denault définit l’extrémisme, non comme un positionnement politique situé sur les bords d’un continuum gauche/droite, mais par le dogmatisme et l’intransigeance d’un individu et d’une pensée. En établissant une division intangible du monde en deux à partir de postulats essentialistes, entre ceux qui aimeraient la France véritable et les « traîtres » qui minent son unité, la pensée d’E. Zemmour correspond parfaitement à cette définition.

L’unité comme prérequis à l’existence de l’Etat

Cette dichotomie se trouve en réalité dans l’opposition que le juriste allemand Carl Schmitt tenait pour être l’essence de la politique, celle entre ami et ennemi. Et ce n’est guère étonnant tant ils partagent la même conception du monde. Si l’unité du pays est recherchée ce n’est pas tant pour des questions d’identité, mais aussi parce que c’est là que réside la force de l’Etat. Pour E. Zemmour, comme pour C. Schmitt, la politique interne s’identifie à ce que les théoriciens des relations internationales nomment la basse politique (Low politics), par opposition à la Grande politique (High politics), celle des Etats, et des conflits entre états. Et de fait, Zemmour n’accorde que peu d’importance aux questions de politique intérieure qui n’attraient pas à la question de l’immigration ou de la sécurité. Ou plutôt, il ramène toutes les questions de politique intérieure à la question de l’immigration et de l’identité. Car, pour eux, c’est de l’unité que dépend la continuité de l’Etat [français] dans le concert des nations.

C’est dans cette optique de la Grande politique, assez datée finalement car elle prend ses origines dans l’Europe monarchique présidée par une vision absolutiste de la puissance étatique, que revêt l’importance de l’unité nationale, dans son acception d’extrême droite. Elle explique alors la nécessité de mettre fin à tout dissensus et, de facto, au pluralisme, nécessairement facteur d’instabilité. Carl Schmitt précisait bien qu’au sein de ses frontières l’Etat ne fait pas de politique, il fait de la police.

Lorsque l’on connait les évolutions politiques de C. Schmitt au cours des années 30, et l’enjeu pour ces hommes qu’emporte cette unité fantasmée de la nation, ou plutôt du peuple sur lequel s’appuie l’Etat, on peut alors légitimement craindre le sort réservé à ceux que Zemmour identifie aujourd’hui comme « traîtres ». Une fois au pouvoir, il en faudrait peu pour que ses adversaires politiques d’aujourd’hui deviennent demain les ennemis de l’Etat.

[1] « Ces gens-là sont tous, tous, je dis bien tous, des traîtres au général De Gaulle » ; « Cette trahison essentiellement du chiraquisme, la trahison du gaullisme, la trahison de la droite qu’a été le chiraquisme », E. Zemmour, à propos des hommes et femmes politiques de gauche et de droite se recueillant sur la tombe du général De Gaulle ; BFM, BFM politique, 7 novembre 2021.

[2] « Depuis 40 ans qu’il a écrit l’Idéologie française il est un traître, il est la figure absolue du traître […] Son internationalisme est toujours anti-français », E. Zemmour, à propos de Bernard Henri Levy, Cnews, l’heure des pros, 14 octobre 2021.

[3] E. Zemmour, Le suicide français, Albin Michel, 2014.

[4] « Aujourd’hui la gauche ce sont les traîtres à la République […] je suis plus proche des vrais républicains qu’eux et c’est moi qui défends les authentiques valeurs républicaines. En vérité, la République c’est moi », E. Zemmour, Pleurtuit, 29 octobre 2021.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Diplomatie
Macron passe la diplomatie française à la sauce « libérale »
Sous prétexte d’accroître la « mobilité interne » au ministère des affaires étrangères, la réforme prévue par Emmanuel Macron permettra d’offrir des postes d’ambassadeur à des amis politiques ou des cadres du monde des affaires qui ont rendu des services. Tout en réglant son compte à un corps diplomatique que l’Élysée déteste.
par René Backmann
Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage.
par Feriel Alouti

La sélection du Club

Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils
Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat