Gilets jaunes: halte à la manipulation!

Le gouvernement serait-il en train de chercher l'apaisement face aux gilets jaunes ? Etrangement, je n'y crois pas. Au contraire, il est en pleine manipulation. Voici pourquoi.

Vous avez dit dialogue ? Vous avez dit dialogue ?

Le gouvernement serait-il en train de céder ? C’est ce qu’on pourrait se dire, en allumant la radio et en allant voir du côté des grands médias. Le premier ministre, qui a été envoyé au casse-pipe toute la semaine pendant qu’Emmanuel Macron trouvait une occasion supplémentaire de se prendre encore un peu plus pour De Gaulle en prenant de la hauteur – entendre en fuyant les difficultés - à l’étranger, Le Monde ose le mot : moratoire. L’éventualité d’un coup d’arrêt à l’augmentation de la taxe sur les carburants commence à être envisagée. Pour reprendre la fameuse novlangue de la macronie, elle n’est plus un « tabou ». Grand bien nous fasse !

Mais étrangement, je n’arrive pas à y croire. Et même si Édouard Philippe, comme on nous le laisse entendre à cette heure-ci, est sur le point d’annoncer un tel moratoire, même s’il le fait, certes avec réticence, c’est certain acculé par la révolte populaire, je n’arrive pas à baisser les armes. Pourquoi ? Parce que depuis l’émergence du mouvement des gilets jaunes, seuls le mépris envers nos revendications de justice fiscale et l’indifférence à la misère de ceux qui, je le rappelle, fument des clopes et roulent au diesel pour le porte-parole du gouvernement, nous ont été opposés.

Le gouvernement n’a absolument pas l’intention de prendre en compte les demandes des citoyens car il n’en voit pas la légitimité. Pire, il n’a probablement aucune conscience réelle de la souffrance que cette taxe provoque chez une grande majorité d’entre nous. Ces hommes et ces femmes qui nous dirigent, la team-Macron, n’a en fait qu’une connaissance très vague de ce qu’est la précarité. J’en veux pour preuve la scène terriblement parlante où une députée LREM a reconnu ne pas connaître le montant du SMIC devant des gilets jaunes interloqués. Car ces députés sont pourtant bien ceux-là mêmes qui décident de retirer telle somme, de ponctionner telle autre, de nos porte-feuilles. Ils le font sans jamais vivre dans leur chair le prix de leurs actes. Cela fait malheureusement toute la différence, ou devrais-je dire plutôt, leur indifférence.

Aucune intention donc de revenir sur cette décision, imposée par la nécessité de combler le découvert de 4 milliards annuels, généré par la suppression de l’ISF pour rentrer dans les clous des exigences européennes. Nul doute par conséquent que ce qui ne se fait pas aujourd'hui se fera plus tard. La question est donc de savoir comment le gouvernement compte agir pour imposer sa taxe dès qu’il le pourra. L’annonce à venir montre qu’il a renoncé à laisser pourrir la situation. On peut compter sur quelque chose de bien plus pervers.

Ce qui se joue ici, n’est peut-être pas tant une guerre d’usure qu’une guerre de déstabilisation : de tous points de vue, le pouvoir en place ne semble jamais tant à l’aise que lorsqu’il mène une stratégie du chaos. Ce fut le cas samedi dernier, lors des manifestations aux Champs Élysées, alors que les gilets jaunes, dont certains étaient venus à l’heure prévue et en fanfare pour s’exprimer joyeusement dans le cortège, ont été maintenus en dehors de la place de l’Étoile par les CRS. Beaucoup de témoignages ont afflué depuis ce week-end, qui corroborent le constat qu’une nasse a été artificiellement créée, où étaient mêlés sans distinction autour de l’Arc de triomphe gilets jaunes arrivés en avance et casseurs, tandis que tous les autres étaient interdits de manifestation. Mais au-delà de la gestion calamiteuse de cette journée qui aurait dû être présentée avant tout comme un grand moment de surgissement, d’émulation civique capable de contredire tous les discours rapides et superficiels sur la supposée indifférence des citoyens à la chose publique, c’est toute l’attitude de la macronie qui semble louche.

En effet, si l’on écoute les éléments de langage que les membres de LREM répètent à l’envi, ce qui revient le plus souvent c’est l’idée que le gouvernement est désormais ouvert aux discussions avec les gilets jaunes qui, explique-t-il, connaissent de véritables difficultés au quotidien. Ils prennent donc l’exact revers de ce dont on les accusait ces dernières semaines et affichent aujourd'hui empathie et bienveillance à qui veut les entendre. On n’en croit rien, mais tout de même : concrètement, que répondre das les médias face à un représentant du gouvernement qui acquiesce sagement et prend une mine compatissante lorsqu’on pointe les inégalités qui règnent dans le pays ? Évidemment, c’est tout de suite plus difficile.

Mais la tentative de déstabilisation ne s’arrête pas là et présente une singularité typiquement macronienne. Le leitmotiv est devenu celui du « dialogue avec les gilets jaunes ». Avec toute l'ironie que cela implique, c'est notamment le mot d'ordre du même Benjamin Griveaux, plus que jamais porte-parole du gouvernement. À l'entendre, on se croirait tombé au milieu d'un stage de communication non-violente. L'heure serait donc au dialogue ? Avec les gilets jaunes ? Mais quels gilets jaunes ? Les fréquentables ? Les non-radicalisés ? Les moins politisés ? Ou les plus ? Les plus charismatiques ? Ou les plus capables de tirer la couverture à eux ? Ou bien encore les plus macrono-compatibles ? Car il est des paroles qui ne semblent pas convenir aux oreilles délicates de certains députés.

Mais enfin, tout cela est absurde ! On sait parfaitement que le mouvement est multiple, non structuré. On sait parfaitement que nombre de ses membres refusent de se voir représentés. Et enfin, mais surtout, on sait parfaitement quelle est la revendication commune à tous les gilets jaunes sans exception puisque c’est elle qui est à l’origine de leur rassemblement : le renoncement à l’augmentation de la taxe sur les carburants. Pour le reste, c’est aux gilets jaunes, et à eux seuls, de décider de s’organiser davantage ou non , de pousser (ou non) leur réflexion commune sur une plus grande souveraineté du peuple. À eux seuls d’envisager une remise à plat de la fiscalité pour obtenir une progressivité plus grande ou encore l’élaboration d’un vrai projet de transition écologique et sociale. À eux, nous, et personne d’autre.

Quel besoin par conséquent de feindre de rencontrer des délégations de gilets jaunes et de « dialoguer » si ce n’est pour créer le chaos au sein du mouvement ? Les représentants auto-proclamés seront à peine sortis des bureaux d’Édouard Philippe que l’entrevue sera remise en cause par le reste du groupe. C’est le seul objectif de cet affichage cynique. Et en attendant que cette hypothétique délégation viennent à se constituer, le gouvernement, une fois de plus appuyé par les médias, déplorera les fiascos des rencontres avortées et les rendez-vous manqués. Ici, la déstabilisation est synonyme de décrédibilisation.
Huffington post, Europe 1, Libération, Capitaletc : tous, tel un public déçu par un spectacle râté, ont manifesté d'une seule voix leur désapprobation à la veille de la manifestation.

Par conséquent, les choses se sont faites en deux temps distincts : tout d’abord, les gilets jaunes, en émergeant très spontanément dans toute leur diversité, ont fait connaître au gouvernement l’instabilité qu’eux-mêmes connaissent au quotidien. C’est là le génie de ce mouvement, qui par sa forme en quelque sorte impalpable, a été capable renvoyer au pouvoir ce qu’il subit jour après jour et ce, avec une rapidité et une puissance inattendues. Mais dans un second temps, Macron et sa clique, sans doute encore à grand renfort d’experts ès communication – visiblement le génie est parfois moins spontané – cherchent à créer la zizanie en érigeant des représentants du mouvement, en ouvrant la porte de Matignon, en faisant mine d’écouter telles revendications de telles personnes, qui ne sont en réalité en rien représentatives de l’ensemble du mouvement.

Il ne s’agit évidemment pas pour moi de conseiller les gilets jaunes (encore une fois, lesquels ?). Mais les stratégies éminemment tordues du pouvoir en place doivent nous interpeller. Face à la colère populaire forte qui s'exprime, le gouvernement n'a pas beaucoup de marge de manoeuvre, mais elle est tout de même là, bien réelle, dans cette volonté de manipulation. Plus que ses prédécesseurs, pourtant aguerris, la macronie a su en quelques mois casser les droits des Français. Mais elle a surtout fait de leur division - leur mise en concurrence - une véritable spécialité. Sans doute va-t-elle continuer à faire ce qu'elle fait de mieux et diviser les gilets jaunes. Elle le fera avec ses armes habituelles, en commençant par distordre le langage, lentement, sournoisement, par l’essorer pour emporter dans son mouvement la société toute entière. Il nous faudra donc rester vigilants : nous, ne ploierons pas.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.