Adèle Haenel, l'écorchée vivante

Lundi soir, Adèle Heanel était invitée sur Mediapart live pour parler des violences sexuelles qu'elle a subies au début de son adolescence. Ce témoignage était bouleversant et il nous apprend beaucoup.

Lundi soir, nous avons été nombreux à suivre l'interview d'Adèle Heanel sur Mediapart live. J'avais lu la longue enquête menée par Marine Turchi et j'avais très envie de connaître cette actrice que je n'avais pour ma part presque jamais vue, mais dont je venais de découvrir le parcours un peu étrange, hors norme, d'adolescente star, et qui venait de révéler aux yeux du monde de bien sordides souffrances. L'article était poignant, je voulais savoir qui était cette femme. 

Ce qui m'a alors frappée, c'est son visage. Impossible de rester indifférent à ces yeux grands ouverts, à ce regard aussi doux que déterminé, à cette mâchoire serrée qui ne semble décidée à s'ouvrir que pour dire la douleur si longtemps enfouie. Les mots viennent facilement, mais on sent tout de même qu'ils butent un peu, quelque part. Peut-être frappent-ils mille fois contre toutes les parois, du thorax jusqu'au palais, avant de sortir. À moins qu'ils ne s'arrêtent juste avant d'entrer dans mon oreille. Car je ne sais pas pourquoi mais j'ai un peu peur de ce qu'elle va dire. Et c'est vrai : dès que les mots parviennent et que je comprends enfin, que je comprends vraiment ce qu'ils disent, ils me saisissent. Adèle Haenel parle, et mon corps tout entier, bras et gorge se crispent. Un mélange de tension très forte et de grande émotion me fige : je suis en train de voir une jeune femme combattre. Elle est juste devant moi, se débarrassant peut-être d'un peu du poids qui la hante depuis des années. 

Lundi soir nous avons été nombreux à être là, près d'elle, et à en être bouleversés. Mais ce qui est le plus étonnant, le plus déroutant et le plus admirable, c'est le discours singulier qu'elle a su créer : un récit à la fois intime et politique. Malgré la déflagration du corps et de l'esprit qu'elle a décrite et qui a failli la tuer, Adèle Haenel parvient tout de suite à raccrocher sa souffrance personnelle à un système entier de domination.  Comment fait-elle ? Comment a-t-elle réussi cela ? À reconnaître ainsi, dans la main d'un homme qui cherchait par tous les moyens à attraper une très jeune fille terrorisée, nichée sur un appui de fenêtre, tous les mécanismes par lesquels l'agresseur, le violeur, le pédophile peuvent se persuader qu'ils sont dans leur bon droit. Pire ici : se raconter qu'ils vivent une histoire d'amour. Comment est-elle parvenue à un tel tour de force ? Elle se souvient de l'enfer que l'adulte lui a fait mener et y lit tous les simulacres dont la société se couvre à tous les niveaux des relations humaines. 

La puissance d'Adèle Haenel n'est pas tant dans son statut social - quoique là encore, elle fait preuve d'une remarquable lucidité vis-à-vis de celles qu'elle appelle ses "sœurs" plus fragiles - que dans sa capacité à poser sa douleur intérieure parmi d'autres, innombrables, au sein du fonctionnement tout claudiquant d'une société malade et qui cache de plus en plus difficilement ses plaies. 

Derrière nos écrans, nous pensions l'accompagner, et puis finalement c'est elle qui nous a emmenés. Avec son flux de paroles puissant et continu, son humour aussi. "Du coup, tout se casse la gueule", dit-elle quand quelque chose tombe dans le studio. Une telle force est à peine croyable. Et alors seulement, nous voilà mûrs pour entendre son message. Ce pour quoi elle est venue : elle qui s'est fait manipuler, encore enfant, qui est restée pendant des années à la merci d'un seul homme, nous dit qu'il n'y a pas de monstres. Qu'ils sont des êtres qui évoluent au milieu de leurs semblables. Qu'ils sont faits de contradictions comme chacun de nous. Et que nous tous, enfermés dans nos représentations collectives, nos dénis, nos silences et nos peurs, par réflexe de protection ou par lâcheté, rendons les violences sexuelles possibles. 

Ces derniers mots n'avaient rien d'une culpabilisation à la légère. Il n'étaient pas non plus une accusation facile et haineuse, mais un appel plein de vie à considérer la culture, les mœurs et le monde que nous construisons ensemble. Adèle Haenel nous exhorte à regarder enfin les bourreaux, tout comme le peuple des victimes ("le peuple", a dit la jeune femme. Quel mot magnifique.) qui habitent ce monde. Sans faux-semblants. 

 

 

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