«L'épouvantable bête!»

Jeudi a eu lieu une grève immense. Une grève monstre, c'est le mot, puisqu'il en fallait une de cette sorte pour faire trembler sur ses pattes la macronie toute entière.

Vingt mille lieues sous les mers, d'après Jules Verne Vingt mille lieues sous les mers, d'après Jules Verne

 

 

Jeudi a eu lieu une grève immense. Une grève monstre, c'est le mot, puisqu'il en fallait une de cette sorte pour faire trembler sur ses pattes la macronie toute entière : son corps boursouflé, centre de toutes les décisions iniques que prend la bête depuis qu'elle s'est installée au pouvoir ; son poumon surdimensionné empli d'arrogance et de morgue ; sa cage thoracique, où en guise de coeur s'affole un compteur ; son ventre mou, siège des députés de la majorité qui n'osent plus aller discuter avec leurs administrés tant ils craignent d'être lynchés sur place, et qui s'échinent pourtant à voter les lois inventées ailleurs par un cerveau malade ; ce même cerveau, dont les cellules montrent tous les signes d'une prolifération anarchique sous le crâne jusqu'à menacer de le faire exploser. Toute cette masse informe, de couleur inconsistante et changeante selon son humeur, tremblote aujourd'hui comme une gelée fraîchement sortie du frigo. 

En haut surtout, la panique est palpable : les contradictions s'accumulent, les amas de chair se contractent. La bête, après avoir longtemps marché à reculons avec une extrême vélocité, désormais piétine, éructe, fait mine de marchander, balbutie. Regardez-la, elle patauge dans sa bile mais elle n'illusionne plus personne. Sa bouche continue à s'ouvrir et se fermer verticalement (dans la macronie, rien n'est horizontal) pour débiter, tel un automate déréglé, des paroles prémâchées. Elles n'ont plus de sens. On ne les entend plus. Dehors, un monstre plus grand encore, celui de la révolte, a grossi au fil des semaines. Il ne se contente plus de gronder : il prend maintenant toute la place. Et alors face à lui, acculé, reclus dans sa tour d'ivoire mais déjà débordé sur ses côtés, cela fait belle lurette que le gouvernement ne se gouverne plus. Il a délégué son pouvoir à ses excroissances, immondes. Ses tentacules, sortes de pieds implantés sur la tête fiévreuse, se tordent en tous sens. La police, les CRS, les préfets de province, tous ces bras armés de la chefaillerie, ont reçu carte blanche. Des Castaner, des Lallement et leurs relais poisseux se dressent ainsi dans tout le territoire pour empoigner la masse qui manifeste. Telles des centaines de ventouses, ils se jettent sur elle et s'y accrochent solidement. Ils espèrent ainsi la tenir à nouveau bien en place. L'empêcher coûte que coûte de se mouvoir et de se faire entendre. 

Alors, dans la bataille pour plus de justice, la lutte pour la considération de nos existences qui se joue aujourd'hui dans les rues du pays, ce sont, comme toujours, les corps qui prennent. Les petits corps fragiles. Les petits bouts de corps. Pour empêcher de marcher, les jambes sont explosées. Ce sont celles, trouées, creusées, de journalistes indépendants comme Gaspard Glanz ou Taha Bouhaf, sur lesquelles il a été tiré ; celle tumescente de Tiphaine Blot, où s'est logé un éclat de grenade [1]. Ce sont en réalité les membres de tous ceux qui s'inscrivent dans les pas des manifestants pour faire retentir leurs revendications ; et surtout, qui suivent au plus près les policiers pour faire connaître à tous les formes que prend la répression. Pour cela, ils sont craints comme la mort par la bête. Dans son affolement, elle cherche à les paralyser. 

Les yeux aussi sont crevés. Hier, c'était l'œil de Manu qui était perdu dans la bataille. Il ne faisait alors que discuter tranquillement avec ses copains, mais c'était déjà trop. Aujourd'hui, c'est l'œil d'une jeune femme ostensiblement innocente, portant bonnet blanc et écharpe rose, qui est touché, ainsi que celui d'un autre journaliste, Mustafa Yalçın. 

Pourquoi ? Pourquoi les yeux ? D'abord, quand l'œil reçoit une balle, c'est toute la personne qui s'écroule. Elle est immédiatement abattue. La force de l'impact, la violence, puis la douleur terrassent même les corps les plus robustes, les plus entraînés et les plus aguerris. Mais ce n'est pas tout, et on le devine : crever les yeux, c'est empêcher de voir.

Peine perdue cependant : tout est filmé et les preuves sont accablantes. Chaque fois qu'un manifestant est éborgné, la vidéo de sa mutilation est vue par des centaines de milliers de personnes et accroît la colère. Combien aujourd'hui de films accusateurs, partagés, répliqués, ont circulé de main en main ? Plus le pouvoir essaie de cacher les horreurs qu'il commet, plus celles-ci nous parviennent vite. Elles apparaissent aux yeux de tous, elles deviennent flagrantes : comme le nez au milieu de la figure. Pour le moment, plus le céphalopode tente d'étouffer la révolte, plus la révolte gonfle. Dans ce cas, que cherche-t-elle ? Quel est son but ? Aujourd'hui on pourrait dire que la bête ne sait plus rien - pas même s'arrêter. Ne sachant plus s'arrêter de trembler, elle ne s'arrête plus de frapper. Elle est lancée dans une course vaine, incompréhensible, dont à l'évidence rien de bon ne peut sortir. 

Mais jusqu'où ira-t-elle ? Désormais, qui prétendrait manifester le cœur léger ? Qui va défiler sans craindre d'être blessé ? On l'a déjà oublié, mais il n'y a pas si longtemps, il était encore possible de clamer son opposition au pouvoir sans craindre pour son intégrité physique. Et même de défiler avec ses enfants. Aux manifestations joyeuses se sont substitués des images douloureuses et ensanglantées, des bouffées de gaz lacrymo qui prennent à la gorge et font pleurer, des explosions de grenades, des cris de terreur. Jusqu'où ce pouvoir aux pieds d'argile, qui n'en finit plus de vaciller sur son trône est-il prêt à aller pour ne pas mourir seul ? Que compte-t-il écraser dans sa chute, qu'est-il prêt à emporter avec lui ? Nos yeux, nos mains et nos jambes, notre assurance, notre courage. 

On compare souvent, et à raison, la parole macronienne à la novlangue inventée par George Orwell dans 1984. Mais on ne doit pas oublier la fin du roman : Winston Smith, le héros, est relâché par la Police de la pensée après avoir subi une torture telle (des rats lui sont envoyés sur le visage) qu'il renie son amour. Mais cette torture est avant tout psychologique. Le héros ne se fait pas manger le visage, pas même mordre : la crainte des rongeurs et de ce qu'ils pourraient lui faire l'amène à trahir ses propres sentiments. La seule chose qui parvient à le changer, c'est la peur. La victoire du Parti n'est pas tant de l'avoir réduit au silence par l'emprisonnement que de lui avoir vidé le cerveau. L'abjuration ici n'est pas feinte, elle est un abandon total, et Smith sincèrement converti ne représente plus aucun danger pour le pouvoir. 

Le règne par la terreur, quand bien même il serait exercé par un pouvoir à l'agonie, n'a pas pour seul but de nous faire taire. Ce qu'il a dans le viseur, c'est la réduction à néant de notre volonté.

[1] On trouve le récit complet des événements dans cet article d'Arrêt sur images

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.