Le samedi, c'est garde à vue

Aujourd'hui c'est vendredi. Demain matin, comme chaque semaine, Cédric Herrou partira au marché de Saint-André-de-la Roche avec ses compagnons Emmaüs. Sera-t-il arrêté par la police des frontières?

Aujourd'hui c'est vendredi. Demain matin, comme chaque semaine je crois, Cédric Herrou partira au marché de Saint-André-de-la Roche avec ses compagnons Emmaüs. Il y a quinze jours, le samedi 26 octobre au matin, alors qu'il s'y rendait, il a été arrêté par la police des frontières et placé en garde à vue. Pour quel motif ? "Aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière". Peu importe que ses compagnons aient des papiers en règle : le soupçon colle désormais à la peau de l'agriculteur et de son entourage. Surtout quand celui-ci a la peau noire. 

On le sait, Cédric Herrou est un habitué des services de police depuis qu'il aide des migrants arrivant d'Italie. On connaît ses motivations, elles sont humanitaires : les hommes et les femmes, souvent très jeunes, passent la frontière via les Alpes. Mal préparé aux rudesses de la montagne, pas assez chaudement habillé mais acculé à fuir des autorités qui veulent en renvoyer la plus grande partie hors d'Europe, tout ce peuple, aussi désespéré que courageux, arrive au bout du chemin en grande détresse physique. Depuis près de cinq ans, Cédric Herrou assume d'accueillir ceux qu'il trouve à flan de montagne, de les nourrir, les réchauffer. 

A la Roya et alentour, une vie de solidarité s'est organisée. On imagine la vente au marché de Saint-André-de-la Roche comme un rituel, où cet homme jovial et ses hôtes d'autrefois devenus ses amis depuis ont appris à travailler ensemble. On se figure le joyeux groupe croisant des habitués, maraîchers et éleveurs locaux. Semaine après semaine, ils se saluent, se parlent, parfois avec distance, parfois avec respect, ou même chaleureusement. 

Jusqu'à présent, Cédric Herrou et les membres de la compagnie d'Emmaüs partaient-ils le samedi matin la peur au ventre ? Sentaient-ils la menace d'être arrêtés à tout moment, alors qu'ils arrivaient au péage de La Turbie, qu'ils installaient leur stand ou rendaient sa monnaie à la petite dame, cliente fidèle ? Je l'ignore. Mais à présent, chaque samedi, maintenant que je connais un peu plus de leur vie et de leurs habitudes, je ne peux m'empêcher de penser à eux. Pas jusqu'à l'obsession, certes, mais tout de même. Désormais c'est ainsi : le samedi, un souci, léger mais omniprésent, plane au dessus de ma propre temporalité alors que je vaque à mes occupations. Peut-être, si ce n'était déjà le cas, êtes-vous contaminés maintenant.

Toutefois, en aucun cas il ne faudrait que ce subtil état d'alerte, cette bienveillance sans prétention se transforme en angoisse : Cédric Herrou et ses amis méritent bien mieux. Regardez-les, ils sont joyeux : 

https://twitter.com/CedricHerrou/status/1190526675072757760

Lorsque je regarde cette photo prise la semaine qui a suivi l'arrestation, je crois même qu'ils donnent de la force. Celle de continuer à s'élever contre l'autre contamination, bien plus dangereuse, qui a lieu depuis des mois et va s'accélérant. Car depuis sa prise de pouvoir, Macron applique avec le plus grand cynisme, par vagues régulières, une stratégie d'imitation du Rassemblement National. Hier, il prolongeait les délais de rétention des migrants, parquait des enfants derrière des grillages. Aujourd'hui, dans un silence assourdissant il leur refuse des soins immédiats et établit des quotas d'êtres humains. Et entre deux tours de vis, nous sommes inondés à flot continu de déclarations ouvertement racistes. Les émissions et les débats sont devenus légion où l'étranger et son descendant, jamais assez assimilés, semblent marqués au fer rouge d'une différence fantasmée. La haine montante des musulmans, désormais sommés de cacher tout ce qui dépasse, jusqu'aux morceaux de tissu qui recouvrent leurs cheveux, en est le symptôme le plus brûlant. En réalité, la xénophobie déborde de toutes parts. 

Dans cette ambiance délétère, une gentille petite pensée ne pèse pas grand-chose. On ne saurait non plus la comparer aux actes de courage d'un Cédric Herrou et des centaines d'autres combattants de la dignité qui sauvent et accompagnent les réfugiés au quotidien, notamment dans leurs démarches. Cette petite pensée, ce n'est même qu'une goutte d'eau. Mais nos gouttes d'eau hebdomadaires empêchent sans doute encore que se forme tout à fait une mer d'indifférence. 

Alors, à ceux qui souriront ce samedi comme les prochains, je dis : bon marché ! 

 

 

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