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Billet de blog 9 mars 2018

Le Sultan, le billot et la conteuse professionnelle

Suspense dans mon nouveau billot de blog : des têtes vont-elles tomber ?

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Scheherazade par E.F.W. Richter

« Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! — La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil. »

Les Mille et une nuits, traduit par Antoine Galland

Dans le célèbre conte persan, Scheherazade est une séduisante jeune femme qui viendra à bout de la haine que le sultan Schahriar porte envers les femmes depuis qu’il a été trompé par son épouse. Mais à la fin de la toute première nuit de récit que cet extrait relate, à cet instant précis, Scheherazade sait parfaitement que si elle n’est pas parvenue à susciter l’intérêt et la curiosité du sultan, si elle ne réussit pas à lui faire prendre goût à ses contes, sa tête sera coupée au petit matin. Tout au long de sa tâche Scheherazade est en sursis.

Dans les Mille et une nuits, Scheherazade est belle, intelligente. Elle s’est montrée courageuse en se proposant pour épouser le sultan capricieux. Par son récit sans fin capable de subjuguer le tyran - en réalité le lecteur -, elle s’avérera une stratège extraordinaire.

Mais ça, c’est dans le conte ancestral. Dans la société actuelle - la vraie vie - Scheherazade est beaucoup moins sympathique ; et les moyens qu’elle emploie pour se jouer du sultan, bien moins subtiles. Certes elle n’a pas le choix : tout comme le personnage fictif, elle doit raconter des récits infinis pour survivre. Et pour corser les choses, avec notamment le développement d’internet qui multiplie les sources de récits, une concurrence impitoyable sévit désormais, qui risque chaque jour nouveau de faire apparaître Scheherazade d’un ennui fatal aux yeux du tyran.

Alors, pour échapper à son sort, notre Scheherazade des temps modernes ne s’arrêtera pas à une vilenie. Sa tête vaut bien cela. Ne lui jetons pas la pierre, elle ne l’a sans doute pas décidé froidement. Au début, c’est certain, elle prenait soin de narrer des histoires de qualité. Mais vint un moment où l’évidence éclata comme un fruit trop mûr : désormais la quantité primerait. Puis tout s’est emballé. A ce jour Scheherazade ne s’effraie plus d’une approximation ni d’une incohérence. S’il le faut, elle peut grossir le trait : comprenons-la, la pression est si forte. Elle s’engouffre. Partout. Va gratter là où elle espère trouver un peu de matière à récit. Elle prend ci, revient là. Elle fait flèche de tout bois. Ressort d’anciens passages et les remet au goût du jour. Parfois, aussi, s’inspire allègrement de ce qu’elle a lu ailleurs.

Pour étirer son discours, elle a trouvé une technique infaillible : elle analyse ses propres récits. En narratologie on parle de récit méta-diégétique. C’est très pratique car ce discours se nourrissant de lui-même se révèle une merveilleuse fabrique à phrases. Cela donne à peu près ceci : 

« Cher sultan, je vous ai conté hier l’histoire de blablabla. Or, j’ai pu constater combien le récit de blablabla a suscité chez vous une profonde émotion. Aujourd’hui, nous allons nous demander pourquoi un tel récit de blablabla vous a tant bouleversé. Puis s’il était bien opportun de vous raconter ainsi l’histoire de blablabla. Ce sera aussi l’occasion de vous narrer ce que d’autres ont pu penser du récit de blablabla. Enfin nous pourrons interroger la pertinence de raconter un jour à nouveau l’histoire de blablabla et de ceux qui entendant le récit de blablabla, en ont éprouvé de vives réactions. Blablabla. »

Pour introduire un peu de diversité, Scheherazade n’hésite pas non plus à varier ses supports. Elle n’est jamais avare de schémas, donne à voir, généreuse, des courbes de toutes sortes. Mais c’est à double tranchant. Elle ne peut pas abuser non plus de ces détails techniques sous peine de voir le sultan s’endormir, lassé par cette facture trop aride. Plus performant est de savoir enchâsser habilement les récits. Mais disons-le, finalement tout est bon tant que le sultan est satisfait du feuilleton.

Il est enfin un procédé phare, une formule presque magique, qui permet à la fois de prolonger indéfiniment le grand récit du monde tout en ravivant d’un jour à l’autre la flamme du sultan. C’est la dénommée « polémique ». Faute de l’avoir inventée, Schererazade l’exploite avec talent. La polémique (du grec polemikos – qui a trait à la guerre) semble en effet avoir été faite pour satisfaire son besoin de produire un incessant discours. Car elle permet de mettre en scène une controverse (1) ; puis elle en explicite la genèse (2) ; en examine tour à tour les causes, quitte parfois à remonter à la nuit des temps (3), mais aussi les conséquences (4). Mieux que tout : elle oppose des protagonistes et exacerbe leurs différences (5). Enfin, elle prend à parti chacun de ceux qui en sont témoins (6). Car une polémique réussie ne se contente pas de montrer un combat entre deux ennemis mortels. Elle crée des camps. Une polémique digne de ce nom doit s’imposer comme une véritable question de société.

Pour toutes ces raisons, Scheherazade n’aime rien autant que distribuer des rôles. Elle s’est émancipée il y a bien longtemps de tout souci d’équité de traitement. Selon son seul vouloir, celui-ci sera donc présenté comme le méchant éternel, et celui-là le héros. Celle-ci sera (d’abord et surtout) un objet de désir et tous ceux-là, après avoir paru un temps trop lisses et insipides, prendront une importance soudaine dès lors qu’ils deviendront des traîtres.

Les représentations sont classiques, certes, mais face à l’adversité Scheherazade en revient aux bonnes vieilles recettes. Et finalement, elle n’a aucun scrupule à fonder son conte selon un schéma actanciel - malgré tout le respect que je dois à Greimas ! - quelque peu suranné.

Schéma actanciel par Greimas

Honnie la complexité, balayés les foisonnements du caractère : chaque être ici est traité comme une figure, à la fois grossière et sans profondeur. Dans la bouche de Scheherazade, l’épaisseur de l’histoire individuelle disparaît au profit de la caricature.

Peut-être Scheherazade se demande-t-elle comment elle a pu en arriver là. Mais aussitôt qu’elle tourne le cou pour regarder en arrière, l’image épouvantable de sa tête roulant au sol s’impose à elle. Elle se persuade sans doute aussi qu’elle se débrouille bien mieux que d’autres le feraient à sa place. Après tout, elle a acquis au fil des ans un professionnalisme certain. Alors, elle reprend le fil de son récit, de ce récit chaotique, boursouflé, un peu triste, mais inexorable.

« Mille et une nuits s’étaient écoulées dans ces innocents amusements […] Ces considérations et les autres qualités qu’il connaissait en elle, le portèrent enfin à lui faire grâce. « Je vois bien, lui dit-il, aimable Scheherazade, que vous êtes inépuisable dans vos petits contes : il y a assez longtemps que vous me divertissez ; vous avez apaisé ma colère, et je renonce volontiers en votre faveur à la loi cruelle que je m’étais imposée […] »

La princesse se jeta à ses pieds, les embrassa tendrement en lui donnant toutes les marques de la reconnaissance la plus vive et la plus parfaite. Le grand vizir son père apprit le premier cette agréable nouvelle de la bouche même du sultan. Elle se répandit bientôt dans la ville et dans les provinces, ce qui attira au sultan et à l’aimable Scheherazade, son épouse, mille louanges et mille bénédictions de tous les peuples de l’empire des Indes. »

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