Symboles, codes et discours de LREM ! : que veut nous vendre la com' jupitérienne ?

En réponse au Président Macron qui traite de "fainéants, de cyniques, d'extrêmes" les Français qui ne veulent pas de son monde, voici le texte de l'atelier que j'ai présenté lors des AmFIs d'été de la France insoumise, à Marseille, le 26 août dernier.

gare de Bruxelles-Midi gare de Bruxelles-Midi

Les symboles et les codes, y compris linguistiques, utilisés par Emmanuel Macron et ses collaborateurs constituent une forme inédite de communication. Et, de fait, le mouvement avec son style en apparence moderne a su trancher dans le paysage politique traditionnel pour devenir un acteur de sa recomposition. Pour autant, les éléments de langage, les expressions et les codes employés n’échappent pas à l’analyse. Au contraire, si l’on se penche sur l’ensemble disparate de ce qui constitue le discours de l’équipe du candidat, puis du Président Macron, on se rend compte de l’existence qu’une stratégie à part entière a été mise en oeuvre pour séduire et faire miroiter de nouvelles façons d’exercer le pouvoir.
Mais toute la duperie de l’ère macronienne qui s’est ouverte ces mois derniers est là : je ne vous apprend rien, sous couvert de modernité et de renouvellement des codes, il s’agit en fait de recycler de vieilles recettes, notamment en matière économique. Pour autant il serait faux de voir en une com’ sans substance. C’est au contraire toute une vision de la société qui se fait jour au fil des discours. C’est ce que je vous propose de voir ensemble.

I. Incarnation d’un homme d’État ou de son oligarchie ?
Concernant l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et de son équipe – c’est une évidence mais j’insiste sur le fait qu’il n’est pas seul car les médias ont largement cédé à la personnalisation - j’insisterai rapidement sur le storytelling qui en a été fait. Par une espèce de miracle, ou plutôt de mirage du récit, Emmanuel Macron a tout de suite été présenté comme un homme différent, le candidat du renouveau, un candidat hors système. Or, de l’ENA au ministère de l’économie, en passant par la banque Rothschild et le cabinet de Jacques Attali, il présente en fait un parcours on ne peut plus classique et technocratique, comparable à celui d’un Alain Juppé, comme le remarque très justement l’économiste Thomas Porcher.
De fait, Emmanuel Macron est l’incarnation de l’oligarchie. Son personnage public est donc une pure invention. Une mystification. Mettre ainsi en exergue son parcours comme l’ont fait l’ensemble des médias depuis qu’il est apparu auprès du grand public, c’est avant tout mettre en avant l’individualisme qui le définit : son talent et son ambition auraient été seuls à l’origine de son ascension sociale et professionnelle. C’est faux, évidemment. Emmanuel Macron n’a jamais été seul, il a su tisser des réseaux tout au long de ce parcours. C’est même comme cela que les choses se passent dans le monde politico-financier qu’il a fréquenté. Pour avoir plus de détails je vous invite à aller voir l'excellente interview de Juan Branco par Aude Lancelin. Il y explique très bien ces mécanismes relationnels propres à ces grandes écoles et aux hautes fonctions. Toujours est-il que mettre l’accent comme cela a été fait sur une ambition et une réussite soi-disant individuelles c’est déjà servir une vision de la société. Nous y reviendrons plus tard.
Mais pour le moment contentons-nous de relever ce fait simple, objectif : cette appartenance à un groupe restreint de dirigeants d’Emmanuel Macron à l’origine de son élection au suffrage universel. À bien des égards cette appartenance pose problème. On est en droit de penser que l’oligarchie – je devrais dire l’oli-cratie – est incompatible avec la démocratie.

II. La Vème République adaptée aux besoins du pouvoir
1) du mépris des institutions au récit qui arrange
Et de fait, en 2015 Emmanuel Macron, alors ministre de François Hollande, déclarait dans une interview (reprise par le journal Le Monde)  : « Accéder aux plus hautes fonctions par l'élection est un cursus d'un ancien temps ». Par la suite, il a répété son intention de moderniser les institutions de la Vème République. Mais depuis son élection, ces institutions sont loin de connaître le renouvellement promis.

Pourquoi ce changement de discours ? Emmanuel Macron s’adapte aux fonctions qu’il occupe. S’il est ministre nommé sans jamais avoir été élu, il réfute la nécessité de le devenir un jour ; s’il est candidat au suffrage universel, il promet les changements auxquels semblent aspirer les électeurs ; s’il est Président, il devient carrément jupitérien.

Je reviens rapidement sur ce terme. Il le mérite car lui aussi a été largement repris. Il a fait mouche, puis des journalistes et des experts en tous genres ont glosé sur sa signification. France culture a même consacré une émission entière sur le sujet, où le  spécialiste de l'Antiquité John Scheid expliquait l’opportunité du terme « jupitérien » :
« Quand j’ai entendu dans son contexte cet adjectif et cette réponse, ça m’a fait tiquer, je me suis dit : ‘Tiens, c’est intelligent !' parce que c’est un Jupiter polythéiste qui agit par sa volonté, mais avec la collaboration nécessaire des autres, et sans se mêler en permanence de ce que font les autres. »
En fait rien ne permet d’affirmer ce qu’Emmanuel Macron entendait par ce terme. Et quand je lis ces propos de John Sheid, je me dis qu’au contraire, chacun en comprend ce qu’il veut. Pour ma part, je dirais qu’en employant cet adjectif à plusieurs reprises pour définir le président qu’il serait, Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une image connue de tous, un cliché de l’homme de pouvoir droit sur son trône. Emmanuel Macron s’est contenté de convoquer une représentation populaire sans faire référence aux religions monothéistes, une image qui parle à peu près à tout le monde.

2) Une autorité très "Vème République"
Cette affirmation de son autorité par le Président de la République a pris un tour péremptoire et excessif le 13 juillet dernier avec le fameux « Je suis votre chef. » adressé aux militaires de la nation. Voici la citation exacte dans laquelle s'insérait la petite phrase assassine : « Il ne m’a pas échappé que ces derniers jours ont été marqués par de nombreux débats sur le budget de la Défense. Je considère, pour ma part, qu’il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n’ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »
Voici une rapide analyse stylistique : Je et chef encadrent la phrase et marquent ainsi l’affirmation d’une incarnation de la fonction. Le mot chef par ailleurs se heurte à un autre « chef », en l’occurrence le chef d’État major, le Général de Villiers, à qui la remarque, on le sait, était indirectement destinée. Clairement, Emmanuel Macron a décidé ce jour-là de marteler son leadership par l’humiliation. On connaît la crise qui a succédé à cet épisode.
L’usage que le chef de l’État fait de son autorité pose d’emblée donc question. C’est là désormais un usage marketing de la République qui est fait, qui réinvestit le cliché du dirigeant, dominateur et peu tolérant. Cette posture est forgée en opposition à la présidence normale qui a précédé. Mais tout de même, on tombe dans une affirmation du pouvoir tout à fait caricaturale. Pire, elle exerce au passage une véritable infantilisation des citoyens.
Sans citer à outrance, je vais évoquer rapidement le discours d’investiture du Président Macron. Les Français n’y sont mentionnés que sous un angle affectif, émotionnel. Les citoyens connaissent découragement, craintes et angoisses. Ils méritent en conséquence d’être davantage protégés. Et la tâche du Président, à qui ils ont choisi de « faire confiance » consiste alors à « redonner le goût de l’avenir et la fierté de ce qu’ils sont ». C’est à peine si les citoyens ne sont pas présentés comme un groupe d’êtres hagards, tétanisés par la peur et la frustration. Mais pour autant, il n’est nullement dans ce discours question de bonheur et d’épanouissement : si le Président de la République veut favoriser ce grand changement d’humeur populaire, c’est pour donner à nouveau sa place de premier plan à la France dans le concert des nations.
On voit de quelle façon les institutions de la Vème république, par l’affirmation d’un autoritarisme caricatural et la vision d’un peuple immature, jouet de ses émotions et incapable de se prendre en main, viennent asseoir le pouvoir en place. Il y a là comme un grand retour en arrière, qui conforte l’oligarchie dont Emmanuel Macron est avant tout le parfait représentant dans son rôle dominant. Car à travers lui, cette oligarchie a feint un renouveau des usages des institutions pour finalement forger davantage encore la monarchie présidentielle. À ce titre, Emmanuel Macron comme la Vème République deviennent des pièces de l’appareil du pouvoir. La question qui se pose dans un tel contexte, c’est ce qu’il en est des contre-pouvoirs.

III. La démocratie façon LREM
1) Le débat escamoté
La question de la place donnée aux contre-pouvoirs et à l’opposition est centrale. Les mettre à mal, c’est affaiblir toute la démocratie. Le Parlement, par sa fonction législative, est de l’un d’eux. Or, lors de la campagne des législatives, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, a eu des paroles très claires concernant l’existence de contre-pouvoirs sous le quinquennat. Il affirma que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (je pourrais dire : « en même temps ») son opposition. Interrogé sur cette affirmation inattendue, il a justifié : «Ils incarnent le renouveau », expliquant ainsi qu'ils ne seraient pas les députés dociles des majorités parlementaires précédentes. Je crois que tout le monde saisit l’aberration. Christophe Castaner n’a pas dit que les députés seraient libres de s’opposer aux lois proposées par le gouvernement à l’Assemblée nationale, ce qui aurait été une manière d’assurer la liberté de conscience des députés de la majorité au moment des votes. Non, la formulation est très différente : il annonce que les députés seraient aussi l’expression de l’opposition à la politique du gouvernement.

Il y a je crois un vrai problème à considérer que des forces issues d’un même mouvement sont censées devenir l’alpha et l’oméga de la pensée politique. On le comprend, il s’agit en fait de contrôler le débat. Et de fait, au moment de la session extraordinaire qui a eu cours tout cet été, les députés de la majorité se sont toujours contentés d’exprimer quelques nuances, ici ou là, face aux lois proposées aux votes par les ministres. Et à la fin ces mêmes députés, qu’on pourrait appeler députés d’opposition de la majorité, ont toujours voté en masse un texte faussement conciliant, enrichi éventuellement de leurs délicates colorations. Pour le dire autrement, sans notamment les députés France insoumise qui ont choisi de s’emparer de l’Assemblée nationale pour en faire une tribune permanente tout à fait salvatrice, et pour cause, seuls des simulacres de délibération seraient sortis de l’Assemblée nationale.

Par ailleurs, les contre-pouvoirs que l’équipe d’Emmanuel Macron comptait organiser ont été encore plus réduits par la suite : « Vous allez peu légiférer », a prévenu le Président, s’adressant aux députés lors de son discours au Congrès de Versailles. Il annoçait en fait l’usage qu’il comptait faire des ordonnances et des décrets. Là encore, on se rend compte que nos institutions de la Vème République ont prévu des instruments très efficaces pour réduire les discussions entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif. L’exécutif a commencé à en abuser, les salariés seront les premiers à en faire les frais.

Avec cette volonté de contrôler, de museler le débat, c’est tout un modèle de société que l’on tente ici de nous proposer : une société sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. Or, il est révélateur de constater que dans le projet politique de LREM, cette même négation des rapports de force s’étend à d’autres sphères de la société. C’est exactement ce qui ce passe avec la réforme du code du travail : la création d'une instance unique de représentation du personnel et l’inversion des normes sont une catastrophe parce qu’elles prétendent que patrons et employés sont sur un pied d’égalité. Il ne s’agit pas là d’une erreur d’appréciation. L’habileté – la manipulation - réside dans ce point précis : exactement dans le même temps où la politique libérale du gouvernement est mise en place, celui-ci organise la disparition des oppositions à ces politiques. Je vais le dire autrement, le gouvernement fait plus que nier le réel, il le distord.

2) La presse ambiguë
Quelques exemples suffiront à appuyer ce que, je crois, vous savez déjà dans une karge mesure : les médias n’ont pas montré un traitement objectif de la campagne d’Emmanuel Macron et son accès à la Présidence, du moins dans les premières semaines, pas davantage. D’après vous, quels sont les journaux qui ont présenté ces titres en Une au cours des derniers mois ? 
- Macron chamboule tout
- Le Kid
- Macron le coup de poker
- La bombe Macron
- Il a gagné (son pari)
- Macron : ce que je veux pour 2017
Et bien en fait, c'est un seul et même journal, L'Express, qui a choisi tous ces titres. À la lecture de tous ces titres, on sent tout le sens critique qui en est à l'origine...

IV. Quand la voix est libre
1) La technique de l'évitement
Du déni d’opposition à la mise sous silence, voire à la dissimulation, il n’y a malheureusement qu’un pas. C’est ce pas qui a été franchi peu avant le 1er tour des législatives. Alors, Le Parisien avait révélé le contenu de la 1ère version de la réforme du code du travail. Vous avez peut-être oublié cet épisode, mais il faut se rappeler que cette version, très dure vis à vis des salariés, avait été dissimulée aux représentants syndicaux. « Christophe Castaner, encore lui, avait alors affirmé qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales ». (Libération, 9 juin 2017)

Avec l’adoption de la loi d’habilitation, qui autorise le gouvernement à réformer le code du travail par ordonnances, on est donc en droit de craindre que ce ne soit finalement cette première version radicale qui soit gardée. La culture du secret qui se révèle ici, la tendance à l’omission rappelle à vrai dire un épisode qui eut lieu au tout début de la Vème République. En 1958, le comité Rueff avait été convoqué en secret par le Général de Gaulle pour établir un plan de libéralisation économique. L’opinion publique en effet n’apprit l’existence de ce comité qu’à la veille de sa dissolution. On le voit, hier comme aujourd’hui, un coup a été porté par l’oligarchie à la démocratie sans plus de réaction.

On peut d’ores et déjà faire un premier bilan : j’espère avoir montré de quelle manière les institutions de la Vème République sont parfaitement adaptées au projet de politique de la Présidence Macron. Elles permettent la prise puis l’ exercice du pouvoir par l’oligarchie, elles favorisent également la mise en retrait de la société civile, et plus largement encore de toute forme de contre-pouvoir. Dès lors, le discours dominant peut se dérouler sereinement. Ce faisant, dans un premier temps, il fait voler en éclat les représentations et les valeurs traditionnelles sur lesquelles la le peuple français, la communauté, s’est constitué ; puis, dans un deuxième temps, il met en avant de nouveaux principes, considérés comme plus modernes et plus adaptés à la société d’aujourd’hui. Nous allons voir comment.

2) faire valser le sens
Voici un passage d’une interview très récente d’un député LREM, parue dans Le Parisien. Il s’agit de Bruno Bonnell, député du Rhône et entrepreneur :

« Nous, députés LREM, voulons introduire de vraies ruptures ... Nous devons imposer un profond changement dans le fonctionnement du Parlement. C'est ce que veulent les Français.
(le journaliste) - A quoi pensez-vous ?
Il faut par exemple adapter le fonctionnement du Parlement à la révolution numérique. » Voilà, ça ne s’invente pas. En rhétorique, ce procédé a un nom, c’est l’exagération. On parle aussi d’hyperbole. On voit le but de ce procédé : annoncer avec éclat une révolution qui n’induit en fait que très peu de changements. Là, la distance entre les expressions vraies ruptures, profond changement et révolution et l’annonce d’une simple connexion numérique, a un effet comique. Je pense que ça n’était pas le but du député. J’ai choisi cet exemple pour frapper les esprits mais l’emploi de l’hyperbole est très fréquente dans le discours macronien. D’ailleurs, Macron lui-même avait nommé son livre-programme Révolution.

À l’inverse, on trouve de nombreuses occurrences dans les différents discours, d’euphémisation. Là, on minimise, on atténue ce qui est négatif. C’est ce qui s’est passé lorsque l’Élysée avait regretté la « plaisanterie pas très fine » du Président au sujet des Comoriens. Aucune excuse officielle n’avait alors été faite. Je pourrais également évoquer la manière un peu étrange dont Cédric Villani avait qualifié la société française dans une interview à France inter. Voulant expliquer que les problèmes d’intégration étaient à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale, il avait alors parlé de France « chamarrée », de société « colorée » et « bigarrée ». On sentait qu’il marchait sur des œufs. J’ai pu, en confrontant différents avis autour de moi, constater que ces mots ont été interprétés de manières très différentes selon la tendance et les références politiques de ces personnes. L’ambiguïté parfois se révèle bien pratique.

Ces quelques exemples montrent comment des termes vont être employés, dans un sens tantôt excessif, tantôt atténué. Ainsi, ils perdent de leur signification. Il y a là un véritable brouillage du sens et avec la circulation de ce type de discours, peu à peu, c’est toute notre perception du réel qui se modifie.

3) Niveler le réel
Pour terminer mon approche linguistique de la communication macronienne, j’évoquerai une technique assez étonnante mais tout à fait caractéristique qui consiste à créer des équivalences là où on les attendait pas. On sait que le candidat Macron a nié avec force la traditionnelle partition gauche/droite. Il l’a fait en se disant de gauche ET de droite. Cette affirmation de la simultanéité (c’est le fameux « en même temps ») relevait alors d’une stratégie simple, qui consistait à faire plaisir aux électeurs de droite, rassurer ceux de gauche, mais permettait aussi au passage de s’adresser à tous ceux qui ne se reconnaissaient pas dans cette partition, notamment aux abstentionnistes. Lui ne l’a pas fait pour dénoncer une autre partition de la société entre peuple et oligarchie par exemple, comme l’ont fait Podemos en Espagne mais aussi, plus près de nous, la France insoumise. Macron ne l’a fait en aucun cas pour dénoncer le système politico-financier qui fait qu’un petit nombre de personnes détiennent le pouvoir, quelle que soit leur tendance politique. Pourtant, l’affirmation tous azimuts du candidat Macron a contribué à faire tomber les repères traditionnels. Cet effacement des représentations a permis dans sa bouche tout et n’importe quoi. Ainsi a-t-il pu déclarer :
"Le libéralisme est une valeur de gauche". (Entretien avec le Directeur éditorial du journal Le Monde, le 27 septembre 2015)

Dans le discours de l’équipe En marche !, faire tomber ces représentations laissa un grand vide pour ouvrir la voie à autre chose. En effet, quand Macron refuse de se déterminer politiquement, il affirme que seule compte la réussite. La réussite de qui ? De quoi ? Selon quelles valeurs ? Peu importe, puisqu’il n’y a plus de socle idéologique. Désormais seul le progrès est à rechercher, à moins qu’il ne s’agisse d’argent. D’ailleurs, qui donc s’y opposerait ? Bien sûr, cette absence affichée d’idéologie est une pure vue de l’esprit : ce qui est ici vanté, c’est bien une idéologie du pragmatisme.

Alors, dans ces conditions, puisque seule la réussite et le résultat comptent selon des critères changeants, vacillants, tout devient permis : « Le plafond des indemnités de licenciement donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi).

Pour le dire autrement, licencier facilitera les embauches. On troque ici un terme négatif par son opposé, - positif - dans le but de le rendre à son tour positif, comme par contamination. Finalement les deux termes recouperaient une seule et même réalité, ils deviennent équivalents. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi est une composante seulement, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Et en répétant cette litanie, relayée elle aussi par les médias traditionnels, le gouvernement amène chacun à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

4) la langue de bois comme seconde nature
Par ces glissements du langage, c’est la conscience de l’autre, de ses besoins et de ses difficultés qui est mise à mal. Sans elle il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisqu'un fait et le terme qui le désigne peuvent désormais être remplacés par leur exact inverse sans heurter les esprits.

Les exemples de ces procédés d’équivalence sont extrêmement nombreux dans le discours macronien. Je pourrais citer Muriel Pénicaud lors de sa présentation de la réforme du code du travail, le 28 juin dernier. Ainsi, il est intéressant d'observer de quelle manière la ministre associe systématiquement dans son discours les employeurs - et leurs intérêts - à ceux des salariés. Regardez comme le clivage est nié, dans une logorrhée finalement un peu étrange, irréelle (j'ai mis en valeur les mots importants), qui se termine dans un flou absolu des personnes concernées :

« La liberté c’est pour les entreprises et les salariés. Liberté d’entreprendre, de créer, d’aller rapidement à la conquête des marchés, ce qui veut dire se réorganiser rapidement, liberté de négocier des règles avec les syndicats adaptées à la vie de l’entreprise, liberté d’investir sur cette innovation sociale. ... Pour les salariés, liberté de participer plus aux décisions stratégiques de l’entreprise, de choisir une formation, de choisir son métier, éventuellement d’entreprendre. Son corollaire, c’est plus de sécurité. La sécurité c’est aussi pour les entrepreneurs. Pour le salarié la première sécurité c’est la compétence parce que la première précarité c’est vraiment le chômage. Mais il faut la liberté juridique. Il faut une sécurité des évolutions de carrière et une sécurité dans les demandes et les attentes. »

Citons également Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics, qui a expliqué le 26 juillet dernier à Alexis Corbière et à tous les députés de l’Assemblée nationale, lors de l'épisode du sac de courses : « Les économies que nous allons faire, c'est l'augmentation de l'allocation handicapé de 100 euros ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation du minimum vieillesse de 100 euros par mois, ce qui n'a jamais été fait. C'est l'augmentation de la prime d'activité, c'est la suppression de la taxe d'habitation (...), c'est 260 euros pour un ouvrier au SMIC avec la suppression des cotisations. Il faut être courageux, il faut faire des économies, il faut baisser les impôts, il faut relancer la croissance, et le meilleur moyen de faire une politique sociale est de retrouver du travail pour tout le monde. »

Le glissement est fait ici en 3 temps : dans un premier temps, le ministre énumère des mesures directement positives pour certaines catégories de la population (jusqu’à « prime d’activité ») et auxquelles personne ne pourrait s’opposer. Dans un deuxième temps mais dans la même phrase, il insère, comme s’il s’agissait toujours de coups de pouce de l’État, la disparition de la taxe d’habitation et des cotisations sociales. Là, on le sait, la dimension sociale de ces mesures ne fait déjà plus l’unanimité. À partir de là c’est le grand bouillon informe : économies (où cela?), baisses d’impôts (pour qui?) et croissance contribueraient à la relance de l’emploi. Bref, Gérald Darmanin crée volontairement la confusion. Mais ce qu’il avoue malgré tout, c’est que l’État est réduit à une économie d’austérité, à une vision technocratique qui vise la croissance bien avant le bien-être de l’ensemble de la population. Il est devenu un gestionnaire au service du néolibéralisme.

V. Émergence de valeurs nouvelles
1) la start-up nation
15 juin 2017 9h47 AM : I want France to be a start-up nation. A nation that thinks and moves like a start-up. #VivaTech
Voici le tweet qui fut publié sur le compte d’Emmanuel Macron à la sortie du salon Vivatech. Cette visite fut une vaste opération de communication qui permit un peu plus encore au Président de la République de fixer ses objectifs en faveur des entreprises : « baisser l’impôt sur les sociétés, réduire les charges patronales et salariales, supprimer le régime social des indépendants (RSI) » afin d’attirer les entrepreneurs. Le signal était donc bel et bien lancé. L’image de la « start-up nation » frappe indéniablement. Très vite elle a suscité de vives réactions, y compris des plaisanteries, comme chez le chercheur biélorusse Evgeny Morozov qui retweeta : « Et pourquoi pas « les citoyens en usagers-clients, le politique en investisseur et les lois en algorithmes ? »

Emmanuel Macron a donc un projet pour la France, il faut lui faire revêtir l’apparence moderne et branchée d’une start-up. Elle doit faire sa mue. Dans les discours du meilleur des VRP d’en marche !, on retrouve ainsi un mélange de termes empruntés au monde entrepreunarial et de termes évoquant le dynamisme et le changement. Une étude du linguiste Damon Mayyaffr a même été menée : « Sur le plan lexical, c'est vérifié par la statistique. Les mots caractéristiques sont très nets : il est question de "transformation", d'"innovation", de "réforme", voire carrément de "révolution". On retrouve aussi le mot "défi". Ces substantifs correspondent à un constat sur la société, mais surtout à un mouvement puisqu'il s'agit d'"innover" et de "réformer". » Mais à mon sens, la plus grande innovation – et sans doute la plus grande réussite – dans la tentative de métamorphoser l’image poussiéreuse de la nation réside sans doute dans l’injection quasi systématique dans la rhétorique macronienne de termes anglais, rappelant que la domination économique se fait définitivement dans la langue de Shakespeare. Pour donner un exemple, j’évoquerai un épisode du tout début du quinquennat où l’on vit les ministres du gouvernement fraîchement constitué rassembler les mesures qu’ils préconisaient auprès du 1er ministre dans un dossier nommé draft (brouillon). Nathalie Segaunes décrit l'épisode de manière assez savoureuse :
« C’est bottom up (de bas en haut), précise-t-on à Matignon.
En revanche, pour rédiger ces quelques feuillets, chaque membre du gouvernement a été prié de prendre pour point de départ le programme du Président. « Là, c’est top down » (de haut en bas), explique-t-on dans l’entourage du Premier ministre. » Puis la chroniqueuse précise qu’il s’agissait avant tout d’ « alimenter le discours de politique générale d’Édouard Philippe, prononcé le 4 juillet dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. « On est très processé », expliqua en effet un collaborateur. Un barbarisme que l’on pourrait traduire librement par « on est très méthodique ». »

Mais même si toutes ces expressions prêtent à sourire, il ne faudrait pas les réduire à de simples gadgets linguistiques. Surtout quand il est question du langage du pouvoir. J’y vois pour ma part le danger d’une véritable acculturation, non pas parce que les mots sont anglais, mais parce que le pays se trouve asséché, recroquevillé, réduit à une simple machine économique. Or, Emmanuel Macron n’est pas seul à penser ainsi, son succès tient aussi au fait qu’il a su se faire le porte-voix de toute une catégorie de personnes (même : une catégorie socio-professionnelle, ainsi que ceux qui aspirent à y appartenir) qui pensent qu’une nation doit être gouvernée comme une entreprise. Mais pas n’importe quelle entreprise. Comme le remarque justement le chroniqueur Xavier Delaporte, Emmanuel Macron « imagine le gouvernement des hommes selon la technologie à disposition à son époque, celle qui marche, celle qui a du succès : la plateforme numérique. » Puis il ajoute : « Ce modèle des plateformes numériques est en lui-même problématique : avec des airs de suppression des intermédiaires, de rapport direct avec l’usager, de rationalité et d’économie, il crée d’autres systèmes de rente, d’autres soumissions, d’autres folies. Pourquoi ne pas aller voir quelles formes de gouvernement nous pourrions puiser du logiciel libre (“l’Etat logiciel libre”, ç’aurait de la gueule, non ?) ? Ou même du wiki, comme espace de partage et de co-élaboration (“Le wiki-état”) ? Cette idée du gouvernement d’Emmanuel Macron est aussi un choix idéologique tout à fait clair qui ne questionne en rien les dérives du passé et du présent. »

2) l’individualisme comme unique projet
Et de fait, dans les discours macroniens, il s’agit de poursuivre la fuite en avant vers le tout-libéral, sans prendre la mesure pleine et entière de ses apories. Dans le projet politique d’Emmanuel Macron, il n’est pas de place pour la solidarité. La valeur suprême est celle l’individualisme, cet individualisme qui avait été soufflé par l’équipe d’Emmanuel Macron aux journalistes avant sa candidature pour évoquer son parcours. L’individualisme est le socle de l’économie libérale qu’elle entend développer en mettant les personnes en concurrence sur le marché de l’emploi. Tout est alors réuni pour que la sélection se fasse, pour ainsi dire naturellement, entre les gens qui réussissent et d'autres qui ne sont rien" (Le président Macron lors de l'inauguration de Station F, à Paris le 29 juin 2017).

Je l’ai dit tout à l’heure, il n’a jamais été question dans la com’ macronienne de défendre le peuple face à l’oligarchie. Et pour cause, pour les marcheurs, le peuple n’existe pas. Il n’y a que des individus oeuvrant à leur réussite sous peine de n’être rien. Il s’agit de faire advenir une société de micro-entrepreneurs autonomes, de militants du capital, pour reprendre l’expression magnifique de Jorge Morundo Danzi, sociologue du travail et ancien responsable de l'argumentation au sein du mouvement anti-austérité Podemos. Or, comme le dit fort justement Enigo Errejon (l’un des fondateurs de Podemos) : « Le peuple n’est pas une somme de citoyens, il n’est pas même la majorité des citoyens. C’est une idée qui transcende la somme des individualités ».

Ici, aucune transcendance n’est possible. Il ne s’agit pas de changer un destin collectif mais bien de favoriser la croissance économique, s’il le faut au prix d’une précarisation et d’une dégradation des conditions de travail de chacun. Pas étonnant alors que dans une société qui favorise l’isolement des individus, le chef encourage les jeunes à vouloir être milliardaires. Quoi d’autre, d’ailleurs, pourraient-ils donc bien y désirer ?

Conclusion 
Pour conclure, je dirais que les quelques phrases que nous avons vues ensemble montrent que la communication macronienne veut nous vendre, d’abord et surtout la continuité. Mais une continuité masquée. Il perpétue le pouvoir de l’oligarchie en promettant plus de démocratie, prétend renouveler les institutions pour finalement asseoir son autorité et éteindre les contre-pouvoirs, elle annonce la grandeur retrouvée de la nation toute entière tout en créant les conditions de l’individualisme et de la précarisation. Le pouvoir en place avait promis la révolution, il nous prive un peu plus encore et de la répartition des pouvoirs, et de la répartition des richesses. Un tel scandale est possible à partir du moment où les liens entre les gens sont distendus. Pour cela, j’espère vous avoir montré que les distorsions linguistiques permanentes et les procédés rhétoriques peuvent largement y contribuer. Mais Emmanuel Macron et son entourage poursuivent à ce jour leur manipulation. Ce faisant, ils menacent à terme les valeurs qui nous sont chères car en faisant perdre leurs nuances aux mots, en créant des équivalences absurdes, en omettant systématiquement ce qui dérange, ils font disparaître le sens de toute chose.

Nous avons donc aussi un combat culturel à mener sur le terrain des mots. A nous de retirer la chape linguistique qui vient d’être jetée sur notre société pour faire à nouveau respirer le réel.

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