Tristes Odyssées

De Calais à Aix-en-Provence, la diagonale de la honte.

Ulysse,
Va donc en souffrant mille morts sur les mers.
Va voir si ces enfants de Zeus t’accueilleront.
Homère, L’Odyssée

 

Chronique d’une mort annoncée
Le jeudi 03 août, vers 23h40, non loin de Calais, A16, route de Dunkerque. Un homme caché dans un camion saute à terre précipitamment. Il fait nuit, d’autres voitures circulent. Très vite, il est percuté une première fois, puis écrasé à plusieurs reprises. Quand sa dépouille est récupérée, le visage est impossible à identifier.

Ce cadavre n’a pas de nom, il n’est Personne. Mais les autorités peuvent tout de même affirmer que le corps était jeune et qu’il venait d’Afrique noire. Elles ne savent pas cela grâce à des papiers ni aux dires de ceux qui le connaissaient. Qui le connaissait ? Non, ces quelques indices sont présents sur son cadavre. Ce sont ses marques indélébiles. Ce qui reste de sa peau est son identité.

En outre la police sait parfaitement ce qui ce passe. Elle a désormais l’habitude : dans le Pas de Calais, plus de 30 personnes sont mortes depuis 2015 dans des conditions similaires. Toutes venaient de loin. Toutes étaient étrangères. Toutes étaient dépourvues de papiers en règle. Comme elles, le jeune Africain est mort au terme d’un périple long de plusieurs mois, peut-être même de plusieurs années. Là où il a grandi, il a rassemblé quelques affaires dans un sac à dos, y a caché tout l’argent qu’il possédait. Puis il est parti. Il a peut-être attendu des heures avant le bon moment. Il a dû marcher, courir, se faufiler. Il a dû user ses semelles, perdre quelques biens et de précieux souvenirs. Il a donné toute sa fortune à un passeur qui comptait les billets sans lever la tête. Il a dû embarquer sur un misérable bourrelet en caoutchouc, lourd de monde et instable. Puis, pendant des heures, au milieu des pleurs et des cris, il a dû se voir chavirer cent fois. Sur les côtes il a de nouveau attendu, parmi des centaines de personnes regardant le vide, grelottantes, épuisées. Puis il a été transporté, ici, là. Le voilà parvenu à Calais, dernière escale avant l’Angleterre. Calais l’ultime, mais non des moindres.

Comme tous les autres, il voulait aller en Angleterre. Là-bas il avait peut-être un peu de famille. Un oncle. Une sœur. Ou bien avait-il entendu que là-bas il trouverait plus facilement un petit boulot, qu’il pourrait vivre correctement ? Quelles que fussent ses raisons mais à Calais, on ne laisse pas les migrants passer. Et à Calais, il n’y a pas non plus de centre pour réfugiés. Depuis novembre 2016, la jungle a été officiellement et à grands renforts médiatiques, démantelée. On est passé de 10 000 migrants entassés dans des abris insalubres à 600 selon les associations et 450 selon les autorités. Du temps de la jungle, il n’y avait pas grand-chose pour accueillir ces milliers de personnes. Ils venaient en majorité d’Afghanistan, d’Érythrée, de Syrie, du Soudan. Tous ces pays connaissent encore la guerre et le terrorisme. Du temps de la jungle il n’y avait pas grand-chose. Mais maintenant c’est différent : il s’agit d’empêcher les migrants de s’installer. Qu’ils soient anonymes ne suffit plus, mot d’ordre a été donné. Tout doit disparaître. Alors, la police entrave les distributions de repas par les associations et cueille les réfugiés sur la route qui les mène aux douches d’appoint pour les emmener au poste. Il paraît qu’elle rend même les vivres et l’eau inutilisables. Dans ces conditions, les migrants échoués là-bas restent isolés. Ils se cachent et errent d’un point l’autre, les jambes souillées de boue jusqu’aux genoux, le ventre vide, glacés par la pluie, épuisés. Comme pour tous ses semblables, dans ce lieu rien n’était fait pour que le jeune homme reste. Deux fois, trois fois, cinq fois peut-être, il a tenté de prendre la route pour Folkestone. Ce soir-là du 3 août, il a fait comme il avait toujours fait jusqu’alors : marcher, courir, se faufiler. Il a bravé l’hostilité d’une autre sorte de houle. Des phares dans les yeux, un mouvement de peur, un claquement soudain, violent. Un autre. Et le long chemin s’est arrêté.

 

L'Europe à la croisée des chemins
N’est-il pas évident que le voyage entrepris par les migrants n’est motivé que par le désespoir ? Ils partent parce qu’ils ne peuvent faire autrement. Les gens qui fuient sont poussés par la seule volonté de ne pas périr. Par l’instinct de vie. Mais qui d’entre nous, au milieu de la menace et de la misère, accepterait de demeurer immobile ? Qui resterait sur place malgré le manque de tout ? Qui de nous laisserait exposés ses enfants ? Bien sûr. Personne. C’est bien plus que « la misère du monde » qui tente de rejoindre les côtes européennes. C’est tout son désastre. Mais à vrai dire, personne, me semble-t-il, n’ignore cela. Je pense que même parmi les plus vifs opposants à la venue de migrants sur notre territoire, nul ne s’imagine sérieusement qu’en quittant leur pays et en risquant la mort, des populations entières souhaitent s’offrir un luxe. Les terribles images sont aujourd’hui trop vives, les récits trop nombreux.

Pourtant, certains ont fait le choix de l’indifférence. Ce n’est pas dit en ces termes, mais c’est bien de cela qu’il s’agit par exemple lorsque les responsables européens - Mme Merkel en tête - s’accordent avec la Turquie, sur fond de négociations d’adhésion de celle-ci au sein de l’UE, pour qu’elle contienne l’arrivée des migrants. C’est une possibilité. Même, un choix de société à part entière. C’est vrai, on peut fermer les frontières et les yeux. Traquer, renvoyer. Il est aussi possible de traiter ceux qui sont parvenus jusqu’à nous comme des parias. Il y a quelques jours par exemple, suite aux plaintes de riverains, un groupe de migrants a été évacué puis la police a jeté leurs affaires personnelles à la décharge. Cela est arrivé à Bruxelles mais aurait très bien pu se faire ailleurs. Partout, par touches innombrables, le choix est fait du rejet systématique : "Cela fait part de notre stratégie que l’on mène déjà depuis certainement deux mois maintenant. Ce sont des actions qui sont planifiées en concertation avec l’Office des étrangers, le département voirie de la Ville de Bruxelles et la police fédérale judiciaire", indiquait le porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles (RTL Info). Stratégie, actions planifiées, concertation. Ces mots font leur poids.

Mais un tel choix revient à repousser des personnes par millions vers le large, du haut de notre petit bout d’île. On peut donc le faire, sans lever la tête. Mais c’est se condamner à le faire sans répit. Pour autant, ne nous y trompons pas : ce choix n’a rien de rationnel. Il est le fruit de la pulsion, un mouvement d’humeur dans l’unique but de protéger ses privilèges. Que gagnerait-on en effet à repousser encore et encore, mobiliser en permanence des hommes sur les côtes, multiplier les postes de contrôle, les patrouilles et les milices privées ? C’est toujours chose envisageable, mais si l’on fait ce choix, on doit bien être conscients que le flux n’aura jamais de cesse.

Ce n’est donc pas par naïveté, par une sensibilité excessive ni même par manque de plomb dans les semelles que l’on conclura qu’il faut d’abord et surtout mettre fin aux raisons des déplacements en masse. C’est au contraire poussés par la volonté de résoudre l’impasse devant laquelle nous sommes, qu’il faut songer aux causes réelles et profondes des migrations. Je précise que du terme migrations, j’ôte sciemment toutes celles qui ne semblent jamais poser problème : les mouvements des capitaux, des marchandises comme celle des hommes (des travailleurs mais aussi, ceci expliquant cela, les fraudeurs du fisc qu’aujourd’hui rien n’inquiète sérieusement), du moment qu’elle favorise le développement de l’économie mondialisée, est valorisée, voire encouragée. Or, la grande hypocrisie réside très exactement sur ce point : aujourd’hui, toute circulation, quelles que soient sa nature, son origine et sa destination, s’inscrit dans l’économie capitaliste.

 

De bien sinistres péripéties
Notre modèle économique s’est depuis longtemps exporté à travers le monde. Sirène habile, il fait entendre des chants où chaque être humain pourrait disposer d’autant d’objets et de biens qu’il le désire. Sodas, télévisions, films, carcasses d’ordinateurs : aucune population, aussi démunie soit-elle, n’échappe à l’invasion matérialiste. Et en effet, comment ne pas préférer vivre là où l’on s’achète des trésors bon marché plutôt que se tuer dix heures par jour à les fabriquer ? Ces gens venus s’affranchir de l’esclavage contemporain sont, dit-on, des migrants économiques.
Notre modèle économique ravage la biodiversité. Il assèche les mers, provoque des cyclones, détraque le climat. Il fait monter les eaux et chasse des millions de petits pêcheurs. Il ruine aussi les récoltes des paysans à l’autre bout du monde. L’équilibre sur lequel des civilisations entières se sont bâties se délite. Au milieu de la tempête, tous doivent trouver de nouvelles terres favorables. Ce sont, paraît-il, les migrants climatiques.
Notre modèle économique, dans sa course effrénée aux matières premières, fait des accords avec des êtres sans foi ni loi. Au nom du profit, au gré des besoins, il fait et défait encore, mais cette fois les frontières. Il favorise les uns, les autres, divise de nouveau puis envahit les mêmes si l’occasion se présente. Au milieu des carnages la population s’enfuit. Là serait le groupe des réfugiés.
On le voit, tout ceci n’est que classification : tentative dérisoire d’ordonner le malheur. Peut-être voulons-nous ainsi donner le sentiment que nous contrôlons un peu du flux. Or, on ne peut profiter plus longtemps des avantages d’un système sans en subir les revers. Un affluent ne se retient pas, ce qu’il charrie ne se trie pas, pas plus que ne se décide la forme de ses méandres.

En France, l’État aussi s’embourbe chaque jour davantage. Dans un sens comme dans l’autre, il reste incapable de faire les choix clairs que je viens d’évoquer. Il balance entre des velléités, manipule, déplace, annonce à grand bruit, souvent fait le contraire. En un mot il navigue à vue, sans doute en fonction des urgences, peut-être des sondages. Le sale boulot que la Turquie et la Grèce ont accepté de faire n’auront même pas permis de mettre en place, ici, une politique d’accueil digne de ce nom. Face à cette carence de l’État, ce sont des individus, isolés, que la vie et ses circonstances multiples met au pied du mur. Se faisant, ils prennent des risques. On le sait, c’est le cas en premier lieu des migrants ; mais également le cas d’hommes pleins d’humanité comme l’est le défenseur de migrants multirécidiviste Cédric Herrou. Au cœur de l’été, quelques jours après la mort du jeune près de Calais, cet agriculteur vient d'être condamné à quatre mois d’emprisonnement avec sursis pour avoir aidé quelque 200 personnes à traverser la frontière italienne par la vallée de la Roya. Pourtant, à lire les explications du magistrat d’Aix-en-Provence, le caractère expressément militant des actions menées par Cédric Herrou interdit de tenir compte du péril encouru par les migrants. Fait à peine croyable : ce n’est donc pas tant de ses actes eux-mêmes que du militantisme dont ils découlent que Cédric Herrou est coupable.

Sans parole ni intervention intelligibles de l’État, tout sens à ce sujet se délite également. Là-haut, toujours à Calais, d’autres se frottent aux autorités. En premier lieu bien sûr des associations, obligées de jouer au chat et à la souris avec les policiers. Mais pas seulement : la maire de Calais elle-même, Natacha Bouchart refuse désormais de mettre en place les mesures d’aide aux migrants ordonnées par la préfecture. Elle prétend ainsi empêcher que surgisse une nouvelle jungle sur son fief. C’est là l’erreur de ceux qui ne comprennent pas que l’arrivée de migrants ne saurait être évitée. Malgré ses obstructions qui ne lui vaudront qu’une malheureuse amende de 100 euros par jour, malgré ses tentatives pour montrer à ses électeurs toute la fermeté dont elle sait faire preuve, Mme Bouchart sera dépassée et ne tardera sans doute pas à voir les faubourgs de la ville à nouveau défigurés par l’entassement sordide des populations.

Refuser d’accueillir, clairement, dignement, a quelque chose de la méthode Coué. C’est comme dire : les problèmes des autres ne me concernent pas. Mais en réalité, tout est bon pour ne pas remettre en question la société capitaliste. Ceux qui prônent l’indifférence cherchent coûte que coûte à maintenir leurs modes de vie et en refusent l’accès à ceux-là mêmes dont ils ont suscité la détresse et le désir. Car, disent-ils, il n’y en aura pas pour tout le monde. En outre, malgré ce qui se clame à l’envi, ce n’est pas l’identité nationale qui est mise à mal par la venue des étrangers. D’ailleurs, disons-le, porter le rejet de l’autre comme un drapeau, c’est se débarrasser à peu de frais des valeurs de fraternité qui font le socle historique de notre nation républicaine. Pour tous les xénophobes, notre identité ne se trouve pas ailleurs que dans le droit de posséder : posséder deux, trois maisons, autant de voitures, le triple d’écrans pour nous et nos enfants ; celui enfin d’effacer de notre mémoire chacun de ces objets, même légèrement abîmé, en le jetant à la poubelle.

Migrants en mer Méditerranée Migrants en mer Méditerranée
 

Le bout du tunnel
Nous ne gagnerons rien à entretenir cette identité pervertie ni l’individualisme, son ombre inséparable. Recevons décemment pour ceux qui viennent à trouver refuge sur nos terres. Cela veut dire construire des structures d’accueil, former, employer du monde pour donner des cours de langue et accompagner les demandes administratives, faire venir du matériel, des vivres et des vêtements en nombre suffisant. Par ailleurs, un partage des richesses, véritable - c’est à dire équitable - s’impose. Beaucoup des fléaux actuels sont liés à nos modes de consommation. Le protectionnisme solidaire est un exemple de mesure capable d’entraver à échelle nationale les abus des grandes industries en matière de droits du travail. Au nom de celui-ci, nous pourrions également cesser de participer de près ou de loin à l’exploitation humaine, en favorisant les relocalisations des entreprises et en refusant les importations de produits fabriqués dans des conditions sociales que nous jugeons inacceptables. Il faut donc faire peser le rapport de force avec nos partenaires économiques. Mais plus largement, face à la pulsion vaine et coûteuse de l’indifférence, nous avons nous aussi toute une stratégie à opposer.

Dans l’état actuel des choses nous ne pouvons compter ni sur la législation, ni sur les intentions du Président. Lui n’aura pas attendu trois mois après son élection pour rogner les droits des salariés en France afin de donner une plus grande marge de manœuvre aux chefs d’entreprises. À terme il s’agit de faire jouer la concurrence entre les entreprises. Voilà qui est acté. Ce qu’en revanche nous sommes en mesure de faire dès aujourd’hui, c’est porter nos voix aussi loin que possible. Casser les clichés sur les étrangers et les feints regrets d’impuissance n’est pas chose facile. C’est délicat, long pour ne pas dire ingrat. Mais enfin, que faire d’autre ? Parler, expliquer autour de nous et en toutes occasions.

Presque tous ceux qui avaient réchappé de la mort trouvèrent chez eux le repos des vieux jours.

Pour ceux-là, la légende s'arrêtait (car la paix ne se raconte pas).

Homère, L’Odyssée

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