Et sous nos yeux ébahis Julian Assange a été arrêté

Les images de l'arrestation de Julian Assange ont choqué beaucoup de monde. Je me suis demandé pourquoi.

Assange-photos/thinkanonymous Assange-photos/thinkanonymous

Dans l’encadrure d’une porte vitrée qu’on imagine lourde, une porte haute, cernée d’un métal doré, une demi-douzaine d’hommes en costume-cravate tente de se frayer un chemin vers la sortie du bâtiment. Ces hommes avancent de biais, se traînent péniblement, pas après pas, formant une sorte de grappe compacte, sombre et maladroite. Les regards sont graves. Tous convergent vers le centre du groupe. Là, jaillissant de l’ombre, très pâle, entouré d’une chevelure et d’une grande barbe blanches, un autre visage apparaît soudain. À hauteur des thorax des hommes, cette tache de blancheur détone. Sa vieillesse aussi au milieu des corps jeunes. Elle semble enfin d’une fragilité infinie, comme sur le point de se faire engloutir par les masses robustes qui l’entourent.

Puis la troupe d’hommes continue à descendre en rythme, accompagnée en son milieu par le visage diaphane. La tête se dandine rapidement. Elle a peur, elle enrage. Une fraction de seconde, elle aperçoit la caméra qui le filme. La bouche est un trou noir qui remue. Sous le menton, une main s’agite, doigt affirmatif, pointé vers un interlocuteur imaginaire et répétant son geste en même temps que les sourcils se soulèvent. Cette apparition est glaçante. Et tout à la fois, elle a un aspect grotesque, difficile à identifier. Ce mélange d’impressions lui donne quelque chose d’un peu glauque et qui me met mal à l’aise. Mais pourquoi ?

En me posant cette question, très vite, d’autres images me viennent à l’esprit. Elles n’ont pourtant n’ont rien à voir au premier abord. Sans savoir pourquoi je revois immédiatement celle de cette petite Colombienne qui, alors que j’étais moi-même enfant, était restée des heures accrochée à une branche, les jambes coincées dans une coulée de boue, avant de mourir noyée. Et puis il y a ce personnage de Paranoïd Park, un agent de sécurité qui se fait sectionner en deux par un train et que la caméra, suspendue à quelques mètres, laisse agoniser de longues secondes. L'irruption des souvenirs m'agace : ces images violentes, bien que de natures différentes, je ne les avais pas convoquées. Mon malaise grandit de manière, me semble-t-il, totalement inutile... Le cheminement de la pensée est parfois obscur.

Mais je finis par comprendre : toutes ces images montrent des visages sans corps. Des êtres bien en vie, quoique privés de leur intégrité au sens propre du terme. Et pourtant ils parlent, manifestent des sentiments, expriment leur pensée. Pire, les rictus qu’ils dessinent et les mouvements des yeux montrent qu’ils ont parfaitement conscience de ce qui leur arrive. De ce à quoi ils ont été réduits. On dit qu’un corps décapité est une personne privée de son humanité. Mais l’inverse est peut-être tout aussi vrai. Quelle dignité reste-t-il à un homme ou une femme réduits à une tête ? Ne sont-ils pas condamnés à crier dans le vide ?  Cette tête qui s’agite ne devient-elle pas instantanément la sinistre messagère d'une parole désormais impuissante, inaudible, une parole dont on n’écoute plus le sens car elle ne pourrait mener nulle part ? Parole d’un cadavre qui n’a pas encore accepté sa défaite. Parole d’automate. Poussière, non plus d’étoile, mais de spectre.

Alors, depuis ce jour où j’ai vu Julian Assange menottes aux mains, porté à l’horizontal par des policiers britanniques et jeté dans un fourgon, la seule chose que je me demande c’est si sa tête pourra jamais se remettre d’avoir été ainsi privée du reste de son corps devant le monde entier.

 

Sur ce lien les images de l'arrestation de Julian Assange à l'Ambassade d'Équateur à Londres.

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