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Billet de blog 14 oct. 2020

Tenues féministes et doubles standards

J’adorerais que notre premier ministre soit une première ministre. Surtout, j’adorerais que notre première ministre porte des tenues excentriques. J’adorerais qu’elle mette du rouge à lèvres vermillon et du fard bleu canard. Et qu’elle nous montre à la moindre occasion tout ce qui peut choquer le bourgeois.

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LA robe de Lady Gaga (photo libre de droits)

J’adorerais que notre premier ministre soit une première ministre. Surtout, j’adorerais que notre première ministre porte des tenues excentriques. J’adorerais qu’elle vienne rendre compte des grandes décisions du conseil du mercredi dans la robe opaco-transparente de Lady Gaga dans son clip Telephone (c’est un exemple), qu’elle mette du rouge à lèvres vermillon et du fard bleu canard. Et qu’elle nous montre à la moindre occasion tout ce qui peut choquer le bourgeois. Qu’elle nous présente ses jambes jusqu’en haut des cuisses, galbées, mais oui, allongées encore par de hauts talons aux formes variées, colorées, choisies selon l’humeur du jour comme un signe tacite de la teneur du discours qu’elle se prépare à prononcer. Cette cheffe de gouvernement, j’adorerais qu’on devine la courbe de ses seins sous ses petits hauts à paillettes, ses chemises léopard et ses crops-tops en dentelle, mieux : qu’ils débordent à chacun de ses mouvements, quand elle se tournerait légèrement à droite ou à gauche pour s’adresser à son auditoire, le par-terre des journalistes venus accueillir ses conclusions ; qu’elle nous les montre en signe de salut puis, à peine retournée à son bureau, qu’elle et son équipe de fidèles collaborateurs répondent à ses détracteurs excités et ronchonnants que malgré tout le respect qu’elle a pour eux, elle les emmerde. Par tweets ou vidéos buzzantes, faisant flèche de tout bois. Mais oui ! Je jubilerais de l’entendre répondre qu’elle est libre et veut donner l’exemple à tous et toutes, qu’elle souhaite plus que tout qu’on en vienne à faire de même, dans nos bureaux guindés et nos rues grises et mornes, et allez donc, que chacun s’amuse de son corps, qu’il en joue au gré de ses envies ; qu’on s’y mette tou.te.s mes chers compatriotes avec humour et exubérance, et qu’on arrête d’évacuer toute trace, tant genrée que sexuée, des interactions supposément sérieuses, pour que nos vies exaltent enfin la vie, qu’elles se parent de couleurs acidulées et de chairs ballottantes. J’adorerais qu’elle fasse et dise tout cela, ma première ministre. Que la politique devienne joyeuse enfin, ludique, en un mot désirable. Je suis certaine que ça ramènerait plus d’un abstentionniste dans les bureaux de vote. Ce serait là un acte de haute démocratie. Et puis on rigolerait un peu, car il faut l’admettre on en a bien besoin : la vie publique en ce moment me paraît plus triste qu’un discours de Pompidou en noir et blanc vaguement brouillé sur l’ORTF. Elle est devenue si polémique, cette vie publique, si bêtement et obsessionnellement polémique.

Et puis ce qui serait vraiment beau, magnifique même, c’est que sous l’impulsion de ma première ministre, les hommes aussi s’y mettent. Que mes secrétaires d’État, mon ministre de l’intérieur et le président en personne sortent en pantalon de cuir avec tee-shirt noir béant comme les portait si bien Lou Reed (par exemple), qu’on voie leurs épaules musclées (ou pas) à travers leur marcel résillé, qu’on puisse profiter de temps en temps de la vue de leur caleçon, du slip à motifs en peau de serpent, des chaussettes fantaisie ; et puis, qu’ils finissent pour de bon de tourner autour du pot et sortent le gliter et les talons. Bref : que le mouvement de libération s’étende à la gente masculine. Elle aussi en a tant besoin. Pensez-donc : des années de morosité vestimentaire, ça ne peut plus durer. Ils nous en sauront gré, à nous, les femmes, qui les auront aidés à se libérer du joug de la sobriété sclérosante. Et qui sait, la libération des corps engendrera peut-être alors celle de la pensée. Et nous pourrons enfin imaginer ensemble une société meilleure. Voilà une idée qui n’est certes pas tout à fait neuve, mais qui mériterait d’être remise au goût du jour : en un mot une idée politique. Le geste de libération définitive et radicale des corps serait un beau programme, peut-être le seul qui vaille à l’heure actuelle. Je comprends et accompagne de tout mon être l’enthousiasme qu’il suscite déjà. D’ailleurs autant vous prévenir, si vous m’élisez un jour, m’exhiber par pure pulsion de joie est sans doute la première chose que je ferai. C’est ma promesse de campagne. Ça tombe bien, mon corps n’est pas parfait. Car cela de soi, elle doit marcher pour tous les corps, cette histoire d’émancipation. Sinon tout ce discours ne vaut rien. Elle doit concerner les corps usés et les flasques, les grands, les immenses même, les petits, les âgés, les ruinés, les obèses, les tordus et les tout cabossés.

Sauf que, comme disent mes élèves. Sauf que dans la réalité, Sanna Marin, la première ministre de Finlande, a 34 ans. Dans la réalité elle apparaît en photo sur Instagram avec une veste au large décolleté à même la peau. Elle a fait à cette occasion la promotion d’un bijou de marque. Elle est jeune, mince, attrayante, elle souscrit pleinement aux critères de beauté féminine désormais internationaux. Dans son pays sa tenue a provoqué un tollé, suivi d'une vague de soutiens. Dans la réalité, elle a atteint le sommet dans un domaine où les codes vestimentaires sont les plus stricts, les plus raides qui soient ; où il est faux de prétendre que les hommes peuvent s’habiller comme ils l’entendent sans risquer de perdre leur crédibilité, tandis que les femmes y seraient scrutées en permanence. C’est pourtant ce qu’affirment nombre de femmes politiques et journalistes à ce jour. C'est là très précisément qu'est la distorsion du réel. Un Ruffin en maillot de football à l’Assemblée nationale ou juste sans cravate écopant d’une amende équivalant à un SMIC atteste qu’il n’y a pas de « doubles standards ». Hommes et femmes y sont jaugés, jugés, villipendés pareillement. Le milieu politique est infiniment triste, point. Il s’avère tellement ennuyeux que les deux alliances de Macron font l’objet d’articles people, les talonnettes de Sarkozy ont été moquées pendant toute la présidence de celui-ci, l’image d’un député mexicain se présentant à la tribune en slip pour protester contre l’appauvrissement de son pays fait le tour du monde. La politique est un jeu ultra-codifié, où tout écart se rend, de fait, scandaleux. On peut se demander d’ailleurs si notre première ministre finlandaise aurait fait campagne sans chemise sous sa veste si elle avait dû se présenter au suffrage universel. On peut répondre aussitôt et sans prendre trop de risques que non, bien sûr.

Toujours dans la réalité, l’hypersexualisation des petites filles est devenue une banalité et souvent un argument de vente. Et lorsque des lycéennes déclarent être libres en allant en cours le nombril apparent, on feint d’ignorer tout lien de cause à effet, le déterminisme qui se joue alors, voire la manipulation dont elles sont les objets. Nous vivons dans un monde où les garçons mettent des pulls et des sweats à capuche quand il fait moins de 10° C dehors et où les filles préfèrent des hauts qui les couvrent à peine, poussées par des forces qu’elles n’arrivent pas à décrire autrement que par un « c’est comme ça que je me sens bien ». Car voilà, dans les faits, le prix de leur émancipation : le droit de feindre de ne pas grelotter. Nous vivons dans un monde où seule une moitié de l’humanité montre ses formes pour répondre aux attentes de l’autre moitié, pour satisfaire à des critères qu’elle n’a pas choisis elles-mêmes et a pourtant fait siens. Parmi ceux qui soutiennent le droit des adolescentes à porter des mini tops en classe, combien laisseraient partir leur fille de 15 ans sans broncher, d’un œil approbateur même, émus par la râlerie soudain militante de leur progéniture ? Combien s’avéreraient alors une belle brochette de dissimulateurs et de Tartuffe inversés ?

Dans ce monde que je décris, la subversion semble devenue si insupportable à regarder et à nommer en face qu’elle est systématiquement niée. Et l’on fait croire que les transgressions sont la nouvelle norme. Soudain, elles ne sont pas discutables. Les voilà à présent, les suiveurs qui déclarent l'air dégagé que « "nude is the new Black". On raconte à des jeunes filles qu’en s’habillant comme elles l’entendent, elles conquerront le monde, alors les choses se passent dans le sens inverse. Les femmes de ménage en grève à Batignolles, elles, risquent dans leur travail des agressions sexuelles ; le haut qu’elles portent est le cadet de leur souci. Quant à Sanna Marin, qui se présente en modèle, elle a déjà du pouvoir, elle peut se permettre de s’habiller comme elle veut. Les unes ne sont libres en rien, elles subissent leur condition sociale. L’autre se permet la transgression de sa classe. Voilà la seule réalité.

La transgression, je la veux pour ma part assumée comme telle. Casser les codes est toujours ce qui peut arriver de mieux dans une société pétrie de préjugés. Mais si nous en nions et la nature et le sens, si nous en gommons le caractère explosif, nous écrasons la nécessité même de la conflictualité et ne générons que de l’hypocrisie. Une fausse bienveillance générale s’installe alors, qui se transformera vite en un marketing pseudo-féministe de bon aloi. Dans ces conditions, Marie-Claire et Elle peuvent se frotter les mains. Elle et Marie-Claire pas mes voisines, mais ces magazines qui savent si bien faire des signes de la domination masculine le simulacre de l’émancipation des femmes. Pardon : de « La femme moderne ». On a déjà les milliers de selfies de ventres jeunes et jolis, de la matière en abondance pour les prochains articles et éditos des rédactrices en chef, de la matière gratuite, à portée de clics et surtout tellement cool. Féministes du grand capital, soyez fières et (dé)culottées, le monde vous appartient. Soit. Mais qu’au moins l’on arrête un instant de faire passer les vessies standardisées par les lois du marché pour les lanternes de la liberté individuelle.

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