Éric Woerth : miroir, mon beau miroir

Les moqueries qui ont suivi la publication par Éric Woerth d'une photo de son ascension de l'Aiguillette d'Argentière n'a pas grand chose à voir avec la question de son authenticité. C'est le rapport des politiques à leur image qui est en cause.

Super-héros Super-héros

 

Il y a quelques jours, une photographie postée par Éric Woerth sur son compte twitter le montrant en train de gravir l’aiguille d’Argentière (un sommet du massif du Mont-Blanc) a fait polémique et l’un n’allant pas sans l’autre, le tour des réseaux sociaux. L’ancien ministre y apparaît en plein effort, défiant les lois de la gravité, comme accroché au mur de glace et tout entier occupé à se hisser, à la force du genou et du poignet, au haut de ce redoutable sommet. La tâche, aussi abrupte soit-elle, ne l’empêche pourtant pas de regarder vers l’objectif au moment du cliché. Surtout, plusieurs éléments étranges ont rapidement éveillé les soupçons des internautes : la corde censée le tenir est relâchée sur le côté, la tirette de sa fermeture éclair tombe perpendiculairement au mur blanc ; enfin, on aperçoit au loin – au pied du sommet – deux marcheurs qui avancent sans difficulté… les pieds fermement ancrés sur le mur. L’image semble avoir été tout bonnement retournée de 90° afin de donner le sentiment qu’Éric Woerth grimpe là où, en réalité couché au sol, il est en train de ramper.

Il n’a fallu que quelques heures pour que la photo devienne virale et que les moqueries des internautes se multiplient. Devant ce qui semblait une évidence, celle du trucage grossier, les protestations du très sérieux responsable politique seraient passées pour de l’obstination si le journal Libération ne s’était pas fait un devoir de rétablir au plus vite la vérité. Interpellé par un de ses lecteurs, le journal s’est fendu d’un article sur le sujet brûlant de ce mois d’août. Ainsi les journalistes d’investigation chargés de répondre à l’épineuse question de savoir si oui ou non M. Woerth a posté une photo authentique ont-ils mis fin à la polémique. Témoignages et experts à l’appui, ils concluent sans équivoque possible : Éric Woerth a dit la vérité, Éric Woerth a fait preuve d’une totale intégrité, Éric Woerth est innocent.

Soit. On peut féliciter le journal d’avoir fait preuve d’une telle réactivité et mené une enquête approfondie sur un sujet de première importance, lavant par là-même l’honneur d’un homme meurtri par la calomnie. Mais pour autant. Quelque chose de fondamental a échappé aux rédacteurs du journal. Cette donnée essentielle n’a pas davantage été comprise par Éric Woerth qui, après son ascension, s’est aussi donné du mal pour répondre aux accusations via Twitter à coup de jeux de mots et de second degré, montrant ainsi la puissance de son esprit et son recul sur les mesquineries humaines. Ce qui a totalement échappé au camp de la vérité, c’est qu’on se moque de savoir si cette photo est authentique ou non. Oui, cette photo n’est qu’un prétexte pour dire autre chose.

La vérité - la seule d’importance -, c'est qu'on n'en peut plus de tous ces politiques qui font les beaux, de ces personnalités qui paradent à longueur de posts et de coups de com’. La mise en scène permanente à laquelle ils s’adonnent est devenue pour nombre d’entre nous insupportable. Prenez un Woerth sportif, un Macron amateur de repas familiaux dans la pizzeria du coin, un Sarkozy adepte du footing, une Ségolène Royal avec son bébé à la maternité ou un Édouard Philippe prêt à boxer qui veut se mesurer à lui. Cette manière de se mettre en valeur à chaque occasion n’est pas nouvelle, mais elle s’est emballée. Or, comme dans un éternel recommencement, ces images provoquent toutes un semblable malaise. Tout en créant le buzz, elles s’accompagnent même d’une forme de rejet, viscéral. Tout occupés à peaufiner leur image par cette avalanche d’images, les politiques ne semblent jamais se demander pourquoi.

 Pourtant, le message est d’une évidence criante : leur tentative tous azimuts de se montrer à la fois humains, humbles, volontaires, authentiques, bref uniques (au pluriel, donc), nous en avons assez. Et en arrière plan de tout cela, c’est d’un certain culte de la performance qu’il est question. Car nous ne sommes pas dupes : ces photos postées jusqu’à saturation ont pour but de mettre en scène des hommes et femmes politiques capables de vivre avec constance des situations de toutes sortes, des plus simples aux plus périlleuses ; ces derniers veulent se montrer faisant face à la difficulté et profitant des plaisirs simples avec la même détermination. Ils veulent être perçus comme des super héros du quotidien. Car qui sait assurer dans toutes les situations est un potentiel Homme d’état.
Peu importe donc que lesdites situations soient « vraies » ou non. Puisqu’elles sont utilisées à des fins de communication, ce mot même n’a plus de sens. Or, ces milliers de publicités de l’instant, nous n’en voulons plus. Nous les avons bues jusqu’à la lie.

Par conséquent, aussi longtemps que nos prétendus "responsables" politiques se comporteront ainsi, cherchant à se mettre en valeur comme des gosses en attente de bons points, nous ne les louperons pas : nous les tournerons en dérision. Et de même, tant que les journalistes participeront d’une façon ou d’une autre à défendre leur représentation comme une image de marque, sous le prétexte de rétablir la vérité (qui, je le répète, dans ce contexte n’est qu’une illusion : quelle peut être la vérité d’une mise en scène ?) comme vient de le faire Libération, ou bien encore sous celui d’informer de l’action du gouvernement comme dans ce reportage de pure propagande commis dernièrement par BFM, les internautes seront de plus en plus nombreux à dénoncer, à refuser et à railler. Ils montreront toujours plus massivement leur défiance et leur dégoût, par l’humour de préférence.

La vie n'est pas un spectacle ni les hommes destinés à se montrer comme des animaux de foire. Nous ne voulons plus subir l’auto-promotion perpétuelle de ceux qui cherchent à obtenir le pouvoir. Tous ceux qui participent à ce cirque ne font rien d'autre que contribuer à pourrir le monde. Alors, le message de cette énième polémique était en fait très simple. Le voici : Woerth, et les autres, ya basta.

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