Le romantisme naïf des cadres de la France insoumise

Il y a tout juste une semaine, Jean-Luc Mélenchon a participé à l’émission Balance ton Post de Cyril Hanouna. Au milieu d’un paysage morne tenu par de mornes hommes et femmes politiques, la présence du chef de file de la France insoumise fait souvent office d’événement médiatique. C'est l’occasion d'analyser la stratégie de communication du mouvement des Insoumis.

Eugène Delacroix - La liberté guidant "Le Peuple" Eugène Delacroix - La liberté guidant "Le Peuple"

Il y a tout juste une semaine, Jean-Luc Mélenchon a participé à l’émission Balance ton Post de Cyril Hanouna. Au milieu d’un paysage morne tenu par de mornes hommes et femmes politiques, la présence du chef de file de la France insoumise fait souvent office d’événement médiatique, tant l’originalité de sa parole, son sens de la pédagogie, sa gouaille et sa répartie semblent exceptionnels. Cette émission est pour moi l’occasion de commencer une série de billets qui s’attacheront à analyser les stratégies de communication déployées par les uns et les autres dans le cadre de la campagne présidentielle. Celle-ci, en effet, a bel et bien commencé. À ce titre, il faut dès à présent  avoir en tête que lorsque Macron apparaît dans la lucarne pour nous faire part de ses décisions relatives à la pandémie et, dans la foulée, de ses pensées profondes sur l’état de la société française, il ne pense pas à autre chose qu’à sa réélection. Chacune de ses prises de position est désormais tournée vers le bilan qu’il faudra tirer de sa gestion de la crise sanitaire et économique. Déjà, ses ministres tout comme ses opposants font pleinement partie du dispositif électoral. Qu’on l’appelle jeu du cirque, marathon ou plus sobrement campagne, la lutte pour le pouvoir est donc lancée. 

J’entame ici mon tour d’horizon de la com’ électorale avec le seul homme qui à ce jour ait officialisé sa candidature. Je précise, car c’est la moindre des choses, que j’ai naguère milité pour la France insoumise et qu’à bien des égards son programme garde ma préférence. Si dans les prochains billets je compte bien être impitoyable avec mes ennemis politiques, à savoir les libéraux et les fascistes qui semblent décidément de plus en plus interchangeables, au point désormais de se contenter de feindre des oppositions de façade, tout au plus quelques nuances subtiles pour mieux animer le spectacle toujours fructueux de la haine de l’étranger, mes critiques concernant la gauche radicale restent irrémédiablement nourries d’une certaine bienveillance. Ou du moins, le souci de sa réussite. Pour autant, je me dois d’être complète dans mes analyses. Pour certains je semblerai par conséquent partiale dans mon impartialité ; et pour d’autres, impartiale dans ma partialité. Peu importe : dans cette affaire on fera au mieux. 

 

Provoquer, mais pour faire réfléchir

Cette mise au point étant faite, je peux à présent revenir à BTP, et m’arrêter plus précisément sur un court échange entre Jean-Luc Mélenchon et Yann Moix. Ce dernier n’est pas toujours tendre avec la FI, qui le lui rend bien. Or, les avis de l’écrivain chroniqueur sont toujours instructifs dans la mesure où ils reflètent une véritable altérité de pensée. Yann Moix me semble difficilement classable politiquement. Je suis rarement en accord avec lui, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas anti-capitaliste. Pour autant, lors de cette intervention il a fait mouche. Il a expliqué qu’à ses yeux le mot planification adopté par la FI pour évoquer ses propositions en matière d’écologie « suinte le gaullisme de gauche des années 50 ». Le terme, en effet, est daté. Il a été choisi « pour provoquer », a alors expliqué Jean-Luc Mélenchon et a-t-il ajouté, « pour faire réfléchir ». Précisément, ce lien entre provocation et réflexion est symptomatique du fonctionnement des dirigeants de la FI. Il subsiste chez ses membres la conviction qu’on peut retourner l’opinion publique en appuyant juste là où ça fait mal. Pour faire reconnaître par tous qu’il faut mettre fin au déchaînement mortifère du libéralisme économique, celui-là même qui détruit le vivant au nom de la libre concurrence, ils nous parlent donc de planification. Le terme en réalité ne fait pas tant référence au gaullisme d’après-guerre qu’au communisme soviétique qui a fait se succéder les plans quinquennaux des années 1930 à l’écroulement définitif du régime en 1991. 

On l’admettra aisément, l’imaginaire convoqué ici est pour le moins pesant. Et que l’on regarde la pensée communiste, l’interventionnisme de l’État et la fin de la propriété privée avec plus ou moins de sympathie (plutôt plus que moins pour ma part), entre ce qu’on imagine de la vie au temps du Petit père des peuples et ce que l’on souhaite pour notre avenir, il ne peut y avoir qu’un gouffre. Au minimum un gouffre. Alors pourquoi vouloir augmenter ainsi les distances ? Convaincre de la justesse d’un programme écologique dans une société capitaliste, organisée autour d’élections entièrement conçues pour avantager l’oligarchie au pouvoir n’est-il pas assez difficile comme cela ? À quoi bon rendre le défi d’une persuasion massive, indispensable et plus urgente que jamais, plus surhumain encore ? Est-ce pour la beauté du geste ? Quel intérêt la France insoumise a-t-elle à mobiliser pour un sujet aussi brûlant les zones les plus grinçantes de nos représentations collectives ? Or, de ce réflexe de pure provocation le mouvement est coutumier. 

C’est avec une grande clairvoyance que ses fondateurs avaient voulu, à l’origine, l’affranchir de toute appartenance partidaire, dans le but d’élargir le champ des électeurs. En faisant disparaître les signaux trop voyants de la « vieille gauche », la FI a obtenu le soutien de gens qui ne se reconnaissaient plus dans l’échiquier politique. Lors des élections de 2017 ils ont su (r)amener aux urnes nombre d’abstentionnistes. Mais pour ce faire, la FI s’est explicitement revendiquée du populisme. Le terme avait pourtant, lui aussi, quelques casseroles. Aux médias mainstream, le mouvement naissant a alors servi sur un plateau une nouvelle occasion, bien concrète et pour tout dire bien pratique puisque résumable en un seul et unique mot, d’assimiler « les extrêmes ». À partir de là, accoler « de gauche » au populisme version FI (sous l’impulsion des théoriciens Laclau et Mouffe) ne pouvait suffire. Le mal était fait. Et il reste fréquent de lire ou d’entendre parler des populismes pour mettre dans le même sac la gauche radicale et l’extrême droite ; celle-là - toujours la même - que la droite dite républicaine tente plus que jamais d’imiter. L’entourloupe se poursuit aujourd’hui à nos dépens, et nous l’avons partiellement provoquée. Car c’est un impensé qui est à l’origine de la revendication populiste : le mot peuple, dans la mesure où il opère une essentialisation, forcément simpliste et surtout dangereuse, de la population d’une nation, est a minima une notion de droite, et son emploi irrémédiablement connoté. 

C’est cette croyance naïve selon laquelle une représentation négative peut devenir positive par la seule force de conviction du petit nombre de ceux qui la portent qui, comme le faisait remarquer Yann Moix, est capable de plomber tout un programme pourtant séduisant à de nombreux égards. Il semble incompréhensible que des politiques rodés à l’exercice rhétorique, habitués aux coups-bas et aux simplifications faciles de leurs adversaires puissent bâtir tout à la fois leur communication et leur programme sur une croyance aussi naïve. Il y a là une forme d’ingénuité, presque de l’ordre du romantisme. Un affect totalement déplacé en matière de stratégie politique : il s’agirait selon eux de retourner les significations comme on le ferait d’un gant. À l’image du mot nigger, repris par les Afro-américains eux-mêmes pour devenir l’expression d’une fierté ; ou de l’anorak matelassé, de la cagoule et désormais du fuseau, qui - nous apprend Elle magazine ! -, sont passés en quelques mois du comble du ringard au summum du branché. Mais la FI, pour un tas de raisons qu’il est facile d’imaginer, n’a pas la main sur les phénomènes de société et les engouements collectifs. Elle n’est pas une agence de publicité, ne détient pas les moyens de susciter des modes. Elle n’a pas le nombre de relais à sa parole suffisant dans la société civile ni n’occupe le créneau de la ménagère de moins de 50 ans tous les soirs de l’année. Par son acharnement à « provoquer », elle ne fait que mésestimer les forces en présence et le poids des résistances. Surtout, elle fait courir en permanence et à tout propos le risque du malentendu quand il faudrait aller vite et bien, se montrer lumineux, en un mot, être efficace. 

 

Un autre regard sur l'épisode des perquisitions

C’est, je crois, cette même confiance romantique envers une supposée sagesse populaire qui a présidé au comportement de Jean-Luc Mélenchon lors de la perquisition. Il lui a été durablement reproché. On a affirmé alors que JLM avait littéralement « pété les plombs » devant les caméras, supposant alors que leur présence aurait dû l’inciter à rester calme, se montrer responsable, temporiser. Mais cette lecture des événements est erronée. Plus vraisemblablement, Jean-Luc Mélenchon n’est pas totalement sorti de ses gonds ce jour-là. Il a plutôt manifesté et, emporté par l’enjeu et la situation, surjoué sa colère précisément parce qu’il y avait des caméras prêtes à le filmer. Le scandale des perquisitions et l’injustice flagrante que son mouvement, ses camarades et lui-même étaient en train de vivre étaient tels que celui-ci a sans doute décidé de se fâcher ostensiblement. Contrairement à ce qui a été dit alors, ma conviction est qu’en bon politicien, devant la porte de ses locaux puis face au Procureur de la République il a fait un véritable calcul tactique, celui de réagir avec la plus grande énergie. Mais, car il y a un mais, c’est nourri de cette naïveté persistante propre aux fondateurs du mouvement qu’il s’est persuadé que ce serait le plus sûr moyen de mettre de son côté « le peuple ».

Croyait-il, cette entité fantasmée comme un bloc homogène, spontanément anti-système, se montrerait dans ce cas forcément en sympathie avec les victimes de la macronie. La tactique cette fois encore s’est retournée contre la FI par une mauvaise compréhension de la psychologie humaine et des variations souvent paradoxales qui la modèlent. Car il ne lui suffit pas de décréter que le pouvoir est illégitime pour délégitimer l’ordre qui le maintient en place. On ne saurait travailler au changement d’une société sans tenir compte des forces conservatrices qui l’animent et font, précisément, que la société est comme elle est. Car les classes populaires peuvent être les meilleures garantes de l’ordre et de l’autorité, pour des raisons pas forcément mauvaises d’ailleurs et que, du moins, toute force politique qui se prétend émancipatrice devrait prendre un peu la peine d’analyser froidement si elle veut pouvoir les convaincre. 

Cette croyance irrationnelle en un bon sens populaire trahit une véritable déconnexion avec le réel. Il faut évoluer dans un milieu clos pour ne pas saisir l’erreur d’appréciation. Pour ne pas percevoir l’inanité d'un tel a priori, il faut être triplement isolé du reste de la population. Il faut au moins évoluer 1) au sein de la direction 2) d’un mouvement minoritaire 3) issu du militantisme politique. Autant dire au fond d’une grotte. On imagine ainsi quelques cadres réunis autour d’une table se dire : et là, en quelques semaines, on changerait le sens commun des mots ; on dissoudrait leur connotation négative par la beauté de notre démonstration et alors, tout le monde commencerait à envisager de voter pour nous. Et comment ? En clamant, pardi ! En insistant. En répétant nos propres définitions chaque fois qu’on passera dans les médias. 

 

Un improbable passage à la VIème République

C’est cette croyance, enfin, qui rend un Cyril Hanouna inaudible auprès de nombre de membres de la FI alors qu’il exprime très simplement qu’il « décroche » quand on lui parle de VIème République. Parce qu’il ne comprend pas comment se ferait le passage d’une république à l’autre, il serait débile, crétin, ignare (les réseaux sociaux témoignent de ces réactions pleines de mépris). Et pourtant, en s’armant d’un peu de bonne foi, on ne peut qu’arriver aux mêmes conclusions. Le projet de passer à un régime plus démocratique et égalitaire a beau être l’horizon le plus souhaitable pour un pays rongé par l’abstention et la défiance légitime envers les classes dirigeantes, sans mesure claire, ferme et pragmatique, tout appel à la « révolution par les urnes » passe pour une velléité. À ce sujet, le programme de la France insoumise reste bien obscur. Là encore, une donnée élémentaire n’est pas prise en compte : en matière d’organisation collective, la majorité préférera toujours le statu quo à l’indécision (et c’est bien normal). Entre le régime actuel, plein de défauts mais malgré tout compréhensible qu’est la Vème République, et la promesse électorale de favoriser un hypothétique changement de régime (le passage à une VIème République) au terme de l’élection d’une assemblée constituante dont on ne connaît par avance ni les modalités de composition, ni les tendances et les intentions exactes, et dont on sait encore moins par quelle constitution elle sera fondée, et pour cause, laquelle devra par ailleurs pour devenir effective être adoptée par référendum (combien de fois jusqu’à ce que le oui l’emporte, l’histoire ne le dit pas) par l’ensemble des électeurs ; entre ces deux options donc, le connu un peu nul mais habituel et l’inconnu possiblement chaotique, le choix le plus raisonnable de l’immobilisme ne peut que s’imposer de lui-même. Ici, c’est bien Cyril Hanouna qui, par son agacement ou sa lassitude, s’est fait le porte-voix de la sagesse populaire. 

Évidemment la FI n’est pas la seule force politique à faire des propositions peu crédibles, trop alambiquées ou pas assez abouties, loin s’en faut. Elle est la seule à en faire le cœur de son programme et d’une refondation de la société toute entière. Toutefois, mon but n’est pas de distribuer ici les points en fiabilité. Je me place résolument sur un autre plan, qui est celui de la relation à l’autre. L’autre : celui qui n’est pas déjà convaincu, celui même qui n’est pas de la gauche radicale. C’est-à-dire plus de 75 % de la population votante du pays et bien davantage en réalité. En créant il y a cinq ans un mouvement non partisan et en éliminant les marqueurs de la gauche militante la plus caricaturale, les chefs de fil de la FI ont été particulièrement inspirés. Mais en toutes ces années, ils n’ont pas su aller au bout du processus d’ouverture à l’autre. Ils n’ont pas encore admis que si le peuple existe, c’est en tant que masse éminemment hétérogène, avec laquelle il faut toujours composer pour en être entendu. Surtout, il leur reste à se débarrasser de leur romantisme vaguement révolutionnaire. L’élection présidentielle n’est pas l’espace serein où se déploient la curiosité, l’envie de savoir et de comprendre, l’écoute attentive et l’introspection philosophique. Un électeur ne se demande pas pendant les mois qui précèdent le rendez-vous quinquennal ce qu’il est, ce qu’il veut ni dans quel état il erre. Il observe un match. Car le dispositif électoral, par sa nature même, constitue l’expression de la simplification permanente, des slogans et des apparences. Et s'il est évidemment utile de développer un lien avec les citoyens, c'est bien en amont. Autrement dit : entre deux campagnes électorales. Or, entre deux campagnes, la direction de la FI a toujours laissé les militants livrés à eux-mêmes. "N'attendez pas les consignes", qu'ils disaient... 

Revenons aux échéances électorales et demandons-nous avec honnêteté : que peut donc avoir retenu un citoyen lambda, non-militant, peu politisé, des précédentes campagnes présidentielles ? Peu ou prou cette série de mots : « Mais vous avez tout-à-fait raison, Monsieur le Premier Ministre » (drôlissime) ; « la bravitude » (hilarante bien qu'involontairement) ; « Mon ennemi c’est la finance » ; (l’excellent) « Moi, Président de la République » répété 15 fois ; et pour la toute dernière élection, à peu près rien, si ce n'est la vision d'une femme échevelée écumant face à un petit homme propret parlant de « poudre de perlimpinpin ». Il est vrai que ces moments de cristallisation ne concernent que des candidats retenus au second tour. Mais de toute façon, tant qu’elle s’ingéniera à sortir de son chapeau des gadgets en tout genre, des comparateurs de programme, des hologrammes dans des vans et des mots repoussoirs, tant que sous prétexte de « faire réfléchir », elle agitera le spectre du totalitarisme, tant qu'elle alternera entre ingénuité et colère, tant que, portée par une confiance immodérée envers "le peuple" elle laissera des zones entières d’impréparation, la France insoumise ne pourra espérer parvenir à ce stade de la course. 

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