Sur le terrain

Les dernières semaines de la campagne ont été l’occasion dans le coin où j’habite de multiplier les actions. Comme d’autres l’ont fait un peu partout ailleurs, j’ai pu me rendre avec d’autres insoumis sur plusieurs marchés, organiser des réunions publiques. Et pour clore la campagne de manière conviviale ce vendredi des « apéros citoyens » auront lieu dans tout le pays. Tandis que la tension monte, je dois avouer que toutes ces initiatives me font du bien. Les rencontres de terrain m’ont permis de mesurer, alors que le changement de président est désormais imminent, les attentes de tous ceux qui, sans militer n’en ont pas moins une idée très claire de la situation du pays.

 Il est frappant de voir que le diagnostic est souvent partagé et les besoins semblables : tous, sans exception, souffrent d’une forme de précarité. A commencer par les retraités : s’ils étaient actifs à une période qui n’a quasiment pas connu le chômage, beaucoup touchent aujourd’hui peu de revenus, quand ils ne vivent pas tout bonnement sous le seuil de pauvreté. Voilà le scandale : anciens ouvriers agricoles (nombreux dans mon département), femmes au foyer, commerçant ou salariés dans des entreprises diverses vivotent péniblement après une vie de travail. Ils en ressentent pour la classe politique un dégoût bien compréhensible.

D’une personne à l’autre, les réponses à apporter aux difficultés quotidiennes, bien sûr, varient. Mais l’agréable surprise de ces conversations a été de voir que les gens sont très nombreux à reconnaître à Jean-Luc Mélenchon une réelle capacité à comprendre leur situation et aux propositions de la France insoumise, celle d’améliorer les choses. Les plus convaincus se disaient sensibles à la dimension écologique du programme, au souci de garantir à tous les enfants une alimentation saine et la gratuité totale de l’école, à l’attention portée à la condition animale et, comme le point de départ de tout le reste, à la nécessité de rétablir la souveraineté du pays. Et puis, plus que tout, c’est le rejet de la vieille politique, celle des tambouilles et des recyclages de postes, celle des arrangements et de l’impunité des gouvernants fraudeurs, qui est apparu. C’est presque le dénominateur commun de toutes les personnes à qui j’ai eu l’occasion de donner un tract, de distribuer une invitation pour une réunion ou servir un verre à l’issue de celle-ci.

 

 Un peuple souverain

Le grand mérite de la campagne de la France insoumise est sans doute celui-ci : recréer dans le pays un véritable sentiment de communauté. Au cours de ces derniers mois, un « nous » s’est constitué, tout d’abord en opposition à cette même caste accrochée à ses privilèges. Mais heureusement ce « nous » est très vite devenu une communauté en action, capable de s’emparer d’un véritable projet de société. Grâce à la France insoumise, le peuple a repris une visibilité tout simplement parce qu’il a été pris en compte, dans sa diversité mais aussi dans ses besoins les plus élémentaires. Il habite pour ainsi dire chaque page, chaque mesure de L’Avenir en commun. Le programme de la France insoumise parvient même à articuler de façon intelligente le rôle du peuple français au sein de ce que Jean-Luc Mélenchon nomme « la civilisation humaine ». Ce peuple-ci ne se constitue pas dans le rejet des étrangers et des immigrés qui sont si souvent obligés de fuir leur pays. Il ne se constitue pas dans une identification ethnique fantasmée, ni une imagerie galvaudée du genre « nos ancêtres les Gaulois ». Il trouve son fondement dans la nature institutionnelle du pays : le peuple français est l’ensemble des citoyens vivant sous la devise républicaine « Liberté,Égalité, Fraternité ».

C’est au nom de cette devise élevée au rang de principe humaniste que le programme de la France insoumise a été élaboré. La volonté par exemple de passer à une VIème République, où chacun pourrait s’impliquer, donner son avis et décider pour le groupe est un aboutissement logique (et, il est vrai, en phase avec la société d’aujourd’hui) de notre devise. Mais il est plus frappant encore de constater que pour la France insoumise, la façon même de mener campagne est en cohérence avec elle. Et en créant des groupes d’appui locaux, ces espaces citoyens où chaque militant pouvait avoir voix au chapitre, les insoumis ont jeté les premières bases de cette nouvelle république participative. Tout le monde y était et est encore bienvenu sans que lui soient demandés son parcours, son origine ou même son appartenance politique antérieure. C’est en résonance avec notre devise enfin que des réunions publiques et ouvertes se sont multipliées sur tout le territoire.

Ceux qui se reconnaissaient dans la définition d’un peuple souverain ont trouvé dans le mouvement de la France insoumise les moyens de s’organiser en puissance politique pour reprendre un pouvoir qui leur est refusé par l’oligarchie. La France insoumise est ainsi un mouvement inédit qui se gonfle de lui-même : les insoumis ne sont rien d’autre qu’une incarnation du peuple, et le peuple en prenant conscience de lui-même et de son pouvoir devient, de fait, insoumis.

 

Dans la foulée

Cette capacité à accueillir en son sein tout ce qui se pense comme l’élément d’un tout est notre force, indéniablement. Jean-Luc Mélenchon à ce titre parvient avec un grand talent à réveiller notre sentiment non seulement d’appartenir à la communauté des hommes, mais encore de faire pleinement partie (et donc, d’être tributaires) de la biodiversité. Deux exemples de ce que l’on a pu entendre à l’occasion de la campagne illustreront cette vision.

Dans son discours à Toulouse qui a eu lieu le 16 avril dernier, Jean-Luc Mélenchon a énuméré un grand nombre de catégories populairesabandonnées par l’État :

Discours de Toulouse – extrait à 1 : 09 : 30

 https://jlm2017.fr/2017/04/17/meeting-liberte-a-toulouse/

Comment, à l’issue d’une telle énumération, ne pas se sentir solidaire de ces gens, femmes et hommes, dont la liberté se trouve entravée par leur condition sociale ? Si l’on est attaché à la devise républicaine qui fait notre socle citoyen et peut-être même moral, que tant de personnes soient ainsi privées de leur droit le plus élémentaire est insupportable. Chacun s’en sentira immédiatement solidaire. C’est là une façon de faire renaître le sentiment de fraternité. Et par ricochet, comment celles et ceux qui se sont reconnus dans cette énumération ne se trouveraient-ils pas également une communauté de besoins entre eux ? Par son discours le candidat de la France insoumise a ainsi su rapprocher son auditoire de ceux qu’ils nommaient, puis chaque personne nommée de toutes les autres citées avec elle, et rapprocher enfin toutes ces personnes énumérées du public qui écoutait. En quelque sorte, à l’issue du meeting, la boucle était bouclée ; chacun repartait avec une conscience affermie s’il en était besoin de son appartenance pleine et entière au peuple.

Pour autant, et c’est là toute la beauté du mouvement de la France insoumise, notre empathie ne saurait se porter sur les citoyens de nationalité française exclusivement. Appartenir à la communauté humaine doit nous amener à montrer une attention particulière envers tous les hommes quels qu’ils soient dès lors qu’ils souffrent. Le long silence fait par tout le public à Marseille le 9 avril en l’honneur des milliers de noyés de la Méditerranée fut selon moi une noble manifestation de cette pensée. Cette minute solennelle a eu la grande force de faire nôtres quelques instants ces morts jusqu’ici anonymes et de leur rendre, comme en un geste ancestral, leur dignité.

A l’heure où j’écris le peuple n’a pas encore choisi son prochain président. Mais quel que soit son choix, ce nouveau chef d’État ne pourra à présent avancer seul. L’oligarchie a tenté de nier la volonté de la population en abusant du 43.al.3 pendant tout le quinquennat précédent. Mais après une telle campagne, la capacité du peuple à se fédérer, s’informer et s’organiser s’est affirmée. Allons voter dimanche, plus que jamais il le faut si nous voulons changer les institutions et améliorer rapidement nos vies. Mais nous pouvons déjà en être certains : la révolution citoyenne n’a pas attendu le 23 avril 2017 pour commencer. Elle n’est pas prête de s’arrêter.

 

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