Le houx, le lierre et Cyrano

Pour finir l'année, je vais parler de littérature et rendre hommage à un personnage qui a décidé d'être "admirable, en tout, pour tout !". Bonne lecture !

Lierre obscur et parasite Lierre obscur et parasite
Une fois n'est pas coutume, je vais parler littérature. Enfin non. Plutôt la laisser parler. Nous sommes à la veille des fêtes de Noël après tout : faire une pause dans l'analyse et le commentaire politiques ne pourra que me faire du bien. Et pour dire vrai, en relisant il y a quelques jours Cyrano de Bergerac, j'ai été très frappée [1] par la force de certains passages. Je les connaissais, je les avais déjà lus plusieurs fois à plusieurs années d'intervalle, mais comme je n'ai aucune mémoire, j'en avais oublié quelques-uns. Un, tout particulièrement. En quelque sorte, je l'ai donc découvert à nouveau.
C'est le genre de passages qui sonne avec une puissance rare, car il a beau avoir été écrit il y a des siècles, il souffle sans peine jusqu'à nos oreilles. J'en ai sélectionné quelques vers. Libre ensuite au lecteur d'en garder ce qu'il veut, laisser en commentaire ce que tant de droiture lui inspire et peut-être, à l'occasion, aller relire cette œuvre magnifique.


LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...

CYRANO

                                         Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ? (...)
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
merci ! (...)
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?'
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais (...)
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre - ou faire un vers !(...)
Et modeste, d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !(...)
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand - Acte II, scène 8


Bonnes fêtes à tous.

Notes

[1] Du temps d'Edmond Rostand on aurait dit "étonnée", c'est-à-dire " frappée par le tonnerre".

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