Draguer, c’est toujours marcher sur des œufs

Voilà un billet qui s'extrait volontairement de l'actualité mais qui n'en est pas moins politique. Parlons drague...

Jeanne Moreau Jeanne Moreau

Une fois n’est pas coutume (quoique…), je vais partir d’une expérience personnelle pour mener une réflexion plus générale. Je dis "quoique", car le billet précédent était déjà construit en un mouvement similaire. Tandis que l’actualité politique nationale n’en finit pas de virer à la mauvaise plaisanterie, avec, comme dernière trouvaille de la team Macron, un grand débat transformé en campagne de propagande aux frais du contribuable et en émission de télé-réalité nationale, grâce à Marlène Schiappa qui, sorte de fille spirituelle de Roselyne Bachelot, s’avère décidément parfaite dans son rôle de femme d’action iconoclaste, populaire et spontanée mais, il va sans dire, au service du pouvoir ; tandis que lire les informations du pays m’est de plus en plus difficile, j’assume donc dans mes billets un côté cartésien d’autant plus facilement que je le sais temporaire.

Bref, me voilà à évoquer sur mon mur Facebook, dans un esprit militant, une anecdote qui m’est arrivée il y a quelques jours. Sur un parking de supermarché, un homme surgit de nulle part et me complimenta pour ma plastique. Je lui répondis alors par une pirouette qui, bien que polie, était je l’admets potentiellement vexante. Sur le coup, j’ai eu l’impression qu’il ne s’agissait là que d’un simple retour à l’envoyeur : après tout, il n’avait pas à faire irruption sans crier gare dans mon quotidien chargé et soucieux ! Et même si d’habitude dans ces circonstances, je veille toujours à rester calme et, disons, correcte, j’ai pensé sur le coup que ma réponse potache mais cassante était la plus adaptée à la situation.

Ce qui est intéressant dans cette histoire dans laquelle chacune se reconnaîtra, c’est que les réactions suite à mon post ont été beaucoup plus variées que je ne l’aurais cru. Elles allèrent du soutien total - certains amis se montrant bien plus vindicatifs que moi - au rire franc, en passant tout de même par une injure d’un homme qui se crut obligé de parler au nom de tous les autres pour rétablir la justice contre « l’ingrate » (ce ne fut pas le terme employé) que j’avais été : l’homme du parking, lui au moins, ne m’avait pas manqué de respect… Enfin, et ce fut plus étonnant encore, certains de mes amis, sincèrement agacés, des gens instruits et au jugement habituellement audible, me reprochèrent de tomber dans une forme d’anti-sexisme primaire (la formule, je le reconnais, est étrange). On me dit même : « Si on ne peut même plus draguer... »

Cette diversité des réactions me semble très intéressante. Et comme je ne veux pas me contenter de dire que mon sentiment sur le sujet est le bon et que tous les autres ne seraient que l’expression d’un machisme viscéral, je préfère essayer de comprendre d’où elle vient. Elle montre clairement que sur les questions de séduction (et qu’on n’aille pas déformer mon propos : je parle de drague, pas de harcèlement ni de violence en aucune manière. Il s’agit bien de choses différentes.), il n’y a aucun consensus. Ne pas admettre cela, c’est ne pas voir la réalité. D’une personne à l’autre, tous genres confondus, il apparaît bien qu’il n’ y a pas de normes établies et claires sur lesquelles s’appuyer collectivement, sur ce que doivent être les lieux, les occasions, les conditions dans lesquelles on peut aborder quelqu’un. La nature même des compliments attendus, comme des paroles prohibées, varieront selon chacun. Entre le (la) féministe prêt(e) à amener l’importun à l’agent de police le plus près à celui (ou celle) qui pense que faire un compliment en pleine rue, c’est faire honneur à la personne qu’on croise, il y a davantage qu’un gouffre : il y a des mondes de nuances et de codes contradictoires.

J’ai soudain l’impression, avec cette histoire de dragueur arrosé, d’avoir tiré un fil et de dérouler une bobine. C’est la bobine de l’entente en société ; je n’ose parler de contrat social et citer le grand Rousseau de peur de passer pour pédante. Plus prosaïquement, une pluie d’interrogations vient avec ce premier constat de pluralité : ainsi, est-ce que les mêmes paroles seront prises de la même manière par une même personne si elle se trouve à la Poste et dans un café ? Et si elles viennent d’un individu repoussant ou sympathique ? Que se passera-t-il s’il entame ses conversations sans formuler le moindre jugement sur le physique de ses interlocutrices ? Enfin, l’homme du parking aurait-il été mieux reçu s’il avait porté mes sacs de courses ?

Si vraiment les attentes, les interdits et les seuils de tolérance changent selon les individus, si vraiment rien n’est clair, il reste difficile de continuer à faire comme si mes propres critères étaient les seuls valables. On sait qu’il y a des limites instaurées par la société – certains comportements sont punis par la loi – mais pour le reste... Il y a de quoi se perdre dans nos fils de laine. Qu'à cela ne tienne, continuons à essayer de dérouler. Cette impossibilité, dans les faits, de la règle commune est étrange, mais finalement pas si rare. Les limites ici ne sont-elles pas en effet aussi floues que lorsqu’il s’agit de se nourrir ? On voit aujourd’hui des gens suivre des régimes omnivores, végétariens, vegan, gras et sucrés ou bien pauvres en calories, avec un, deux, trois, cinq repas par jour, tout fait maison ou au restaurant. Toutes ces options de vie se côtoient en permanence. De même, les codes vestimentaires sont suffisamment ouverts pour que chacun puisse mettre ce que son voisin ne porterait pour rien au monde ; finalement, seules la nudité et la dissimulation du visage dans les lieux publics sont explicitement interdits. Enfin, dans le domaine du langage, les variations sont elles aussi infinies : de mon médecin à ma collègue, du garagiste au secrétaire d’administration, je vais entendre tous les registres de langue possibles, et des pires grossièretés au lexique le plus soutenu (avec souvent des surprises sur qui s’exprimera le mieux, d'ailleurs).

Tout cela relève, je crois, d’une liberté fondamentale. Concevoir les interactions selon des modes différents est une chose importante, même si elle est parfois source, sinon de difficultés, parfois de conflits, pour le moins d’interrogation. Et je me réjouis de voir que le seul véritable code de (bonne) conduite est celui de la route. Le reste fait la variété et, peut-être, la richesse des personnes, avec leurs marqueurs sociaux, leur sensibilité, leur histoire. Si Voltaire se battait pour que ses contradicteurs puissent s’exprimer, je me retrouve à défendre, non pas le complimenteur, mais le fait qu’il puisse exister et, cela va de soi, qu'on puisse lorsqu'on le trouve dérangeant, l’envoyer paître. Ce genre d’épisode n’est en fait que le résultat - malheureux, parfois pénible - d’une liberté fondamentale et qui n'est autre chose que la différence d’appréciation d'une situation.

Pour autant, et dès qu’interaction il y a, il me semble tout aussi primordial de garder en tête que ce qui est une amabilité pour l’un peut être perçu comme une agression pour d’autres. Draguer, c’est toujours marcher sur des œufs. La question n’est donc plus tant de savoir si mes critères prévalent sur ceux des autres. Mais il est indispensable de reconnaître que tout cela relève de l’intime. Oui, par l’avènement de la séduction ou de sa tentative, quelque chose de l’ordre de l’intime promet à tout moment de déborder dans la sphère publique.

Toutefois, face à cette infinie variété des tons et des sensibilités, il n’y a peut-être pas tellement d’alternatives que cela. Ou bien on décide de faire de l’extérieur un terrain neutre où l’on ne risque pas de savoir à tout moment ce que ceux que l’on vient à croiser pensent de notre visage et de notre corps (que, somme toute, nous n'avons choisi que dans des limites assez restreintes). S’en tenir alors à une sorte de « laïcité de la séduction » permet au monde entier de se côtoyer sur une place publique, avec les différences culturelles, sociales et relationnelles que la vie en communauté charrie. C’est finalement cette situation qui prédomine et on ne peut que s’en réjouir.

Mais, sauf dérive autoritaire et judiciarisation excessive, faute de codification stricte des comportements, les dragueurs invétérés continueront à aborder les personnes qui leur plaisent quand l’envie leur en prendra. Soit… . Mais alors, qu’ils soient prêts à essuyer les refus, qu’ils soient au moins prêts à cela. Qu’ils acceptent de se faire envoyer sur les roses. Que tous aient conscience, en interpellant un(e) inconnu(e), que leurs paroles ne peuvent être uniformément espérées et appréciées. Fair-play, sans hargne ni ressentiment, qu’ils acceptent le risque de l’éconduite. En un mot, qu’ils comprennent bien que celle, figure et silhouette, qu’ils commentent à voix haute, est bien un être humain. Et que cet être, ils ne peuvent en contrôler ni les sentiments, ni les réactions. Alors seulement, nous aurons avancé tous ensemble. Et les relations, si elles ne suivent aucune véritable règle commune explicite, pourront du moins être équilibrées.

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