L'homme au képi trop grand pour lui

Tous les matins, Monsieur se prépare soigneusement.  Il attrape son costume qu'il a déposé la veille sur le dos d'une chaise. Pantalon en tissu rigide sombre, chemise immaculée, cravate bleu ciel, veste à épaulettes et chaussettes assorties. Il porte l'autorité jusqu'au bout des pieds.

Képi Képi

Tous les matins, Monsieur se prépare soigneusement. 

Il attrape son costume qu'il a déposé la veille sur le dos d'une chaise. Pantalon en tissu rigide sombre, chemise immaculée, cravate bleu ciel, veste à épaulettes et chaussettes assorties. Il porte l'autorité jusqu'au bout des pieds. 

Sitôt après avoir enfilé ses chaussures qu'il choisit un peu trop étroites pour s'obliger à se tenir bien droit, il se redresse avec solennité : c'est le moment d'enfiler son képi. Posé sur sa table de chevet, le képi est toujours saisit du même geste, dans une profonde inspiration. Puis, d'un geste ferme, rigoureux, l'homme le place sur sa tête. Pour finir le rituel, il lance alors un petit coup de menton et lisse ses nombreuses décorations qui pendouillent sur son poitrail. Il est prêt, il peut aller prendre son café. Sa femme le lui a préparé pendant qu'il s'habillait. Alors qu'il s'assoit à la table de la cuisine, elle remplit une petite tasse qu'elle pose aussitôt devant lui. Sans un mot, sans merci, regardant en face de lui le frigo qui ronronne, il sirote nerveusement le café brûlant.

À chaque petite lampée, il sent le képi s'enfoncer de quelques millimètres sur son large front. Il se fait néanmoins un point d'honneur à ne pas le remettre en place avant d'avoir fini sa tasse. Il évite de bouger la nuque, reste le plus droit possible et se presse de finir, quitte à se brûler le palais. Il faut savoir serrer les dents. Ce moment qui se répète chaque jour n'est certes pas particulièrement agréable. Mais l'homme ne s'est pas levé pour passer du bon temps à la maison : le devoir l'appelle ailleurs. Dans un même élan devenu de plus en plus rapide et précis au fil des ans, tout en se relevant d'un coup sec il réajuste la visière avant qu'elle ne s'écroule sur son nez, embrasse furtivement sa femme et tourne les talons. Il n'a plus qu'à enfiler son manteau pour partir travailler. 

En général, il se rend au bureau à pied. Il marche dans les rues de Paris pour y faire résonner ses pas. Devant lui, quelques passants se retournent, mi-interloqués, mi-inquiétés par ce qu'ils prennent pour un bruit de bottes. Le regard interrogateur des badauds innocents est une de ses plus grandes satisfactions. Il tient à la connaître quotidiennement. Aussi, il part de chez lui aux aurores. Quelques heures plus tard ce bruit sec serait noyé dans l'agitation urbaine. Mais à cette heure-ci, tandis qu'alentour tout est calme et que les voitures sont encore rares, ses talons claquent fort sur le trottoir. C'est un homme du petit matin. 

Quand il arrive dans les locaux de son administration, Monsieur aime à être salué par ses subalternes. Parfois, il répond en fixant droit dans les yeux celui qu'il vient à croiser. Il lui plante son regard avec cet air franc des hommes d'honneur, à la fois intègres et intransigeants. Intransigeant, oui, c'est ainsi qu'il se définit : envers lui-même autant qu'envers les autres, ainsi qu'il a été élevé. D'autres fois, il répond à peine et ne daigne même pas regarder son interlocuteur. Mais il lui arrive aussi de s'arrêter et de serrer la main. En fait, il jongle sciemment avec les options, de façon à ne jamais adopter le même comportement plus de trois fois d'affilée avec la même personne. C'est qu'il faut, pense-t-il, savoir rester imprévisible, y compris pour ses plus proches collaborateurs. Qu'avec lui ils ne sachent jamais sur quel pied danser. Qu'ils ne relâchent jamais la pression.

Toutefois, sa tendance naturelle l'amène à se montrer plus souvent rude que jovial. D'aucuns disent "cassant". Entre deux ordres, il rabroue ses inférieurs hiérarchiques. Son raisonnement est en effet simple, mais implacable : comme ces minables ont par définition quelque chose à se reprocher, ils doivent toujours percevoir la menace de sa réprobation. Cependant il doit aussi les encourager, ponctuellement, afin de ne pas écraser tout à fait leur désir de bien faire. Mais plus que tout, ils doivent redouter sa foudre. Et ce, dès potron-minet. 

Monsieur veut être craint comme la peste. C'est la condition première du respect. Pour cela, sa meilleure arme reste ses coups de sang, qu'il laisse exploser à la moindre occasion. Il peut faire trembler tout un étage. Mais il sait parfaitement alterner furie et froide vengeance. Où qu'il soit, fermeté et réactivité sont ses maîtres mots. Depuis toujours d'ailleurs, il n'a eu de cesse de développer ces compétences. Enfant, il s'entraînait dur après l'école. Il attrapait des petits animaux de toutes sortes - grenouilles, souris, moineaux - pour perfectionner sa vélocité. Pour s'endurcir, il leur arrachait les pattes et leur crevait les yeux. À vrai dire, il n'a jamais trouvé cela difficile. Il y prenait même un certain plaisir. Il s'arrêta définitivement quand il en fut lassé et passa à autre chose. 

Aujourd'hui, il le sait : pour réussir pleinement sa mission nationale, il doit commencer par faire régner l'ordre dans ses locaux. Car ses subalternes sont les premiers artisans de sa réputation. De ses précédentes fonctions, la terreur qu'il inspirait n'a fait que grandir, faisant de lui l'homme de fer de toute sa région. Et c'est ainsi que, lorsqu'il vint exercer ses responsabilités au sein de la capitale, le qualificatif de "fou furieux" l'avait précédé. Il en eut vent et s'en réjouit. Désormais, sa réputation doit s'étendre jusque dans chaque famille, chaque foyer. C'est une question de crédibilité. Que les Français sachent à qui ils ont affaire et choisissent leur camp en pleine connaissance de cause. Lui ne tergiversera pas. En aucune mesure, il ne fléchira. Quitte à mettre le pays à feu et à sang, il se montrera sans pitié pour les factieux. Bientôt tous fileront droit. Qu'on se le tienne pour dit. 

Un dimanche, les rebelles ont dégradé une place publique. Ils ont détruit sciemment une œuvre de la République bâtie en l'honneur des vrais héros de la nation. En fin de journée, quand il ne risquait plus de croiser les casseurs, Monsieur s'est rendu sur les lieux. Là, des caméras l'attendaient. Les journalistes d'une chaîne de télévision l'ont suivi à cette occasion. Par hasard, une rebelle isolée n'était pas loin. Il aurait voulu l'arrêter, mais il n'avait pas de mobile, et il était filmé. Il ne s'est cependant pas privé pour lui signifier tout le mépris qu'il a pour la meute de sauvages à laquelle elle appartient. Il a ainsi montré à la face du monde qu'il ne se laisse impressionner par rien ni personne. Personne, pas même cette petite dame de 61 ans. Il a aussi pu rendre hommage à son grand-père, mort pour la France. Voilà, chacun sait à présent qui il est, d'où il vient et à quel point il vaut mieux que la vermine qui grouille dans les rues du pays depuis des mois.

Il en est certain, le message est passé. La seule chose qu'il regrette, c'est que la chaîne ait coupé au montage le moment où il s'est recueilli devant la stèle détruite. La scène était pourtant grandiose : il a respecté une minute de silence sans bouger un cheveu. Et tandis qu'il restait, de longues secondes, le torse bombé, sa main tendue sur sa tempe en salut militaire empêchait le képi noir et or un peu trop grand de lui tomber sur le nez. 

 

 

 

 

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