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Billet de blog 30 janv. 2018

La honte

L'armée turque bombarde les Kurdes, militaires et civils du nord de la Syrie à Afrin. Pourtant ce sont nos meilleurs alliés dans le combat contre l'État islamique. Pourquoi Emmanuel Macron garde-t-il ainsi le silence ?

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Le théâtre des opérations

C’est en train de se passer. En ce moment et depuis plus de 10 jours. Maintenant, alors que j’écris tranquillement ces mots depuis mon bureau, les bombes tombent sur nos alliés les plus sûrs. Des armes lourdes assassinent ceux-là mêmes qui pendant des mois durant se sont battus, y compris pour nous : depuis le 20 janvier, l’armée turque déploie sa plus puissante artillerie contre un peuple confiné dans une enclave, au nord de la Syrie. Des hommes, des femmes, des enfants kurdes. Et parmi eux des ennemi-e-s de DAESH acharné-e-s.

Ce sont eux qui étaient parvenus à établir au Rojava – région composée des trois cantons de Djézireh, de Kobané et d’Afrin - une fédération autonome qui « rejette le nationalisme et prône une société égalitaire, paritaire respectueuse des droits des minorités ». Eux qui, au plus fort de la confusion, quand les armées syrienne, turque, russe, européenne et américaine tiraient de toutes parts pour défendre leurs intérêts respectifs et si souvent contradictoires, ont su montrer une détermination sans faille à éliminer l’E.I. Cet objectif est presque atteint aujourd’hui. De ce point de vue-là nous leur devons beaucoup.

Alors, voir qu’aujourd’hui le président turc Recep Tayyip Erdogan profite de cette situation favorable pour servir une nouvelle fois ses propres intérêts géopolitiques a de quoi soulever l’indignation. Pour qui est un tant soit peu sensible au principe de justice et au courage, cette attaque contre des membres héroïques de la coalition internationale contre les islamistes semble insupportable.

Mais au-delà de la triste ironie de cette opération militaire turque contre les Kurdes d’Afrin, vu d’ici, le plus insupportable de tout, c’est l’incapacité de la France à condamner celle-ci, et à la condamner clairement et fermement. À ce jour, la lâcheté au pouvoir est telle que le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Driand, est allé chercher les pires arguties pour justifier ce silence. Alors que la députée Clémentine Autain l'interpellait à l'Assemblée nationale,  il a ainsi répondu que s’il est vrai qu’il y a de « bons » Kurdes, il y en a aussi de bien mauvais. Ah. Les gentils, les méchants. Cela manquait, au milieu de tout cet inextricable chaos d’alliances forcées, de rivalités ponctuelles et de haines plus ancestrales. Mais quoi, que voulait dire au juste le ministre par cette réponse entortillée ? Que de toute façon le ver est dans le fruit ? Et que les Kurdes, sous prétexte que certains d’entre eux et cetera, méritent tous d’être laissés à leur sort ?

De la politique du « en même temps », on est passé en quelques instants à celle, lamentable, du « oui mais non », formule d’une rare absurdité capable de justifier l’injustifiable et pour finir, le meurtre d’innocents et de braves. Il faudra donc se contenter de quelques molles démonstrations de sympathie puis prendre congé avec toute notre reconnaissance et nos salutations distinguées. La France se tait.

De même, pour le moment, l’Élysée a fait connaître à la Turquie sa « préoccupation suite à l'intervention militaire lancée samedi dans le canton d'Afrin ». Sa préoccupation ? Voilà donc le terme que le Président et toute son équipe de communication auront trouvé pendant une probable réunion de crise ? Face à la trahison, au cynisme et à la cruauté du dirigeant turc, le Président Macron se dit préoccupé. Préoccupé quand des vies sont en jeu ? La honte.

Oui, vu d’ici, le plus effroyable dans cette histoire tragique et sans fin réside sans doute dans le défaut de volonté dont fait preuve Emmanuel Macron pour porter la voix de notre nation. On ne s’y attendait pas, à cette façon d’hésiter, d’esquiver. De tergiverser dans les moments difficiles. On nous l’avait vendu audacieux, on le découvre d’une mollesse toute hollandienne. On le croyait dynamique et du genre qui n’a pas froid aux yeux. Il se révèle fébrile devant l’adversité.

On s’en souvient : sous l’œil bienveillant des caméras, il avait eu l’aplomb de serrer la main de Trump sans baisser le regard, de pousser aussi la hardiesse jusqu’à lancer son « Make our planet great again ! » au plus fort de la crise des accords de Paris. Aujourd’hui, alors qu’il n’est pas permis de balancer face au scandale de ces attaques contre nos alliés, notre chef d’État n’est pas à la hauteur.

La raison en est simple, presque évidente : coincé au milieu de l’imbroglio géopolitique du Moyen-Orient, il est et agit comme ses homologues. Ils tergiversent ? Lui aussi. Les conflits les dépassent ? Erdogan en tire avantage et Macron balbutie. Car l’audacieux, l’homme de poigne, le meneur exceptionnel que nous avons élu ne fait jamais rien de plus que hurler avec ses pairs. Alors oui, c’est très juste, il sait mener une politique libérale dans un contexte économique libéral avec plus de zèle que d’autres. C’est vrai, il sait louer avec un bel enthousiasme la protection de l’Environnement devant un parterre de confrères venus entendre ses paroles. Oui, il sait parfaitement durcir la politique d’immigration quand le reste des grandes puissances d’Europe négocie des arrangements honteux pour juguler migrants et réfugiés loin de nos frontières. Oui encore, il prône mieux que quiconque la start-up nation au milieu d’entrepreneurs ; sans jamais sourciller, fait baisser l’ISF pour ceux qui l’ont voulu au pouvoir et fait tomber les taxes sur les salaires de ses anciens collègues banquiers. Il fait tout cela, il le fait bien, à fond et toutes dents dehors. Oui, oui, oui.

Mais il est un moment où cela suffit, la politique des technocrates, les décisions du bon élève dont le seul souci est de satisfaire sa bande. Un grand homme d'État se doit d'agir précisément quand la machine est bloquée. Il faut sans doute du courage pour dénoncer les fautes de son camp et du cœur pour protéger les plus faibles lorsque l’on est puissant. À l'évidence, notre président manque cruellement de l’un et de l’autre.

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