Petit traité de langue macronienne

Voici un petit traité de langue macronienne. Cela ne vaut pas la peine de la parler, mais mieux vaut savoir comment elle fonctionne...

L’été commence. La campagne électorale est derrière nous, une nouvelle période s’ouvre. Les députés prennent leurs fonctions et la machine à ordonnances devrait tourner à plein régime dans les prochaines semaines. Ce moment de latence est l’occasion de faire un premier point sur la parole du pouvoir désormais bien en place. Le candidat Macron s’était distingué par sa propension à allier les contraires. Monsieur « en même temps » a laissé croire pendant sa campagne qu’il serait possible d’inventer une société où coexisteraient avancées sociales et libéralisme économique. Or, on voit déjà que la juxtaposition de ces deux faits n’est possible qu’au détour de quelques circonvolutions langagières.

Examinons-en quelques-unes.

Omission
« Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, affirmait même qu’il ne s’agissait que d’un simple recueil des suggestions émises par les syndicats et le patronat lors des premières rencontres bilatérales, balayant d’un revers de main l’intitulé du document, pourtant assez explicite : «Réformes demandées par le cabinet». (Libération, 9 juin 2017 au sujet des révélations sur le projet de réforme du travail)
Ainsi, comme je l’ai expliqué en détail dans un billet précédent (Secrets et mensonges), la proposition de réforme du code du travail est arrivée entre les mains des représentants syndicaux allégée de quelques mesures. Dans le texte officiel, un certain nombre de droits des salariés n’étaient pas remis en cause. Les mesures les plus radicales ont été délibérément laissées de côté. Elles ont pourtant été révélées par le journal Libération dans une autre version, officieuse celle-là. On peut craindre qu’elle soit imposée plus tard par le gouvernement. Le texte de discussion pose déjà problème aux partenaires sociaux. Autant dire que ces omissions ont évité les coups d’éclats. Cependant il s’agissait de faire davantage que cela. Ces oublis volontaires ont permis au gouvernement d’accomplir en réalité un travail plus profond et plus dangereux, un véritable hold-up linguistique.

 

Équivalence
« Le plancher permettra de protéger les droits des employés. Le plafond donnera aux entreprises une visibilité et une assurance qui permettront de lever les freins à l’embauche en CDI. » (site En Marche ! catégorie Travail/Emploi).
Dans la classification rhétorique, dire une chose pour son contraire, c’est faire preuve d’ironie. Cette figure de style permet d’introduire, souvent par l’humour, un décalage qui interpelle l’interlocuteur et attire son attention sur un fait. Mais ici il s’agit de tout autre chose. Il nous est raconté que la réforme du droit du travail facilitera les embauches. C’est tout simplement faux. Plafonnement des indemnités prud’homales, motifs économiques supplémentaires pour justifier les restructurations et sécurisation de l’employeur : les mesures, déjà prévues par la loi El Khomri et que le gouvernement veut accentuer visent en fait à faciliter les licenciements. On troque donc un terme négatif par son opposé, - positif - non pas pour s’ amuser d’une situation, dénoncer un fait ou inviter à s’en offusquer, mais dans le but de le rendre positif à son tour, comme par contamination. Finalement ces deux termes recouperaient une seule et même réalité. On conviendra que dans la vraie vie, être employé d’une entreprise et en être licencié induisent au quotidien deux réalités totalement différentes. Mais en ne voyant que le mouvement économique, le « flux » financier dont la question de l’emploi n’est qu’une composante, les deux termes peuvent bien devenir équivalents et le licenciement, après tout, désirable. Répéter une telle litanie amènerait le citoyen à vouloir ce qui va à l’encontre de ses intérêts.

On voit la perte de repères qu’opèrent ces glissements du langage. A terme ce sont les valeurs humanistes qui vacillent. Et en conséquence la volonté de protéger les hommes, leurs conditions de vie et de travail s’évapore, faute d’éléments de comparaison solides. Il n’y a plus rien à opposer au pragmatisme économique, puisque tout fait peut désormais être son exact inverse.

 

Nivellement
Cette question de la place donnée à l’opposition est centrale. C’est elle qui se trouve encore mise à mal, cette fois au sein du débat démocratique. Ainsi a-t-on entendu Christophe Castaner, le porte-parole du gouvernement, affirmer lors de la campagne des législatives que les députés LREM seraient l’expression de la volonté présidentielle, mais aussi (on l’aura compris : « en même temps ») son opposition. Une aberration, sauf pour le clan « En Marche !» visiblement, où les forces sitôt au pouvoir deviennent l’alpha et l’oméga de la pensée politique. Elles ont vocation finalement à contrôler le débat. On les entend déjà, quand le gouvernement voudra faire passer ses lois liberticides, on les entendra, les députés de la majorité d’opposition, anticipant les critiques, exprimant des nuances. Et à la fin on les regardera faire, ces députés d’opposition de la majorité, votant en masse un texte faussement conciliant, enrichi de toutes leurs délicates colorations idéologiques. Seuls des simulacres de délibération pourront sortir de ces procédés.

C’est tout un modèle de société qui nous est proposé ici : sans confrontation ni dissonances, sans combat d’idées, sans dissidence, sans désobéissance. Mais, en évitant tout rapport de force, une telle société s’effraie du réel. A la fin c’est une société du déni qui, faute de voir les conséquences de ses choix, tombe dans l’indifférence à l’égard de ce qui ne lui ressemble pas.

 

Euphémisation
L’indifférence n’est-elle pas d’ailleurs un trait saillant du Président Macron, qui s’est amusé du sort de Comoriens en des termes méprisants ? Mais si pour certains sa remarque était raciste et franchement déplacée, l’Élysée s’est contentée de la qualifier de « plaisanterie pas très fine ». La réaction officielle, qui ne vise qu’à minimiser la gravité du propos, est peut-être plus inquiétante encore que la sortie du Président. Dans une autre mesure, les propos d’un Cédric Villani lors d’une récente interview à France inter interrogent. Le mathématicien y évoque en effet une France « chamarrée », où se jouent des problèmes d’intégration. Cette France « colorée » serait à l’origine des difficultés de l’Éducation nationale. Il en conclut qu’évoluer dans notre « société bigarrée » est à la fois (!) une formidable chance et un handicap. Tout cela est dit dans une même foulée. Nul doute que la gôche bien pensante autant que des membres du FN y trouveront leur compte. Chacun entendra dans cette bouillie verbale ce qu’il voudra. Mordorée d’antiphrases et autres litotes charmantes, la langue macronienne se révèle dans toute sa démagogie.

Pour finir, alors que j’observe certains transformer une chance en un problème (et inversement), un souvenir me vient soudain à l’esprit. Je repense à ces réponses que l’on a tous été tenté de faire lors d’entretiens d’embauche. En voici la teneur :
Question du recruteur : « Quelle est votre principale qualité ? »
Réponse du candidat : « Le perfectionnisme. »
Question suivante : « Quel est votre plus grand défaut ? »
Réponse : « Le perfectionnisme. »
Contrairement à ce que l’on peut croire, répondre ainsi n’est pas le signe d’un grand esprit, encore moins d’une grande audace. C’est plutôt l’expression d’un vide de la pensée. C’est aussi le risque que chacun court à vouloir se conformer au monde entrepreneurial et à son langage, où seules l’efficacité et la performance sont de mise.

 

Beaucoup de bruit pour rien

Non, il n’y a rien de malin à dire une chose et son contraire. Il n’y a rien de bon non plus à lisser les idées et gommer les dissensions au sein d’une démocratie. On pourra toujours essayer de faire rentrer dans la valise ce qui en déborde, rien n’y suffira : l’exploitation des êtres humains à tous les niveaux de la société ne rend pas heureux. Dans un tel système, les seuls aspirants au bonheur sont issus du petit groupe juché tout en haut de la pyramide.

En conclusion j’insisterai sur un point : la novlangue En Marche ! a beau présenter des aspects un peu pittoresques, elle a eu beau alimenter aussi les réflexions sur la parole politique, elle ne me semble finalement pas très originale. Elle a, en tout cas, bien des points communs avec un autre type de discours, employé quant à lui depuis que la politique existe. Le langage macronien s’avère in fine une simple variation de la langue de bois.

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