Vote du Sénat : la République fallacieuse

Au lendemain du vote du projet de loi interdisant le port de signes religieux dans le cadre des sorties scolaires, il est temps de se demander jusqu'où, sous prétexte de défendre la laïcité, on peut réduire les libertés individuelles au sein de la République.

La Vierge à la soupe au lait, de Gérard David La Vierge à la soupe au lait, de Gérard David

 

Mardi soir, les sénateurs ont voté l’interdiction du port des signes religieux aux accompagnateurs lors de sorties scolaires. La loi avait été proposée par le groupe des Républicains, majoritaire au Sénat.

 Que cette loi ait, à l’heure où j’écris, encore peu de chance d'être définitivement adoptée à l’Assemblée nationale est en réalité une question secondaire. Sous ce prétexte, le fait est en réalité largement minimisé dans nombre de médias. Il ne doit pas l’être dans nos esprits. En effet, les articles que j’ai pu lire à ce sujet précisent tous dès leurs premières lignes que le passage de cette loi est peu probable, et tout se passe comme s’il fallait dissimuler les implications d’une telle loi, en cacher les ressorts sous prétexte que ce n’est pas pour aujourd’hui. « Si vous lisez cet article, circulez, il n’y a rien à voir », semble-t-il être écrit entre les lignes. Étrange situation, où le basculement de toute une vision de la société, à peine montrée, est sitôt dédouanée. Pourtant non, il ne faut surtout pas s’y tromper : cette proposition de loi est bel et bien une étape supplémentaire vers l’interdiction aux musulmans d’exprimer leur appartenance religieuse librement. Et c’est précisément parce que la loi semble sans danger ni en mesure d’aboutir que nous devons prendre la mesure, pleine et entière, du fait notable de l’affaire : des élus de la nation ont porté dans le débat républicain leur objectif d’empêcher les mères voilées de participer à des sorties scolaires. Qui plus est, ce débat a eu lieu au sein d’une chambre déjà toute acquise à cette cause. La volonté d’annihiler l’expression de l’appartenance à la religion musulmane devient ainsi un projet officiel de la sphère politique. Mardi un cap a été franchi. Il nous faut réagir maintenant, c’est à dire avant qu’il ne soit trop tard. 

Est-il besoin de rappeler que cette loi est votée dans un contexte de plus en plus dur envers la communauté musulmane ? Notre mémoire collective est encore fraîche de la vidéo montrant un élu RN exigeant d’une mère de famille qu’elle retire son voile dans l’enceinte du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. La raison avancée par le député était que la mère de famille portait selon lui - et d’autres - un « voile noir salafiste ». Depuis, il a expliqué y voir un pur geste de provocation faisant l’apologie d’un islam radical, et indirectement, du terrorisme. Au lendemain de l’appel - ferme - par Emmanuel Macron à la surveillance des signes – quant à eux restés bien vagues et peu probants - de radicalisation au sein de la population, on a une première application concrète de ce que peut donner l’officialisation, je devrais dire la républicanisation, d’une incitation à la méfiance jetée à l’emporte pièce.

Il y a moins de trois semaines, cette scène du Conseil régional avait suscité de vives et nombreuses réactions de désapprobation. Qu’on m’explique donc : pourquoi la loi adoptée par le Sénat ne ferait-elle pas scandale aujourd’hui ? Car disons les choses comme elles sont : l’objectif de celle-ci ne diffère en rien de la réaction éminemment agressive de Julien Odoul. C’est même son exacte traduction législative. Alors quoi ? Quand un individu prend à partie une mère et fait pleurer son fils, nous sommes tous outrés et le disons bien fort, mais quand c’est une assemblée entière qui promeut cette discrimination, nous pourrions dormir tranquilles ? La possibilité même d’un telle décision, version policée de l’expression d’une pulsion de rejet envers une catégorie de la population, doit nous alerter au moins autant que le rejet viscéral d’un élu du RN.

Mais c’est sans doute qu’il y a l’art et la manière d’exclure. On aime encore à traiter les membres du parti de la colère et de l’exclusion comme des parias. Ils ont beau avoir séduit environ un tiers des électeurs depuis le long processus de dédiabolisation que Marine Lepen, aidée alors de Florian Philippot, a engagé, ils représentent encore aujourd’hui un repoussoir dans l’ensemble de la sphère politique. Très bien : pour moi le RN est un ramassis de fascistes en puissance (ou en actes) qui cachent plus ou moins bien leur haine de l’autre selon leur degré d’hypocrisie (et de pouvoir). Mais seulement voilà, les fachos, ou fascisants, ne sont pas seulement là où l’on croit, et quand il suffit de s’insurger quand les méchants officiels jouent leur rôle pour passer pour un aimable républicain, on doit se demander si ce méchant désigné ne devient pas l’idiot utile d’une partie tout aussi réactionnaire de la classe politique. Il faut s’inquiéter de voir que les pires idées sont aujourd’hui acceptées sous prétexte qu’on les présente de manière acceptable. Car c’est ainsi que le venin, pour reprendre le terme de Gérard Noiriel à propos d’Éric Zemmour, se diffuse le mieux.

Une enquête d’Arrêt sur images montre très habilement comment certaines figures de l'extrême droite peuvent devenir les coqueluches des médias, dès lors qu’elles savent se montrer charmantes et dissimuler leurs idées nauséabondes sous les atours de l’élégance et de la raison.De même, le caractère républicain d’une mesure ne doit pas faire illusion : le durcissement de la législation auquel on a assisté mardi s’est lui aussi paré de tous les artifices qui le rendraient légitimes aux yeux du citoyen lambda. Tout d’abord parce qu’il n’est pas directement question du voile islamique. On parle bien de « tout signe religieux ». Pourtant, qui pense une seule seconde que cette loi inciterait des professeurs des écoles à interdire l’accompagnement par des parents d’élèves sous prétexte qu’ils ont une croix autour du cou ? Un tel cas de figure n’arrivera pour ainsi dire jamais. On comprend parfaitement d'ailleurs que cacher un pendentif sous son pull (sans l'ôter pour autant) et retirer un foulard n'implique pas les mêmes renoncements. Pour un morceau de tissu couvrant toute la chevelure d’une femme, l'exclusion sera, de fait, plus facile. Pourquoi ? Parce qu’ici, le rappel à la loi sera une occasion d’exercer son autorité : autorité en premier lieu sur des femmes dont on ne se lasse pas, décidément, d'édicter de ce qu’elle peuvent ou non porter, autorité sur des femmes à majorité arabes (ou d’origine arabe, ou mariées à un homme d’origine arabe), autorité enfin sur des femmes habitant souvent dans des quartiers défavorisés ; bref, il s’agira là d’exercer son autorité sur une catégorie de personnes déjà largement déclassées au sein de la société, dans la mesure où celle-ci présente presque tous les signes de discrimination possibles, pour reprendre l’expression de la nouvelle maire de Bogota Claudia Lopez, qui sait de quoi elle parle. Sans parler du fait qu’une telle interdiction aurait pour conséquence immédiate d’empêcher de nombreuses sorties scolaires d’avoir lieu - et des milliers d’enfants d’en profiter.

On voit comment la laïcité est ainsi totalement dévoyée. En se cachant derrière des notions de respect des convictions de chacun et de protection des enfants, les élus de la République sont en train de valider l’exclusion de personnes déjà allègrement écartées de la vie publique pour des raisons sociales. Dans le même temps, cet élan d’hypocrisie favorise l’expression d’une haine aussitôt légitimée du simple fait qu’elle s’exprime dans le cadre du débat républicain. Pourtant les terribles conséquences sont très concrètes. On en a ici un exemple assez glaçant.  M. Masson ne semble pas au courant que rien n’empêche, en tant que parent d’élève, de se rendre à une sortie scolaire par exemple en tenue gothique. On voit comment, sous prétexte de débat républicain, les pires dérapages deviennent l’objet de nos traditionnelles et très institutionnelles démonstrations rhétoriques.

Alors que l’ensemble des médias reprend à demi-mot la théorie du grand remplacement (en faisant de l’un de ses représentants son chroniqueur star quand ils peuvent se l’offrir ; sinon sous forme de débats, de fausses problématiques ou d’interrogations : pour donner l’apparence de la neutralité, ces procédés subtiles et, disons-le, d'une grande originalité, ont été ces derniers temps usés jusqu'à la corde) et que les autorités publiques assument officiellement de couper le lien entre l’école et certains parents d’élèves, je le demande : quelle sera la prochaine étape ? Au rythme où vont les choses, est-on certain que la loi présentée au Sénat ne sera pas validée ? Dans trois semaines, où en serons-nous ? Et à l’aube du prochain quinquennat ?

En cette période de crispation et d’ébullition, nous nous retrouvons finalement devant deux options : ou bien délimiter une frontière entre républicains et intégristes, cette frontière intégrant au sein de la République, et à une époque où les citoyens jouissent d’une immense liberté vestimentaire, l’ensemble de la communauté musulmane, avec les modes d’identité et d’expression propres à cette religion. Un tel choix de partition est une manière d’affirmer avec force aux musulmans (qui restent, dans le monde, les premières victimes de l’islamisme radical), que nous sommes avec eux dans le combat contre l’intégrisme religieux. Ou bien tracer une autre frontière, bien plus sournoise parce que non dite, mais très problématique, entre les blancs héritiers de la culture judéo-chrétienne, et les autres. Ces derniers jours, la majorité des sénateurs, mais également les ministres qui ont multiplié les déclarations remettant en doute l’intégration a priori des musulmans à la République [1], montrent que la classe politique est peut-être bien en train de basculer dans le second cas de figure.

Ambiance oblige ou bien simple hasard, il se trouve que je lis en ce moment un livre sur la paranoïa de Cyrielle Richard. Cet essai, très intéressant, explique comment l’individu paranoïaque construit ses représentations avant tout sur le mode du clivage (il sépare les individus selon une lecture entièrement manichéenne) et de la projection (il attribue à certains des défauts qu’il a exclus de sa propre personnalité parce qu’ils lui sont insupportables). Quand ces mécanismes conduisent un homme à céder à ses bouffées délirantes dans une violence meurtrière, les conséquences sont absolument dramatiques. Quand une société toute entière, par le biais de ses institutions, se laisse aller à la méfiance, voire la détestation d'une part de ce qui la constitue, réagir est un devoir. Regardons et soignons l’individu, isolé et malade, mais gardons tout autant l’œil sur les mécanismes qui viennent à régir le groupe. Sans céder à la paranoïa, demandons-nous quelques instants, avant tout par désir d’empathie et honnêteté intellectuelle, si la communauté que nous constituons, en rejetant certains comportements, n’est pas en train de projeter sur d’autres ce qu’elle a de moins respectable. Demandons-nous enfin dans quelle mesure, sous le prétexte de notre attachement à la République, et parfois même avec les discours les plus habiles et les termes les mieux choisis, nous et nos représentants ne sommes pas en train d’abandonner nos propres principes républicains. Mais peut-être faudrait-il ajouter de toute urgence tolérance à notre devise.

 

 

[1] En plus de Julien Odoul, on trouve sous forme là encore plus policée et en apparence moins affective des exemples avec Jean-Michel Blanquer jugeant le port du voile par les mères d'élèves "pas souhaitable" en sortie scolaire, ou encore avec Bernard Cazeneuve déclarant : "Dans le contexte particulier dans lequel nous nous trouvons, nous avons besoin d'entendre les musulmans dire leur attachement à la République". 

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