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Billet de blog 17 janv. 2022

Ressentiments et pardons de sable (à sept ans des incendies de Niamey)

Tout s’est passé en deux jours. Le 16 et 17 janvier 2015, les églises et les autres lieux de culte chrétiens avait été brulés, d’abord à Zinder et ensuite à Niamey. De l’ancienne à la nouvelle capitale du Niger, on n’avait eu qu’un jour de différence pour les attaques de centaines des jeunes, parfois accompagnés par des chefs religieux

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Tout s’est passé en deux jours. Le 16 et 17 janvier 2015, les églises et les autres lieux de culte chrétiens avait été brulés, d’abord à Zinder et ensuite à Niamey. De l’ancienne à la nouvelle capitale du Niger, on n’avait eu qu’un jour de différence pour les attaques de centaines des jeunes, parfois accompagnés par des chefs religieux. Bien d’autres symboles occidentaux avaient été pris comme cible : des stations Total, le bureau de l’emprise de téléphonie Orange, plusieurs bars et lieux de plaisir. On avait eu une dizaine des morts, des dégâts matériels et des blessures intérieures pas encore cicatrisées dans les esprits de beaucoup de gens.  On a enregistré l’emprisonnement pendant quelque jour après les faits de centaines des jeunes et puis plus rien ne s’est passé. L’impunité et la justice ont bien souvent fait bon ménage. Certains lieux de culte ont accepté une aide de l’état pour la réhabilitation. Avec le temps, cet évènement de l’histoire du Pays, s’est éloigné de la mémoire collective et d’autres drames se sont installés qui ont terminé d’en effacer les traces. Ce qui reste c’est l’héritage d’un pardon qui a été offert à des inconnus, de la part des évêques et d’autres leaders religieux. La vie continue son tortueux chemin au milieu des débris cachés dans l’histoire.

Je me souviens du samedi 17 janvier 2015 dans la matinée, après la prière spéciale à la Grande Mosquée de Niamey, comme le présent d’un passé déjà vécu pendant mon séjour à Monrovia, au Libéria. La même peur de quelque chose qu’on ne saurait définir et qui se distingue de la vie ordinaire. Les gens qui fuient dans les rues, d’autres avec des cailloux, des bâtons et au beau milieu de tout, les incontournables pneus en flammes qui marqueront longtemps le goudron. Ma pensée était partie bien loin, à la guerre civile du Libéria qui avait détruit le Pays pendant 15 ans. Tout arrive dans la rue car c’est bien là que se passe la vie d’un peuple qui lutte pour se tracer un chemin meilleur. Puis arriva l’imprévu du journal Charlie Hebdo en France qui parodie la démocratie de l’Occident et la déception des gens lorsque le président du moment affirma d’être ‘Lui aussi Charlie’. Il était parti à Paris pour la manifestation voulue par François Hollande contre l’assassinat des journalistes de l’hebdomadaire en question. Il était parti pour des morts lointains et il n’était jamais parti saluer la mémoire des morts assassinés, plus nombreux mais moins illustres, dans son propre Pays. La blessure des chrétiens resta ouverte pendant quelque temps et, comme pour donner une réponse à l’événement, les clôtures des églises furent rehaussées et on ajouta des barbelés et des vigiles.

Beaucoup des musulmans de la place se demandèrent comment cela avait pu se passer, après des décennies de tolérance et respect réciproque. Les communautés chrétiennes sentirent la nécessité de mieux se démarquer des ‘autres’, qui, selon une bonne partie de fidèles, ne méritaient pas les écoles, les aides octroyés et la solidarité dans les catastrophes naturelles ou les famines. Il semblait plus sensé se replier, se protéger et de ‘s’entraider entre ‘nous’, amis et gens de la même religion. Le dialogue apparut comme inutile et parfois dangereux. Puis le temps, qui n’est que du sable qui glisse, fatalement passe et aide à oublier car d’autres drames furent irruption dans la vie. L’enlèvement du P. Pierluigi Maccalli, trois ans après ces faits et avec lui des centaines de nigériens, otages moins ‘importants’ et moins suivis par les chasseurs des nouvelles. Les frontières du Pays, entre temps, sont devenues encore plus visibles. Celles qui délimitent la mobilité des migrants et celles qui définissent qui est dans la misère, ou négocie un certain bien être avec une classe politique qui manipule pauvreté et richesse pour se maintenir au pouvoir. Il y a un sourd ressentiment dans le peuple qui souffre, se tait et attend l’heure plus opportune pour une révolte que seulement les agences humanitaires, parfois ‘opium du peuple’, arrivent à retarder. Sans pardon il n’y a pas de futur, écrivait Desmond Tutu, récemment décédé. Mais, chez nous, aussi le pardon est de sable.

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