Esclaves, serviteurs et hommes libres. Notes du Sahel

On a connu la traite atlantique et bien avant celle des arabes vers l’Afrique du Nord et la côte orientale du Continent. Les esclaves sont ceux qui, dépossédés de leur dignité humaine, sont réduit à une simple ‘chose’ ou un ‘instrument’ sans aucune volonté propre.

On a connu la traite atlantique et bien avant celle des arabes vers l’Afrique du Nord et la côte orientale du Continent. Les esclaves sont ceux qui, dépossédés de leur dignité humaine, sont réduit à une simple ‘chose’ ou un ‘instrument’ sans aucune volonté propre. Les guerres, les razzias, les violences entre ethnies ou ‘races’ ont rendu l’esclavage une réalité ‘naturelle’ dans la configuration de toute société. A chaque époque ses esclaves. La nôtre n’est pas en reste car nous avons su faire trésor des expériences accumulées au fil des siècles et souvent nous les avons perfectionnées. L’esclavage des corps est particulièrement violent car il s’inscrit dans les fibres qui constituent l’humain et de là il affecte les relations et tout ce qui constitue la complexité de la vie. Esclaves de l’esprit et des paroles qui de l’esclavage deviennent l’expression grammaticale. Esclaves de la violence armée qui ne fait que traduire la violence des idées, la pire des violences car elle engendre la plus grande des trahisons : celle de la réalité. La perversion de cette dernière et des visages humains qui la configurent, engendre la réduction de l’autre à simple objet, symbole ou incarnation de l’ennemi à abattre ou éliminer. Esclaves de la peur de penser, parler, choisir, manifester ou simplement vivre comme des humains.  Esclaves du pouvoir, du succès, de la Grande Division entre l’apparaitre et l’être, le mensonge et la vérité, la pensée et la parole. Enfants esclaves dans les mines de terres rares qui permettent à l’économie du numérique de prospérer et les enfants soldats, esclaves de la guerre. Les esclaves sexuelles dans les rues des villes de l’Europe qui quittent le continent africain à cause des fausses illusions, promesses, pressions familiales, compétition économique, ignorance et soif de gain facile, réseaux criminels et complicités politiques. Tout cela et bien d’autres facteurs actualisent dans l’aujourd’hui les esclavages anciens. L’esclavage sur le travail, véritable lieu d’exploitation, les esclavages ethniques, culturels et familiaux sont fonctionnels au pouvoir d’une classe sur une autre.

Les serviteurs, en revanche, ont quelque chose qui les distinguent. A l’âge de 16 ans Etienne de la Boétie, écrivit un des textes plus radicaux sur les mécanismes de la domination politique. Selon lui, si le peuple est opprimé, la faute ne tombe pas sur les tyrans mais sur le peuple lui-même. Ce mécanisme porte un nom : la servitude volontaire. On abdique à sa propre et innée souveraineté par peur, intérêt ou simplement parce que, dans la vie, on n’a connu rien d’autre que la servitude qui, avec le temps, c’est transformée en habitude. On vit comme des serviteurs, on pense comme des serviteurs, on agit comme des serviteurs, on rêve comme des serviteurs et l’on se contente de ce qu’une vie dans la servitude peut offrir de mieux ! La pensée domestiquée, politiquement correcte, la stratégie du drapeau qui tourne selon la direction du vent, naissent d’une pensée et d’une vie subordonnée aux puissants du moment. On se plait à servir le système, le pouvoir en place, la mode de la pensée du moment, l’attitude à ‘ramper’ devant les grands afin d’éviter de prendre position, la lâcheté e se mettre toujours du côté des vainqueurs et l’adhésion à des préceptes religieux pour avancer dans la carrière professionnelle. Ceux–ci et d’autres facteurs entrainent le sujet à la servitude volontaire. L’obéissance aveugle à un chef en devient le signe plus éclatant.   

La liberté commence avec un Non. Depuis toujours le refus a constitué un geste essentiel. Les saints, les ermites mais aussi les intellectuels, le petit nombre de personnes qui ont fait l’Histoire, sont ceux qui ont dit non, jamais les courtisans ou les griots du pouvoir. Pour être efficace le refus doit être grand et non petit, total et non sur ceci ou un autre point. C’est le poète et metteur en scène Pier Paolo Pasolini qui écrivait cela en 1975 sur un journal italien ! Après le refus, néanmoins, doit arriver un oui tout aussi total à la vie, considérée comme l’extraordinaire aventure de l’impossible. Le oui au choix de rester du côté des opprimés et de marcher à côté des pauvres afin de tracer un chemin commun. Le oui à l’hérésie que seulement de la faiblesse et de la périphérie de l’histoire germera la seule espérance qui mérite ce nom. Un oui migrant qui traverse les frontières et crée des parcours inédits de convivialité humaine. Un oui aux mains nues, aux visages découverts, aux paroles vraies qui poussent comme des fleurs dans l’océan. Un oui à la folie des défaites qui transforment les larmes en résurrection, au silence qui caresse le vent, amère, de la liberté.

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