Le droit à l’opacité, philosophies de sable

’C’est pourquoi je réclame pour tous le droit à l’opacité. Il ne m’est plus nécessaire de « comprendre » l’autre, c’est-à-dire de le réduire au modèle de ma propre transparence, pour vivre avec cet autre ou construire avec lui. Le droit à l’opacité serait aujourd’hui le signe le plus évident de la non-barbarie’…

’C’est pourquoi je réclame pour tous le droit à l’opacité. Il ne m’est plus nécessaire de « comprendre » l’autre, c’est-à-dire de le réduire au modèle de ma propre transparence, pour vivre avec cet autre ou construire avec lui. Le droit à l’opacité serait aujourd’hui le signe le plus évident de la non-barbarie’

Ecrivait ainsi Edouard Glissant, poète, écrivain et essayiste français, originaire des Antilles. Parole encore plus vraies si contextualisées dans le ‘nouveau monde’ dans lequel, grâce aussi à la pénétration des réseaux sociaux, tout doit être vu et ‘compris’ en temps réel. La frontière entre le public et le privé a été depuis longtemps, du moins en occident, effacée par les ouvertes ‘confessions’ des vices et des vertus de ceux et celles qui comptent. De reflex dans notre continent aussi, qui fait de son mieux pour résister, il y a l’attaque fourni par la ‘transparence absolue’. Prenons par exemple Transparency International, organisation non gouvernementale qui s’occupe de l’injustice de la corruption, non seulement politique, dans une centaine de Pays. Ladite institution, au-delà de ses mérites, devient malgré elle comme une parabole, un symbole de la stratégie de tout rendre ‘transparent’, lisible, compréhensible et surtout ‘contrôlable’. Cela amène tôt ou tard à une dictature qui ne dit pas son nom !

En Afrique, comme ailleurs dans le ‘Sud’ du monde, le néocolonialisme s’habille et se présente de manière différente mais dans la pratique il assume le principe qui l’anime depuis toujours : perpétuer le pouvoir de domination sur l’autre. Cela s’articule à travers les technicien du développement et des ‘religions’, anthropologues soumis et fonctionnels au système qui les embauche, les organismes internationaux qui lient les aides et les projets à la pensée unique de l’intérêt. A la base de tout cela on trouvera ce que Glissant affirme dans le texte cité, à savoir…la ‘réduction’ de l’autre au modèle de ‘ma’ transparence’. L’autre doit s’adapter et rentrer, avec la force si nécessaire, dans le moule ou modèle que l’on considère le meilleur et le seul digne d’être mentionné. Les études, les plans de développement, les recherches, les enquêtes de terrain et même les plus sincères tentatives de rapprochement culturel, seront biaisés dès le départ par cette posture. Elle se présente comme la ‘faute originelle’ de qui possède le pouvoir du regard et de la parole. Egaré le regard ‘contemplatif’ qui ‘caresse’ la réalité la sachant plus grande de soi et donc à respecter dans son mystère, on a choisi le regard du ‘marchand’.

Cette figure n’est pas banale car c’est ce qui a guidé, en bonne partie, l’aventure coloniale, les empires et les guerres comme conséquence. Le regard du marchand se présente comme des ‘griffes’ qui manipulent la réalité, les personnes et les choses, pour les ‘’com-prendre’ pour les violer et user. L’idée de la connaissance comme pouvoir a produit le marchand dont la science est désormais une composante essentielle. Chemin faisant nous avons oublié que la connaissance est avant tout quête de la vérité cachée en toute chose. C’est pour cela que nous tous nous nous sommes transformés en commerçants.

L’autre pouvoir est celui sur la parole, un pouvoir qui crée et profane en même temps la réalité. Le pouvoir de déclarer une guerre, par exemple celle sanitaire, qu’on dit combattre quelque part dans le monde ou d’annoncer l’état d’urgence et de porter des masques qui ne font que révéler le régime qui dicte ses mesures. On masque le visage et en même temps on ‘démasque’ le système qui ordonne les couvre-feux, les jours de prière et le nombre de personnes avec qui on peut faire la fête. Pour que la parole puisse sortir l’effet préconisé on aura besoin aussi de l’image. Pour cela on a les forces de police, les vidéo-camera dans les lieux stratégiques et les drones s’il le faut. Dans le cas échéant les voisins feront le boulot.

 Voilà pourquoi, devant le regard qui réduit l’autre à une chose et à la parole qui l’humilie, ici on revendique l’opacité. Le sens du mystère de la vie, le retour et la récupération des initiations traditionnelles aujourd’hui parfois oubliées ou trahies, le secret dans les paroles que seulement le respect peut saisir en profondeur, le silence devant la mort et la proximité dans la souffrance, les liens avec ceux qui nous ont précédé et le patient tissage des fils qui constituent nos relations. Voici l’opacité qui nous permettra d’éviter de tomber dans la barbarie.

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