On a 22 ans de différence entre les uns et les autres. Les enfants de sable, ceux qui sont nés au Niger se voient enlevés 22 ans par le vent. Ceux de la Norvège de la mer du Nord possèdent en plus ceux qui manquent aux enfants du Sahel. C’est toute une question une question de mer. Pour l’école c’est la même histoire: il y a une différence entre les deux. Les enfants de la mer vont à l’école au moins pendant 12 ans et ceux de sable dix en moins. Deux ans d’école en moyenne, le reste on verra en son temps. Pour les parents, enfin, la différence de revenu, monétisée, est de 86 fois inférieure pour ceux de sable. Toutes ces données sont tirées du dernier rapport des Nations Unies sur le développement humain qui, de toute évidence, ne prend pas en compte la mer et moins encore le sable.
Il s’agit d’un écart qui ressemble à un abime si l’on pense à ce que se pourrait passer en 22 dans la vie d’un enfant de sable. Il pourrait grandir, passer l’enfance des jeux ou, en échange, des mines d’or, de coltan ou des diamants pour survivre. Il pourrait devenir adolescent comme manœuvre dans les plantations de café ou de cacao sur la côte atlantique. Ou alors peut être berger nomade ou un paysan sédentaire dans la savane où il planterait ce que les pluies voudraient bien faire pousser. Il verrait l’école de loin et, dans le cas où il habiterait en ville, il comprendrait aussitôt la différence entre les écoles d’Etat et les écoles privées. Les premières, antan un exemple à imiter, sont désormais un chantier en démolition permanente pour le bénéfice des dernières qui prospèrent chaque jour davantage.
22 ans, si on y pense, sont une autre vie. Rêves, talents, inventions, questions et folies sont comme mutilées par la géographie et la politique qui, sans aucune justification, se trouvent à choisir entre le sable et la mer. Il s’agit des jours perdus, des paroles jamais dites, des larmes et des sourires abandonnés, des sentiers non parcourus et des arbres non plantés. Tout en raison du sable qui n’a rien à voir avec la mer qui féconde la terre. Dans le sable ne se passe rien, c’est le vent qui arrange le paysage et les années qui vont au loin avec lui. 22 ans alignés comme des migrants qui, irréguliers comme la vie, sont obligés à changer de route chaque fois et parfois ils se perdent dans le désert, d’autres dans la mer.
Les enfants de sable aimeraient faire beaucoup de choses. Avoir des amis et imaginer qu’est-ce qu’ils feraient une fois grands si seulement cela dépendrait d’eux. Un autre monde avec la mer qui arrive partout et les derniers murs qui ne serviraient à soutenir les fenêtres repeintes chaque matin. Ils creuseraient des tranchées autour du désert juste pour planter des arbres, des fleurs et des paroles inventées sur place. Ceux de sable et ceux de la mer se rencontreraient à moitié chemin et ils partageraient les années qui restent afin de se faire des amis. Ensemble ils feraient une nouvelle constitution qui bannirait la guerre et les armes. Les banques seraient transformées en atelier de couture ou en kiosque pour confectionnes des glaces à la crème pour tous. Les deux enseigneraient à compter jusqu’à 22 à leurs fils et ils leur diraient que la vie sera longue pour tous de la même manière. A un certain âge ils pourront se marier, ceux de sable et ceux de mer. Le voyage de noce est offert gratuitement par le maire de la ville la plus proche.
Mauro Armanino, Niamey, novembre 2018