Politiques migratoires du Sahel, repensons à Franz Fanon

«Nous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté.» Il existe au Niger et ailleurs en Afrique et Europe une partie de la société civile qui se reconnait dans les derniers mots que Franz Fanon a écrit avant de mourir de maladie en exil.

Il existe au Niger et ailleurs en Afrique et Europe une partie de la société civile qui se reconnait dans les derniers mots que Franz Fanon a écrit avant de mourir de maladie en exil. Nous devrions nous reconnaitre les indignes héritiers du combat que Fanon a mené tout au long de sa vie. La libération de l’esclavage de la colonisation, physique et mentale, qui l’a rendu «esclave», lui, d’un peuple et d’une cause.

Nous pensons que l’esclavage et la colonisation ne sont pas terminés: ils ont simplement changé d’habit et de stratégie. La colonisation économique va de pair avec la colonisation politique, idéologique et sociétaire. Ce qui se passe autour des migrations en est un exemple.

Il y a longtemps que l’Europe impose sa politique migratoire au pays africains. Les accords commerciaux et les fonds fiduciaires impliquent toujours des contreparties liées au contrôle et à la réadmission des migrants non désirés en Europe. Les frontières extérieures de l’Europe se sont externalisées depuis des années. Depuis l’espace de Nouadibou en Mauritanie, dans les enclaves espagnoles au Maroc en passant par le contrôle des rives de la Méditerranée, avec la Libye déjà avec Kadhafi pour arriver aussi aux pays du Sahel.

Cela se précisait chaque fois un peu plus à travers des conférences conjointes, avec la participation de certains pays africains invités. Dakar, Rabat, Rome et finalement La Valette à Malte en 2015. Sans exclure les différents G7 ou G8 dans lesquels les stratégies citées étaient proposées, vendues, achetées et propagées.

La particularité de l’un de ces derniers, celui de La Valette en 2015, est que notre pays le Niger y a pensé jouer un rôle de choix dans le dispositif visant à drainer les migrations. La position du Niger a été claire depuis le début : argent en échange du service rendu à l’Europe et à ses objectifs affichés de blocage des migrants. La suite des rencontres effectuées à Rome avec les autorités italiennes par le Président Issoufou et par la suite à Taormine (G7) et en Allemagne (G20), et finalement à Paris avec Macron, n’ont fait que confirmer ce qu’on demande au Niger et ce que le Niger demande à son tour.

D’une manière simple on pourrait dire que notre pays a désormais accepté d’être embauché comme «sous-traitant» des politiques européennes de répression des mouvements migratoires. Nul n’ignore, en effet, la position stratégique qu’occupe le Niger dans l’espace sahélien et en particulier par rapport à la Libye, point d’arrivé et de départ pour des milliers de migrants.

En réalité, ce que M. Macron a récemment annoncé concernant les «camps de filtrage» pour les «bons» réfugiés et migrants, n’est pas nouveau. Déjà dans les années 2000, ce fut le tour de M. Blair de proposer un plan visant à «trier» les «élus» pour l’Europe en dehors de l’Europe. Le Niger, avec la Libye et ensuite le Tchad semblent avoir été choisis pour abriter les camps de «triage» des migrants et réfugiés.

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil de la politique occidentale et de l’acceptation plus ou moins intéressée des pays africains en question. Une politique «gagnant-gagnant» pour les élites politique et militaire et un «perdant-perdant» pour la dignité et les droits humains. Tout le monde est bien conscient que les migrations constituent un business colossal, d’un coté et de l’autre de la Méditerranée.

C’est dans cette optique qu’une partie de la société civile, ici et ailleurs, travaillant chaque jour avec les migrants et blessés par les souffrances et les violences dont ils font l’objet, entend exprimer sa position sur le sujet en question.

1. Pour dénoncer avec fermeté la politique néocoloniale de l’Occident et, avec le prétexte du contrôle des mouvements migratoires, s’installer et militariser l’espace sahélien.

2. Pour réaffirmer avec force que le droit à la mobilité, garanti par la Déclaration Universelle des Droits Humains, est à travers ces politiques bafoué et violé. L’espace CEDEAO constitue une avancée non négociable dans ce domaine.

3. Pour rejeter le langage et les politiques qui «criminalisent» les migrants et les migrations informelles, depuis longtemps accouplées avec le terrorisme et l’insécurité dans le Sahel.

4. Pour rappeler que le blocage du transit de migrants n’arrêtera pas pour autant la recherche des nouveaux chemins plus dangereux et couteux. Armer les frontières pourrait se retourner contre ceux qui pensent jouer avec l’impunité juridique et morale.

5. Pour exprimer notre indignation et refus des politiques de réadmission, enferment dans les camps et toute autre mesure susceptible de bafouer la dignité humaine et les droits des migrants à la mobilité.

6. Pour appeler les décideurs de notre pays et des autres pays concernés à se ressaisir afin que la dignité des peuples africains soit respectée sans aucun marchandage.

7. Pour inviter les organisations de la société civile et toute personne éprise de justice et d’égalité à former un front commun pour que la démocratie s’applique aussi dans le domaine des migrations.

8. Pour refuser toute complicité et trahison du patrimoine hérité par les luttes pour l’indépendance comme liberté et dignité pour tous. C’est cela la seule cause par laquelle, comme Fanon l’a dit et vécu, cette partie de la société civile s’engage à se faire l’esclave.

                                                                                            Mauro Armanino, Niamey

 

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