Albert Camus : ECRITS LIBERTAIRES (1948-1960)
rassemblés par Lou Marin
égrégores indigène
En cette année du centième anniversaire de la naissance d'A. Camus, pour ceux qui ont été sensibles à sa pensée, pour ceux qui n'ont lu de lui que quelques romans, pour ceux qui se demandent mais qui fut l'un de nos rares Prix Nobel de Littérature, rien ne pouvait être plus intelligent et respectueux que de nous offrir ces textes d'A. Camus écrits lors de ses engagements d'intellectuel auprès des réfugiés espagnols, à l'égard des militants condamnés à mort par Franco la Muerte, ou adressant à de Gaulle un statut pour les objecteurs de conscience.
La très longue introduction de Lou Marin, chercheur allemand qui a travaillé à cet ouvrage pendant dix ans, et qui se cache avec humilité derrière ce pseudo qui évoque la tombe discrète d'A. Camus couverte d'iris à Lourmarin, nous resitue l'homme et le militant. C'est différent du livre de Michel Onfray, où notre philosophe prolixe parlait surtout de lui-même.
Or, dans ses discours, dans ses articles, dans ses confrontations avec les autres intellectuels de son époque, l'on a la confirmation de sa fidélité à ses origines modestes, à son indéféctible fidélité à la classe ouvrière, à son refus de se soumettre à quelque dogme que ce soit, et à sa constante résistance.
Résister, ce n'est pas seulement s'indigner, c'est surtout se révolter. Et se révolter, c'est savoir dire non !
Et en ces années où le PCF, auréolé de ses fusillés, mais soumis à Moscou, faisait la pluie et le beau temps dans l'intelligentsia française, il fallait avoir du cran pour oser prendre parti pour les hongrois révoltés que les chars de Khrouchtchev réussirent à mettre à merci.
ll semblerait bien qu'A. Camus ait cru que les lendemains de la Libération seraient l'occasion de mettre en place une société plus juste, plus fraternelle, plus équitable. L'obéissance de la direction du PCF aux ordres de Staline de ne pas poursuivre plus loin la mise en place d'une telle société, qui, d'ailleurs, aurait risqué d'être sur le modèle de la caricature du "socialisme réel" pour reprendre le jargon de l'époque, est restée à jamais en travers de la gorge d'A. Camus qui a vite compris que "l'Esprit du CNR" allait connaître trahison sur trahison jusqu'à ce que nous vivons aujourd'hui.
Une classe ouvrière quasi rendue honteuse d'elle-même, trahie par les partis et les syndicats qui osent s'en revendiquer, et totalement émasculée par le consumérisme, la peur du chômage, la compétition avec les pays émergents, la concurrence avec les autres pays de l'UE, la crainte des immigrés, la course au profit maximum, la religion de l'argent, le décervelage par les médias, les sports et les jeux de grattage.
De temps à autre, un sursaut comme une braise animée par un souffle, illumine la vie des travailleurs et redonne de l'espoir : les Conti, les sidérurgistes d'Arcelor, les gars de Pétroplus, les filles de Lejaby et j'en passe. A chaque fois, renaît cette force de l'engagement personnel et collectif, cet élan qui étonne les centrales syndicales et les partis.
Ce qui enthousiasmait A. Camus, qui, lorsqu'on le lui demandait, venait apporter modestement son soutien moral et intellectuel. (Lire sa conception de la Littérature prolétarienne)
De la même manière, il dénonça ces assassinats légaux que furent les procès staliniens qui se poursuivirent après la mort du "petit père des peuples", car ils étaient la preuve de la trahison des aspirations des hommes à une vie meilleure par ceux-là mêmes qui prétendaient les représenter et les émanciper.
On retiendra cette phrase tellement d'actualité :" Je crois que la violence est inévitable (...) Je dis seulement qu'il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable".
N°10 Défense de l'Homme 1949
Ou bien : "Un gouvernement, par définition, n'a pas de conscience".
L'actualité et une vie consacrée à la suivre ne peuvent que confirmer cette assertion.
Enfin, à propos de l'anarcho-syndicalisme : "Ce syndicalisme est-il inefficace ? La réponse est simple : c'est lui qui en son siècle, a prodigieusement amélioré la condition ouvrière depuis la journée de 16 h jusqu'à la semaine de quarante heures. L'empire idéologique, lui, a fait revenir le socialisme en arrière et détruit la plupart des conquêtes du syndicalisme".
Si derrière "empire idéologique", à l'époque, il faut lire stalinisme et maoisme, aujourd'hui, l'on pourrait y ajouter le libéralisme mondialisé de casino et le consumérisme, qui ont trahi les valeurs de la Résistance.
Libertaire, A. Camus, le fut toute sa vie et dès le début. Son fameux reportage sur les conditions de vie en Kabylie, lui fit vite comprendre comment fonctionnait le journalisme. Voir l'hommage des typographes à celui qu'ils appelaient Albert, parce qu'au marbre, il était l'un des leurs, plus à l'aise avec ces ouvriers du livre qu'avec les journalistes, ses confrères.
Libertaire, "c'est un individu qui ne conçoit d'autre pouvoir que celui qu'il se fixe en pleine conscience".
En ces temps de décervelage pour tous, via les médias télévisés, en cette époque où les valeurs mercantiles de la droite ont écrasé les valeurs de la plus grande composante de la gauche qui se renie, à l'heure où l'ONU, une fois de plus, semble paralysée, il faut relire et mettre en pratique ce qu'A. Camus a su si bien exposé dans une langue claire, accessible à tous.
Que ce soit sa conception de l'Europe, ( l'Europe de la fidélité), "Les démocraties de l'Ouest se font apparemment une tradition de trahir leurs amis ; les régimes de l'Est se font une tradition de les dévorer. Entre les deux, nous avons à faire une Europe qui ne sera ni celle des menteurs, ni celle des esclaves", son désir d'un parlement mondial élu au suffrage direct, l'on peut parfois sourire sur la difficulté de la montagne à gravir pour que de telles idées humanistes se voient réalisées.
Mais l'on sait aussi, que ce sera cela ou la disparition de l'humanité.
Car, en vérité, l'exclusivité du culte égoïste de l'accumulation de capital par tous les moyens, le mythe de la croissance infinie, la loi du plus fort, le talon de fer du capitalisme, sont des pulsions autodestrustrices que nous voyons s'accumuler et nous menacer toujours plus chaque jour.
Décidément, A. Camus demeure le penseur, l'intellectuel le plus moderne que nous ayons sans pour autant en faire un gourou, un maître à penser, un sauveur, ou un messie, ce qui l'aurait à la fois énervé et fait franchement rigoler.