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Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

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Billet de blog 4 janvier 2014

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14-18 Souvenirs croisés d'un poilu de 67 ans et de son petit-fils de 70 ans (2)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

15 décembre 1914

Date de mon incorporation au 131e Régiment d'Infanterie dont trois bataillons se trouvaient à Pithiviers, le 4e étant au dépôt du régiment à Orléans. Cueillis à l'arrivée du train en gare de Pithiviers par des Sergents Caporaux et en route pour la Caserne.

Je me rendis compte qu'il y aurait pour moi un changement radical de vie. Habillé de treillis avec des godillots déjà usagés, nanti d'une paillasse, d'un sac de couchage et d'une couverture, me voici dans une chambrée au 3e étage d'un énorme bâtiment. Une trentaine de bleus y loge, coiffés par un Caporal de la classe 1914, beuglant à longueur de journée et absolument ignare. Lorsque j'aurai campé les deux sous-officiers, l'un instituteur dans le civil, sévère mais compréhensif, l'autre rondouillard, brute avinée nous faisant courir en rond sans pouvoir souffler, nous appelant bande de cosaques, que j'aurai fait allusion à l'Adjudant et au Lieutenant de réserve, petit homme chétif affligé de tics désagréables, faisant fonction de Commandant de Compagnie, sur lequel cependant nous n'osions lever les yeux, j'aurai dépeint les cadres qui, pendant 5 mois, nous en firent voir de toutes les couleurs.

L'impression des premiers jours est décevante. Le réveil brutal du clairon à 6 heures en plein hiver, celui tonitruant du Caporal réclamant l'homme de jus, la descente aux latrines, le balayage et la mise en rang à 7 heures pour l'exercice, s'opposent aux meilleures volontés. La nourriture pour cette classe 1915 fut innommable et sans les subsides des Parents qui tous passaient à l'achat de pain et de victuailles à la cantine, nous n'aurions pas eu le ressort nécessaire pour continuer cette instruction intensive qui voulait qu'en 4/5 mois, nous soyons devenus des soldats.

Mes souvenirs restent précis quant aux marches épuisantes que nous dûmes accomplir ; celle la plus marquante atteignit 90 km en forêt de Fontainebleau avec escalade de blocs granitiques, l'assaut donné dans la glaise des champs de betteraves avec le couché et le bond de 30 m, cela pendant plusieurs heures. Il me souvient du passage sur un baliveau de 7/8 cm de diamètre jeté sur la rivière ou, plus exactemet le ruisseau, dénommé l'Oeuf. Il s'agissait donc, sac au dos, cartouchières et Lebel, de traverser sur ce petit arbre les 5/6 m séparant les deux rives ; les gagnants bénéficiant d'une permission de minuit. Le sort voulut que par mon patronyme je passai dans les derniers, alors que l'écorce du baliveau avait été balayée par les godillots des premiers camarades ; d'où ma chute sans rémission au beau milieu de l'Oeuf sous les rires de l'assistance. Bien que mon cas ne fut pas isolé, il en reste qu'en Janvier il n'est pas très agréable de prendre un bain glacé ; souvenirs qui restent !

Pour une bagatelle, réponse discourtoise à mon imbécile de Caporal, je fus évincé du peloton et dus abandonner d'excellents camarades qui, par la suite, devinrent eux-mêmes instructeurs de la classe 1916.

En décembre, à l'annonce de la mort de mon Frère, j'obtins une permission de 24 heures tout à fait exceptionnelle pour aller embrasser mes Parents à Chartres. A cette occasion, on me confia ma collection de drap bleu horizon et ce fut je crois une innovation puisque dans la rue ou au Café, les gens venaient palper l'étoffe pour apprécier de sa résistance.

Puis, enfin, tambours en tête, nous partîmes, les bleus de la classe 15, rejoindre le dépôt à Orléans, vêtus et chaussés de neuf. Tracasseries de la caserne pendant une semaine, revues de détail, coupe de cheveux à la tondeuse double zéro etc...

Tout cela a été écrit, quarante ans après les évènements. Comme certains évangiles. Le temps a fait son travail d'usure, de gommage, de mythification, de tri, d'oublis.

Ce que je lis entre les lignes, et au moment où j'écris, je suis plus âgé que Pépé au moment où il a couché ses souvenirs sur le papier, c'est que les fournisseurs des armées s'en sont mis plein les poches.

Ainsi, pour la première fois, et c'est loin d'être la dernière, apparaît le problème de la nourriture. Sans les envois d'argent et de colis des parents, cette jeunesse qu'on assomme d'exercices physiques, pour fabriquer vite fait de la chair à canon, est sous-alimentée. Réduits à l'état de bêtes, vivant avec les bêtes, avec la mort toujours présente, l'obsession du bidasse, ce sera la bouffe.

Attention ! J'en connais qui me diront "Oui ! Mais il y a toujours des râleurs. Des gens qui confondent le collège, le lycée, les hôpitaux et les casernes avec des restaurants trois étoiles". Mon œil !

A preuve ! Mon grand-père m'a raconté que l'un de ses plus beaux jours de son enfance, ce fut son repas de communion. Eh oui ! Ce jour-là, sa mère avait fait un pot au feu et, tenez-vous bien, en dessert : une crème au chocolat.

A partir de là, l'on peut considérer que si Eugène déclare que la bouffe était immangeable, c'est que les cuistots travaillaient comme des cochons ou que l'intendant fourrier se faisait du gras en achetant des saloperies, avec autant de boni pour lui. Je suppose qu'au mess, ces messieurs n'avaient pas les mêmes plats que la troupe.

On apprend aussi, cette constance de l'armée d'appelés, le crapahut dans les pires conditions, histoire de préparer les jeunes à devenir des adultes dans la souffrance. Aguerrir les corps autant que les esprits.

Dans "aguerrir", il y a "guerre". Il fallait les préparer à la guerre, les casser, les modeler, les briser pour obéir aux ordres, quels qu'ils soient.

Or, tant que l'on est commandé par des gens respectables, et pour lesquels on possède quelque estime, ça passe. Mais, être sous les ordres d'un abruti, d'un gueulard qui vous traite comme de la viande à attendrir, là, ça ne passe plus.

Je comprends mieux, pourquoi au cours de ma carrière, il m'est arrivé de m'embrouiller avec des inspecteurs de l'Education Nationale, voire des chefs d'établissement pour lesquels je n'éprouvais aucun respect à cause, justement, de leur incapacité à être à la hauteur de leur tâche.

Privé de peloton, Eugène va partir plus rapidement au front. On sent qu'il aurait sûrement été un excellent "cabot" pour encadrer les bleus. On n'est pas méchant dans la famille. Pédagogues exigeants et justes, ça, oui.

Enfin, l'on peut s'étonner de la sécheresse avec laquelle il évoque la mort de son frère tombé au combat.

Pudeur ? Indiscutablement. Peur de mouiller de ses larmes le papier enroulé dans sa machine à écrire ? Certainement.

Je suppose qu'il a dû, comme tout le monde, en avoir les tripes retournées. Son frère aîné avec lequel il avait partagé les jeux et les rires, qu'il avait raté avec son paquet de fringues à la main. Ballot. Qu'il n'avait pas pu embrasser un dernière fois, avec tous ces hommes qui allaient au petit trot vers leur destinée. Il a dû obligatoirement en avoir lourd sur la patate.

Mais, en quarante ans, et après ce qu'il a vécu, "il avait fait son deuil". Ce fut comme cela. On n'est pas dans un film que l'on peut rembobiner, faire revenir en arrière et tourner différemment. Le scénario de nos vies ne possède ni poubelle, ni gomme, ni possibilité de rejouer la scène.

Un frère tombé au combat = permission exceptionnelle pour aller pleurer avec ses vieux.

Il nous dispense et se dispense de "la séquence émotion". "Cut !" Passons vite à la fierté d'être le centre d'intérêt des civils qui découvrent pour la première fois la nouvelle tenue de nos "petits soldats".

La tenue bleue horizon, si bien conçue pour la boue des tranchées, comme si l'on en était encore aux armées des siècles passés où les armées s'affrontaient en masses compactes, baïonnette au canon, au son des fifres et des tambours, masses percées par un boulet de canon qui balançait cul par-dessus tête des malheureux, et avec le sergent ou l'officier qui commandait : "Serrez les rangs !" pour boucher le trou de chairs déchirées, de membres brisés, de vies envolées, le tout sous un beau ciel teinté de brume bleutée. Génération bleu horizon.

Et si le drap est solide, alors les soldats tiendront le coup ! Une population complètement enrégimentée, elle aussi, par la propagande.

Et ces journaux de l'époque, à commencer par "L'Illustration", je les ai lus quand j'étais gosse. Mon père en avait hérité. Avec des dessins, des blagues sur les pruscos, les alboches, les boches. Rarement les allemands qui sont des hommes comme vous et moi. Alors que les autres sont nos "ennemis héréditaires".

A condition d'oublier que nous habitons la Frankreich, le royaume des francs, que nous sommes nous-mêmes des descendants des franks et que nous avons fait partie de l'empire de Carolus Magnus, Karl der Grosse, Charlemagne dont la capitale était Aachen, Aix la Chapelle, préférée à Laon.

Frères, cousins, parfois ennemis.

Mais en 1915, toute germanophilie relevait du peloton d'exécution.

15 mai 1915

Ce fut le 15 mai 1915 qu'en accompagnement d'un renfort, je partis de la gare des Aubrais pour arriver aux Islettes dans la Meuse où se trouvait au repos mon Régiment. Nous étions à 10 km environ des tranchées et, d'entrée, mon équipement tout neuf et surtout mes chaussures neuves attachées au sac comme il se doit, excitèrent la convoitise et la rapacité des Poilus, car à ce moment précis je faisais la connaissance de ceux de mes ainés avec qui j'allais vivre et me battre. Pauvres guenilles que les leurs sans couleur, maculées de graisse et de boue, l'ardeur du pantalon garance étant recouvert pudiquement d'un treillis de couleur non définie. Et les têtes, les barbes, le langage, le grattage des poux... et j'en passe. Première nuit passée à la belle étoile dans ce qui devait être une niche à chien, la seconde avec l'escouade qui me reçut en héritage dans une grange traversée de courants d'air ; nuit agitée de ronflements et de reptations sur la poitrine de rats qui, par le poids, devaient être d'une certaine taille.

Et puis, vers 2 h ce fut le branle-bas pour le départ en lignes ; bougies clignotantes, jurons, recherche d'objets égarés, absorption d'un quart de jus et en route pour le Claon, la Maison Forestière en colonne par un. En pleine obscurité, silence absolu, les chocs et chutes dûs aux racines dans les layons vite étouffés, je sentais par le grondement et la projection des fusées éclairantes que "nous y allions". Une salve de 75 derrière mon dos me fit sursauter ; mouvement atténué par la main protectrice d'un ainé qui me dit "t'en fais pas t'en verras d'autre". Faites suivre, tenez le fourreau de votre baïonnette, aucun bruit, tel est l'ordre reçu. Nous enjambons des fils de fer barbelé, des madriers et nous laissons glisser dans le boyau d'accès. Marche d'aveugle, stoppée par le camarade devant, bousculé par celui venant derrière. Dans une clarté diffuse annonçant l'aube, nous parvenons cahin-caha à ce qu'on me dit être les premières lignes ; tout cela chuchoté parce que les Boches sont à 6/10 m devant nous. Les camarades que nous relevons s'empressent de déguerpir et assez ahuri je me laisse guider sur un trou creusé dans le flanc de la tranchée où péniblement je m'incruste. J'oubliai de dire que tout ceci s'accompagne naturellement d'explosions dans tous les azimuts et, chose plus désagréable à mon sens, du choc mat des balles qui font mouche à quelques pouces de la tête ; ce qui nous fait la courber toujours davantage.

Pas question bien sûr dans ce trou de tranchée en première ligne de se déséquiper, de se déchausser ou d'allumer une bougie. Pour avoir fait l'une ou l'autre de ces choses, des hommes ont été envoyés au poteau d'exécution.

Alors que, genoux repliés, je regardais d'un œil morne les radicelles égoutter une pluie récente, mon chef d'escouade vint me chercher pour aller au petit poste pour y accomplir mes deux heures de garde ; l'horaire étant ainsi jour et nuit sauf en état d'alerte, 2 h de garde, 2 h de repos et ainsi de suite. J'avais un peu froid dans le dos en allant, suivant le Caporal, à ce petit poste. Il nous fallait ramper dans ce qui fut un embryon de boyau mais en somme il s'agissait d'une distance très courte puisque le parapet de la première ligne se trouvant à une dizaine de mètres, le trou des 2 guetteurs alimentant le petit poste se trouvait là à 2 ou 3 mètres du Boche. La puanteur caractéristique de la mort nous accompagnait et ce fut dans ce matin blême mon premier contact avec l'ennemi. Vu deux silhouettes recroquevillées, l'une se mouvant lentement, l'autre immobile. Je compris par un geste de physionomie du camarade vivant que l'autre venait d'être tué. Mon premier cadavre dont la figure, chose curieuse, était verte, d'un vert de feuilles. On le tassa davantage au fond du trou pour que à sa place je prenne la veille qui consistait dans le jour, non à regarder, mais à écouter les bruits suspects d'en face, martèlement des pas, appels chuchotés et surtout cliquetis éventuel des réseaux Brun jetés à travers ce qui nous séparait du Boche, auquel cas une cloche d'alarme devait être agitée, suivi dans les cas extrêmes d'un tir et de projections de grenades. Celles-ci dont une profusion gisait à terre consistaient en une petite planchette de 15 cm sur laquelle une grenade en forme de tube strié se trouvait attachée ; un clou pendant au bout d'un fil était alors à enfoncer dans le trou du percuteur. Ceci fait, la planchette en mains, il s'agissait de frapper le clou fortement contre la crosse du fusil pour obtenir la fusion. On lançait alors la grenade. Système archaïque qui dura cependant de nombreux mois avant d'être remplacé par les grenades citron à cuiller d'un meilleur maniement et d'une efficacité certaine.

Au terme des 2 h de garde au petit poste, je fus relevé avec mon camarade et regagnais mon trou pour recommencer 2 h après et cela sans discontinuité, la seule coupure étant celle de la soupe reçue froide comme il se doit, le morceau de bœuf bouilli saupoudré de terre, le quart de boule et, grande félicité, le quart de vin trouble. Trois jours de cette vie et nous allions à 30/50 m en arrière dans les tranchées de soutien un peu mieux aménagées où le jour on nous permettait de griller pipes et cigarettes. Gardes identiques mais plus au calme. Et puis, trois jours après, descente au repos, à la Chalade, au Claon ou aux Islettes qui je l'ai dit, se trouvait à 10 km des lignes bordant les hauts de Meuse dans l'axe de Vauquois. Aux Islettes, subsistaient quelques civils, tous animés du commerce rentable de la vente de vin, de saucissons et de conserves. Nous y dépensions nos derniers sous en buvant plus que de raison pour oublier le cauchemar. Et puis, 3 jours après, nous recommencions le périple.

Je me suis étendu à dessein sur ce premier contact avec le front parce que l'empreinte en est restée absolument intacte depuis de si nombreuses années. Les semaines succédant aux semaines de la même manière, je me souviens de l'anniversaire de ma vingtième année, le 13 juillet 1915. J'étais en tranchée de soutien avec ma Compagnie dans les bois d'Argonne, quelque part en face de Varennes sur un plateau appelé la Haute Chevauchée. Après un bombardement titanesque par torpilles, les Allemands avaient enfoncé face à nous notre première ligne. Ils avaient réussi à l'aide d'une projection de liquides enflammés et le 2e Bataillon qui tenait cette première ligne se trouvait pratiquement anéanti. Quelques rescapés hagards étaient venus nous rejoindre. Sans répit, fusillade et bombardement continuaient. Les arrières étaient harcelés et impossibilité par conséquent de recevoir des renforts, du ravitaillement et d'évacuer les blessés. Cela durait depuis 48 h et privés de nourriture, surtout d'eau, j'en étais arrivé comme mes Camarades à lécher la paroi des chevrons de sape pour humecter mes lèvres. Ce fut le jour de ma vingtième année. Par une contre attaque sur les ailes d'un bataillon de Chasseurs, dont on ne dira jamais assez le mordant, nous fûmes enfin dégagés dans la soirée du 15 et relevés exangues, pûmes regagner par paquets isolés le cantonnement de Claon.

Il y eut aussi dans cette année 1915, l'attaque du 25 septembre en Champagne - Main de Massiges, Tahure, Perthe les Hurlus-. Préparation jugée effroyable à l'époque, vastes tranchées d'accès pour la cavalerie, troupes innombrables. pour ma part, nous nous pressions au petit matin dans un boyau d'accès coude à coude, hallucinés par la voûte de feu qui continuait au-dessus de nous. Flux et reflux par le passage des blessés, de troupes allant plus avant, d'agents de liaison, bousculade, pagaie, que sais-je, cela dura tout le jour. Dans la nuit, on sut que l'attaque avait échoué et que la cavalerie vite démontée n'avait pu franchir le barrage de mitrailleuses et des réseaux de barbelés. Quant à moi, je me suis retrouvé, je ne sais pas par quel miracle, allongé sur un tube de canon qui, paisiblement, regagnait sa batterie à l'arrière. Telle fut pour mon Régiment l'attaque du 25 septembre 1915.

(à suivre)

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