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Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

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Billet de blog 5 janvier 2014

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14-18 Souvenirs croisés d'un poilu de 67 ans et de son petit-fils de 70 ans (3)

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Ainsi, il y a un siècle, l'on faisait passer de l'enfance à l'âge adulte les gamins de 14 ans, avec un coup de pompe dans le derrière.

On a vu qu'Eugène a commencé à travailler, certificat d'études en poche. Directement des bancs de l'école à faire l'arpète, puis le commis de bureau, puis le responsable de secteur...

C'était la "belle époque" où un gosse intelligent, dégourdi, travailleur pouvait tout au long de sa vie monter les échelons de la hiérarchie des entreprises et accéder quasiment aux plus hauts postes de responsabilité.

La guerre va interrompre momentanément cette montée de l'ascenseur social. D'autant qu'au retour, les "survivants" seront confrontés aux planqués et, en retard de promotion, ils seront sous leurs ordres. Une frustration qui explique en partie la réussite de ces Ligues d'anciens combattants en butte aux injustices du système en place.

Certains prendront la voie de gauche qui aboutira, en France, au Front Populaire, d'autres la voie de droite, ce qui débouchera sur le fascisme italien, le nazisme allemand et les Ligues de droite en France dont certaines alimenteront la Collaboration durant l'Occupation et le triste épisode de l'Etat Français.

Dans la sécheresse même du récit de mon Pépé, il y a du Fabrice à Waterloo. C'est la guerre vue par un soldat du rang. A ras des radicelles. Coup de chance, il se souvient des noms des lieux où il a vécu. Mais, comme tout soldat du rang, il ignore les intentions de l'Etat-Major. Il est là par hasard, par devoir, par force et sait qu'il n'y a qu'une attitude possible : l'obéissance. Sinon, c'est le peloton d'exécution. Ce qui donne encore plus d'honneur à ceux qui essayèrent de s'élever contre cette guerre qui mangeait toute une génération non seulement d'Européens, mais aussi d'Africains et d'Asiatiques venus en bateau de l'autre bout de la planète et décrétés défenseurs de la France avant que l'on ne renvoie les survivants en redécouvrant qu'ils n'étaient que des indigènes, ce qui permettait de ne point leur verser la même pension qu'aux métropolitains.

Les Empires coloniaux furent la négation de l'esprit de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

19 ans et la rencontre de bienvenue avec son premier cadavre "au visage vert". La puanteur. La boue. Il ne sait pas encore qu'il est parti pour trois années de "camping en plein air" quelle que soit la saison. La peur. Le sifflement des balles et le grand et continuel roulement des explosions de l'artillerie, avec des superbes geysers de terre comme on en a filmés et que des documentaires nous les restituent avec des effets de pluie ou de neige dûs aux rayures des films de l'époque.

On a vu précédemment que les jeunes recrues étaient mal nourries. Elles étaient aussi mal équipées en matériel. Retard du secteur militaro-industriel français sur celui de l'Allemagne. Il n'y a qu'à voir le genre de grenades à main qui est utilisé par la troupe.

http://www.passioncompassion1418.com/plateforme.html

Dès le premier contact avec le front, c'est la camaraderie des hommes qui s'installe entre "anciens", qui ont donc 9 mois de casse-pipes pour les plus anciens, et les "bleus", tout de suite mis dans l'ambiance apocalyptique de ce que les hommes sont capables de faire au pire.

Et l'on ne peut qu'être étonné devant cette routine des gardes. Ces habitudes qui s'installent, et qui deviennent familières. Phénomène de l'adaptation vitale de la bête à son environnement. C'est un univers totalement nouveau. Ceux qui ne peuvent s'habituer deviennent fous, commettent une fatale erreur, ou sont condamnés au peloton d'exécution. La discipline militaire en temps de guerre est rapide, expéditive, efficace, intolérable.

Voilà ce que l'Armée du pays des Droits de l'Homme est capable. Condamner à mort un gamin qui s'est endormi à son poste, qui a allumé une cigarette ou une bougie. Histoire de servir de leçon aux autres, eux-mêmes désignés pour l'exécution de leur camarade de souffrance.

Devant une telle infamie camouflée sous les envolées patriotiques d'une presse aux ordres, sous les discours dithyrambiques des officiers, des gueulements des sous-officiers, l'on compatit. "Plus jamais ça !" sera radoté pendant des décennies.

Cette "génération perdue" pour reprendre l'expression de Gertrude Stein, s'est persuadée qu'elle faisait "la der des der".

Certains enverront leurs propres enfants au combat en 1940, et les civils et militaires réunis autour des tables de négociations pour mettre en place les traités s'y prendront tellement finement qu'ils programmeront sans le savoir, - j'ose l'espérer - la Deuxième Guerre Mondiale.

Enfin, il y a cette évocation de la grande offensive de Joffre en Champagne, celle du 25 septembre 1915.

Des milliers d'hommes et de chevaux mis en branle pour tenter de percer. De la cavalerie contre les mitrailleuses ! Trois mois de cogitations de l'Etat-Major pour gagner trois ou quatre kilomètres sur cette partie du front avec mauvaise connaissance de l'état réel des positions et de la puissance de feu de l'ennemi.

Pour avoir fait tuer près de 26 000 hommes, la ganache sera élevée au Maréchalat ! Ben voyons !

Les aviateurs n'avaient pas pris de photos ? Il n'y avait pas assez de vent pour faire décoller les cerfs-volants munis d'appareils photographiques ? On n'avait pas interrogé les prisonniers ? Et les services de renseignement ? On n'avait personne de l'autre côté de la ligne de front ?

Le commandement français de cette époque m'a toujours semblé être composé d'incapables imbus de leur supériorité, et tout aussi infatué de lui-même que pouvait l'être l'aristocratie prussienne qui fut la grande responsable de cette guerre qu'elle avait crue localisée, courte et rapide sans se rendre bien compte que, par le jeu des Alliances, la Grande-Bretagne ne supporterait pas le viol de la Belgique neutre.

Une minorité de militaires de carrière ont sacrifié toute une génération de jeunes européens avec une légèreté et un mépris total de cette jeunesse. Ils étaient animés par un instinct de mort incommensurable et au lieu d'être encensés, plaqués sur les places et les avenues, leurs noms devraient résonner comme des injures, leurs tombes couvertes de crachats.

Depuis toujours, je ne peux m'empêcher d'avoir le cœur serré lorsque je passe en voiture devant ces cimetières militaires où reposent les restes de toute cette jeunesse sacrifiée. Que de larmes, de malheurs, de misère ! Quel énorme gâchis !

Et pendant ce temps-là, les responsables militaires et civils se gobergeaient dans les salons, paradaient à l'arrière, passaient les troupes en revue sous l'objectif et la plume de la meute des "chiens de garde" de la presse de l'époque.

Le "court XXe siècle" décrit par Hobsbawn commence à cette époque-là.

Les racines de notre présent s'inscrivent dans ces jours de bruit et de fureur où mon grand-père et tous ceux de sa classe 1915 fêtèrent leurs vingt ans, l'âge de l'aînée de mes petits-enfants, la peur au ventre, souvent puceaux et parfois fauchés comme des blés encore verts.

Notons que Main de Massiges, Tahure, Perthe sont aujourd'hui dans un périmètre militaire à l'est de Reims. Villages rayés de la carte. Terre retournée de multiples fois et que la Nature a réussi à récuper. Ne pas trop creuser profond la couche d'humus qui s'est reconstituée, il y a encore des munitions non explosées qui pourraient peut-être encore faire des victimes.

Ma première permission

Dix mois après mon arrivée au front, mon tour vint de partir en permission de détente de sept jours, délai de route compris. Cela se produisit alors qu'avec 3 camarades, nous écoutions les consignes de notre Capitaine pour effectuer une patrouille au devant des lignes le soir. Arriva un agent de liaison qui m'annonça la bonne nouvelle, ce sur quoi, je demandai au Capitaine d'effectuer quand même la patrouille pour laquelle j'avais été volontaire, quitte à partir le lendemain matin. Refus de ce dernier qui m'engagea paternellement à f... le camp immédiatement, ce qui, d'ailleurs, me ravit. Allègrement, j'abattis la distance jusqu'aux Islettes où se trouvait l'échelon du Bataillon. Tout ceci se produisant sur le vif, capote crottée, visage souillé et non rasé. Vers le soir, avec une trentaine d'autres également permissionnaires, je gravissais avec sac et fusil une échelle nous conduisant à une plate-forme de grange surplombant une écurie où se trouvaient mulets et chevaux du train de combat. Dans un cercle restreint, les 30 poilus, leurs sacs et leurs fusils s'agglutinèrent autour du Sergent Major qui, éclairé d'un lumignon, fit l'appel pour nous distribuer les fameuses permissions. Avant de recevoir celle-ci, un craquement sinistre survint et, insensiblement dans un grand fracas la plate-forme sur laquelle nous nous trouvions s'effondra sous notre poids. Enchevêtré dans les planches, les chevaux et mulets lançant forces ruades, j'étais en état de somnanbulisme qui me fit déguerpir à l'air libre pour rentrer de nouveau à la vaine recherche d'un magnifique pain blanc en couronne dont j'avais fait l'acquisition l'après-midi. Les cris des blessés, il y en avait, passaient après le désir que j'avais de retrouver mon pain. Il me fallut naturellement abandonner tout espoir et, ma lucidité revenue, aider au transport des pauvres types qui avaient été touchés. Il me souvient aussi d'un Camarade couché sur un treillis de fil de fer attaché aux poutres de la grange, c'est à dire au-dessus de la plate-forme effondrée qui, sa bougie allumée, nous regardait d'un œil ahuri depuis la dizaine de mètres qui le séparait du sol.

Le problème était aussi que les permissions étaient Dieu sait où mais tout finit par s'arranger quelques heures après, le Bureau du Bataillon ayant reconstitué les fiches et l'identité de chacun. Au petit jour, nous prîmes le train en gare des Islettes et chacun vautré à même le plancher des wagons, ce fut alors un concert de ronflements. Vaires-Torcy, gare régulatrice, ça sentait bon l'arrivée. Je réussis à prendre un train civil qui m'amena à la Gare de l'Est. Les auxilliaires à brassard blanc dans les gares faisaient preuve d'une large tolérance envers les soldats du front et c'est donc sale et crotté que je pris à Montparnasse un train pour Chartres. Bien que bondé au départ, je vis avec stupeur mes compagnons de voyage quitter un à un le compartiment pour se tenir dans le couloir et compris mieux leur isolement lorsque sur les revers de ma capote je vis en rangs bien sages une horde de poux dont évidemment je n'avais pu me défaire.

Mon arrivée chez mes Parents vers minuit fut tout d'abord saluée par une danse frénétique du chien qui m'avait reconnu à la voix. Je heurtai la porte en disant c'est moi, ce à quoi j'entendis mon père dire à ma Mère, c'est lui. Je prévenai gentiment que j'étais farci de totos et préférai me désahiller complètement sur le seuil ; mon Père prenant chaque objet vestimentaire et le lançant droit devant lui dans le jardin. Ceci fait, je pénétrai dans le logis, me restaurai et m'allongeai dans des draps frais, bientôt rejetés d'ailleurs pour m'allonger sur la descente de lit où je pus enfin dormir.

Les rats et les "totos", mot que j'appris très tôt, furent donc les compagnons des poilus. Je suppose que des vols de freux, de ces "corbeaux noirs délicieux" chers à Rimbaud devaient aussi se régaler. Quoique ! Vu la façon dont l'artillerie s'occupa des arbres de la région, vu les photos de ces déserts de craie encombrés de barbelés, de tranchées et de boyaux effondrés, ces troncs cisaillés aux échardes suppliantes tournées vers le ciel, les oiseaux avaient dû émigrer vers des régions plus clémentes.

Je viens de constater que quarante ans plus tard, alors que j'accomplissais mon service militaire, je fus, moi aussi, victime d'un accident dû à la vétusté d'un plafond de remise, ancienne écurie, où, absorbé par mon travail de montage de cartes d'Etat-Major, j'oubliai le trou et tombais à la renverse en me fracassant l'épaule et le crâne.

Certes, je m'en suis sorti moi aussi, mais handicapé à vie. Mon grand-père, lui, fut indemne. Un vrai trompe la mort.

La différence entre l'oral et l'écrit est flagrante quant à cette permission. L'histoire des voyageurs qui laissent le soudard seul dans son compartiment est incomplète. Il oublie d'écrire qu'il avait été l'objet de réflexions outrées sur son état de saleté, que c'était une honte de voyager ainsi sans s'être lavé, qu'il puait et qu'en plus il allait leur refiler ses poux. Sous prétexte qu'ils se battaient contre l'ennemi, ils se permettaient tout. Ah ! Quelle honte ! Avec tous les sacrifices que l'on fait pour qu'ils aient les moyens de défendre leur pays !

La grande solidarité entre français de l'arrière et français du front s'effondrait avec l'irruption de la réalité de la guerre. C'est quasiment une constante.

Discours, articles, tremoli dans la voix, notre fierté, l'honneur, la défense de notre patrie, la gloire de notre illustre armée, le courage de nos petits gars... Ah ! Cela ne coûte pas cher et galvanise les pékins. Mais quand les "héros" s'assoient dans le compartiment en tenue de tous les jours avec les stigmates, les traces de leur quotidien prêtes à être partagées, là, on remballe les clairons et les bouches deviennent serpillères à fustiger ces "jeunes salopards".

A chaque retour de guerre, un peu partout dans le monde, il en est ainsi. Les survivants à l'enfer qu'on leur a fabriqué sont traités avec un manque de reconnaissance, avec dédain, si ce n'est avec mépris. Il n'y a qu'à voir ce que sont devenus la plupart des anciens du Vietnam aux USA, ou les ex de l'Irak. Plus anciennement, on ne reconnaissait plus trop certains combattants revenus d'Algérie, devenus des brutes, dangereux pour leurs proches, hantés par ce qu'ils avaient fait, ce qu'ils avaient vécu, déboussolés, psychopathes laissés en liberté, sans sommeil, vindicatifs et brisés à jamais pour certains.

Qu'une association, qu'un parti politique les ramasse et ils deviennent vite les sbires de ce parti à défaut d'en devenir les cadres. Le phénomène donnera les groupes fascistes de Mussolini, constitués d'arditi, c'est à dire de ces commandos chargés au cours de la Première Guerre Mondiale d'aller "nettoyer" les tranchées adverses.

Hitler aussi, embrigadera ses anciens camarades des tranchées, chômeurs, incapables de se réhabituer à la vie civile, ne sachant que se battre, vivre dans la violence, tuer. Les Sections d'Assaut violeront la démocratie allemande et aideront le Führer à accéder au pouvoir. Il les remerciera en les faisant éliminer au cours de la Nuit de Cristal.

Même différence de récit entre l'oral et l'écrit pour l'arrivée de mon grand-père chez lui.

Moi, ce qu'il m'a raconté, c'est qu'en effet, il est arrivé vers minuit. Tout le monde dormait. Normal. Il a donc ramassé des cailloux et les a jetés plusieurs fois sur les volets fermés de la chambre de ses parents. On a ouvert les volets. C'était sa mère qui lui a crié :

- "Qu'est-ce que vous voulez Monsieur ?

- Bah ! Maman, c'est Eugène !"

- Ah ! Mon Dieu !   J'arrive !

- Tu te rends compte, ma mère ne m'avait pas reconnu !"

Dix mois de front, ça vous change un gamin de 20 ans. Et puis, ça se passe la nuit... Pas de téléphone pour s'annoncer.

Autant l'on peut comprendre l'effroi et la déception de ce gamin qui se fait appeler  "Monsieur" par sa propre mère, autant l'on peut comprendre aussi cette femme qui vient d'être réveillée en sursaut par des volées de cailloux jetés en pleine nuit contre ses volets.

Quant au déshabillage complet, ça aussi, c'est du vrai. Avec décrassage du poilu dans la buanderie où le père avait mis le feu sous le cuveau et l'avait aidé à se débarrasser de sa crasse et de ses poux. Des ablutions que l'on ne peut faire qu'entre hommes.

On retrouve bien là, la pudeur de mon Pépé. Ses souvenirs oraux venaient toujours en fin de repas, quand Mémé faisait la vaisselle et que mon grand-père avait bu honnêtement presqu'une bouteille de vin bouché. Attention ! Il en avait maintenant les moyens. Finie la piquette, le tord-boyaux dont on les abreuvait au front et à l'arrière. Il lui arrivait, dans ces moments-là de chanter : "Le pinard, c'est de la vinasse...", chanson reprise dans "Le Vieil Homme et l'Enfant", chantée par Michel Simon.

Pour avoir des précisions sur le rôle du vin dans l'armée française, consultez les sites suivants :

http://www.saint-pons-la-calm.fr/cave_coop/Histoire_de_la_vigne.htm

http://www.youtube.com/watch?v=iO-Xkkj7Va0

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