Et pourquoi pas un 11 novembre pacifiste ?

Cela romprait avec l’ancien monde. Un siècle après la Première Boucherie Mondiale, 18,6 millions de morts, militaires et civils, le Président de la République française, entame un marathon commémoratif d’une semaine pour... regagner des points dans les sondages.

Enfin ! C’est ce qu’il espère.

J’ignore qui lui prépare ses discours. Mais je subodore que la moraline, la mémoire, le respect dû à cette «génération perdue» vont être déversés à grands coups de mots vibrants, où l’on va essayer de faire tirer quelques larmes aux descendants des poilus, tous braves, tous héroïques, tous ayant sacrifié leur jeunesse pour que la France, mère des arts et des lettres recouvrât l’Alsace et la Lorraine, vengeât les l’humiliation du désastre de Sedan.
On se gardera bien de conspuer la médiocrité de l’Etat-Major Impérial, sa lâcheté voulue par le gouvernement de M. Thiers, réunissant des royalistes et des républicains bourgeois, carapaté à Bordeaux, (tiens ! déjà!) puis revenu à Versailles d’où il écrasera la Commune de Paris, qui osa refuser la défaite, inaugura une Commune libre, donna le pouvoir au peuple, enfin souverain. La province contre la capitale. Le capital contre la casquette. Bain de sang assuré.

Une génération pour «régénérer» le peuple. Apprentissage de la haine, école laïque obligatoire, bourre-crâne pour préparer la jeunesse à la «revanche» contre l’Alboche, le Prusko, le Hun et j’en passe. Nos ennemis «héréditaires» (sic) alors que nous nous proclamons français, soit les descendants des franks, et que, pour nos voisins allemands, nous habitons la Frankreich, soit le royaume des francs.

La Grande-Bretagne et la France se partagent la planète, en Asie, en Afrique, en Océanie. L’empire allemand prend du retard et n’a que des rogatons. L’industrie fonctionne bien, la France rattrape son retard sur l’Angleterre et l’Allemagne... Mais ce n’est pas suffisant. Si l’antisémitisme se porte bien, si les accords franco-russes ouvrent des perspectives vers l’empire des tsars, si les canaux de Suez et de Panama, avec scandales à la clé raccourcissent les distances, l’insatiabilité des magnats de la finance, les rivalités politiques, les débouchés commerciaux en concurrence, et la montée en puissance des USA, tout cela ne peut que déboucher sur la guerre, voulue, préparée, souhaitée par un peu tout le monde que l’assassinat d’un emplumé haï par son père à Sarajevo servira de prétexte. L’étincelle.

Je ne suis pas un partisan de l’histoire «mémorielle». Trop de sentiments. Pas assez d’analyse, pas d’engagement politique. Je ne crois pas à la «neutralité» de l’historiographie. C’est bien pour cela, que chaque génération porte un regard neuf sur notre passé. Quant au «roman français» à la Lavisse, avec son nationalisme étriqué, on a vu ce qu’il a donné.

Mon grand-père, fils de garde-barrière, ancien combattant de 70, a regretté de ne pouvoir partir en 14, puisqu’il était de la classe quinze. Il a voulu se porter volontaire et son père, ayant déjà son aîné sous les drapeaux a tout fait pour retarder l’engagement de mon pépé. C’est dire, combien les «hussards noirs» de la République, et ce qu’il entendait à la maison, l’avaient conditionné. J’ose espérer que M. Macron expliquera cela, évoquera cela. Voilà de la mémoire.

Comme, il n’oubliera pas de dénoncer le peu de valeur des hommes qui tombaient par milliers. Va-t-il mesurer le chemin parcouru ? Aujourd’hui, lorsqu’un de nos professionnels de la guerre a un «accident du travail» meurt au combat, c’est tout juste s’il n’a pas droit à des funérailles nationales. Il est vrai que les remises de décoration, les hommages à nos disparus, n’honorent que ceux qui remettent les décorations et discourent avec des mots plein la bouche.

Parlera-t-il des millions d’orphelins ? Des millions de veuves ou de femmes en mal de compagnon, faute de mâles ? Dira-t-il l’enrichissement des profiteurs de guerre ? Le mauvais calcul des investisseurs et de ceux qui entonnèrent le refrain «l’Allemagne paiera !» ? Les traités qui ont suivi, ce partage du monde, avec des frontières africaines tirées à la règle en se fichant pas mal des gens qui habitaient ces contrées et qui furent coupés par des absurdités de frontières, nos contemporains en subissent les conséquences au Sahel par exemple et cela nous a donné la dernière guerre en Europe avec l’éclatement de la Yougoslavie.

La crise de 29, les révolutions, les peuples à bout ont conduit à la montée des totalitarismes. Que ce soit en Russie, en Italie ou en Allemagne. Belle reconversion des «arditi» ou des «commandos spéciaux» en Allemagne, avec déjà, la trahison de la sociale-démocratie unie au grand patronat pour écraser les spartarkistes, les communistes, et les vrais socialistes.

C’est bizarre comme la mémoire est différente d’un individu à l’autre.

Allez ! on va enterrer en grande pompe les tirailleurs sénégalais de Mangin ce mangeur d’hommes, qui fut généreux dans le sacrifice de ses soldats. Des africains qui n’avaient jamais vu la neige, le gel, la froidure humide, jetés dans des tranchées avec la mort aux odeurs prégnantes, la merde, le pisse et la peur de ce qui arrive d’en face, comme de ce qui arrive de derrière. C’est que l’artillerie comme le coup de révolver pour celui qui fait demi-tour faisaient partie de la bravoure.

Un arrêt dans les vignobles du Languedoc eut été de rigueur. Car, pour «tenir», le «père pinard», cette vinasse additionnée d’éther, rien de tel pour mettre du cœur au ventre pour aller courir entre les barbelés à l’assaut de la tranchée d’en face. Rien de tel, au repos, à l’arrière, pour oublier l’enfer. Soûl comme des libérés de justesse, mon pépé a vu, en 1919, l’un de ses potes, debout sur un wagon, oublier l’arrivée d’un tunnel et mourir en se fracassant dessus. Mort pour la France !

Je suis sûr que ce brave Emmanuel oubliera d’évoquer ces citoyens anarchistes, sortis vivants de la guerre, refusant de procréer pour ne pas faire de chair à canon. Il est vrai que les enfants des poilus, connurent la 2e Guerre Mondiale, et les guerres coloniales.

Plus jamais ça ! Tu parles !
USA, Russie, France, Grande-Bretagne, tous pays producteurs d’armes, avec la Chine et l’Allemagne seront réunis ici et là pour commémorer cette période splendide où la civilisation judéo-chrétienne européenne fit preuve de sa supériorité absolue dans l’horreur.
Cette suprématie blanche qui a dû étonné les «sauvages» des empires coloniaux invités à coups de talons à venir défendre la Civilisation avec un «C» majuscule, comme Cocu.

Une pensée émue pour mon grand-père qui n’a pas connu mes si belles petites-filles, franco-allemandes. Seule réconciliation bien réelle et sans discours.
Tout ça pour ça.

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