Ma première blessure
Cela se produisit le 2 avril 1916. Nous étions toujours en Argonne au ravin de la Feuille Morte. En réserve, nous nous occupions la nuit de travaux de terrassement, tranchées sur la crête d'en face, portage de rouleaux de fil de fer et de chevrons, corvées diverses, ce qui n'était pas exempt de risques et surtout d'une grande fatigue. Le jour, après les heures réglementaires de sommeil, nous fabriquions des claies, des caillebotis, des fascines et mon Dieu, le printemps aidant, ce n'était pas désagréable.
J'avais, quelques jours avant, passé avec succès mon examen de grenadier. Donc, ce soir du 1er/2 avril, je n'étais pas de corvée et m'endormai paisiblement sous un toit de branchage, lorsque vers 23 h, ma Section fut mise en alerte. Après nous être équipés, nous nous interrogions les uns les autres en descendant les pentes du ravin pour remonter celles d'en face où, sur le versant Nord, se trouvaient les premières lignes. Nous allions renforcer la Compagnie qui tenait celles-ci quand un ordre parvint "les grenadiers en tête". Avec mes 4 ou 5 camarades ayant cette qualité, je me rendis en tête de la colonne où un Sous-Officier nous prit en mains en nous expliquant qu'une mine avait pulvérisé une demi-heure plus tôt un petit poste boche et qu'il s'agissait pour nous d'aller occuper la lèvre Sud de l'entonnoir pour permettre aux sapeurs du Génie d'aménager ce dernier et de le relier par un boyau à la première ligne. Peu ou pas de fusillade, quelques fusées aux intervalles desquelles nous avons bondi dans l'entonnoir, chaque grenadier étant accompagné d'un pourvoyeur. Là, c'était clair, couché contre la paroi de la lèvre sud, face aux boches, notre consigne était de grenader sans répit la tranchée adverse en-dessous de nous pour éviter un rassemblement des pelotons d'assaut qui, immanquablement, devaient contre attaquer pour nous interdire l'accès à l'entonnoir.
Mécaniquement, des heures durant, je jetais mes grenades, toujours sur planchettes, alors qu'en trajectoire tendue à quelques mètres de nous, un canon révolver neutralisait les tranchées allemandes. Il pouvait y avoir peut-être une cinquantaine d'hommes qui travaillaient, les uns piochant, les autres installant des murets de sacs à terre. Engourdi par le jet continu de grenades, sans doute me suis-je assoupi un court instant vers 3 ou 4 heures du matin. Réveillé en sursaut par des aboiements rauques et des cris d'encouragement que poussaient les pelotons d'assaut allemands, je me redressai et saisis d'autres grenades que je lançais précipitamment au jugé, alors qu'un véritable feu d'artifices adverse de grenades à manche de pelle, appelées par nous boites de singe s'abattait sur nous. Environné d'explosions, je saisis mon fusil lorsqu'une lueur aveuglante me coupa le souffle et me fit basculer à terre tête la première. Une douleur fulgurante à la face me fit, les mains poissées de sang, essayer de maintenir en place mon nez que je sentais sectionné à la base. L'instinct de conservation me fit sauter plusieurs obstacles dont certainement des camarades blessés et m'orientant, je me mis à gravir la paroi de la lèvre nord, alors qu'à quelques pas derrière se précipitaient les boches. A ce moment, une seconde grenade m'atteignit à la hanche gauche, une troisième presque simultanée m'occasionnant une simple déchirure à la fesse. Je ne sais encore la façon dont je me mis à parcourir les derniers mètres me séparant de notre première ligne, mais ce dont je me souviens, c'est d'entendre les mitrailleurs "allons-y, il n'y a plus personne", ce à quoi je hurlai "ne tirez pas, il y a encore des français". Quoi qu'il en soit, je sautai dans notre tranchée noire de monde et me mis, toujours tenant mon nez bien aplati, à courir vers le poste de secours. Pansé rapidement et réconforté je me mis en route accompagné d'un brancardier sur un poste à l'arrière des lignes où une Ford m'embarqua au petit matin pour Ste Menehould.
Repansement, extraction à chaud de quelques éclats à la face, ravitaillement, possibilité d'envoyer un mot à mes Parents et embarquement dans le train sanitaire qui me descendit à Troyes, Hôpital Militaire, très bien soigné pendant une semaine, phlegmon au côté gauche occasionné par l'éclat et bout de capote, incisé, avec extirpation de toutes ces saletés. Prêt à partir plus loin, l'Infirmier me refusant un miroir pour ne pas m'affliger, le train sanitaire roule longtemps et j'arrivais à Toulouse dans un hôpital militaire pour gueules cassées, installé dans l'école des Beaux-Arts. Soins éclairés par des spécialistes, je me retrouvais 2 mois après avec un léger pansement permettant la cicatrisation de la plaie, avec mon exeat de l'hôpital, agrémenté d'une permission de 6 jours que j'allais, fier de ma cicatrice, passer chez mes Parents.
Puis ce fut le retour inexorable au Centre mobilisateur de Saint-Dizier, où rééquipé de pied en cap je fus immédiatement affecté à un renfort destiné au 88e Régiment d'Infanterie.
Ce Régiment du 17e Corps tenait les lignes à l'est de Reims à un endroit désigné sous le nom Ferme des Marquises. C'est à Thuisy, petit village champenois que je rejoignis mon unité. Mes nouveaux camarades étaient tous méridionaux, la majorité du Gers et des environs de Toulouse, une partie étant composée de basques. D'entrée, je remarquai une grande amélioration dans la nourriture. On mangeait mieux qu'au 131. Les camarades, pour rouspéteurs qu'ils étaient, n'engendraient pas la mélancolie. C'était le bel canto, la Toulousaine, le chant des Montagnards, la pelote basque et, pourquoi ne pas le dire, la peau de bouc de 2 litres qui, toujours remplie du vin de la région, ne quittait pas le flanc de l'individu. Quant aux tranchées, eh bien on n'y pensait pas trop et ce, d'autant que de la crête du Mont Cornillet et ceux avoisinnants, le Casque et le Téton, où se trouvaient les tranchées allemandes, il y avait bien 800 m à 1 km jusqu'à notre première ligne. Bien sûr, petits postes avancés et patrouilles incessantes dans le no man's land mais peu de canonnade et d'escarmouches. Cela me changeait un peu et ne serait-ce la poussière blanche de calcaire qui, dans cet été torride de 1916 nous transformait en plâtriers, j'ose dire que ce fut un secteur de rêve.
Rien de spécial à signaler dans cette région des Monts de Champagne jusqu'au 1er février 1917. Si, une petite anecdote ne manquant pas de sel.
Nous étions en 2e ligne et là encore heures de garde et de repos dans les trous creusés le long du parapet au niveau du sol des tranchées, se succédaient. Nous subissions de très basses températures et l'on avait imaginé de nous distribuer quelques bouts de charbon de bois que nous faisions rougeoyer dans une gamelle percée. Cela nous permettait de nous désengourdir les doigts, alors qu'à l'échelon privilégié, coureurs, agents de liaison, téléphonistes, des braseros réunissaient les amateurs de pain grillé fiché au bout de la baïonnette. Je me trouvais de garde à un carrefour de boyaux et l'arme au pied, n'arrêtais pas de taper mes semelles pour éviter la gelure des orteils. Le vaguemestre vint à passer et me donna 2 paquets à moi destinés, l'un venant de mes Parents, l'autre de ma Sœur. Bonne aubaine, alors que le vin se solidifiait dans les bidons et qu'il fallait couper notre 1/2 boule à l'aide du tranchant de la pelle-bêche. Dans l'un des paquets, un râble de lapin rôti, dans l'autre et en dehors du tabac et de menues bricoles 1/4 de rhum Negrita. Nonchalamment, je me mis à mordre dans mon lapin en l'arrosant souventes fois d'une gorgée de rhum. Relevé au bout de mes deux heures de faction, je m'affalai dans mon trou et me plongeai incontinent dans un lourd sommeil qu'aucune explosion proche ne pouvait sans doute troubler, puisque me réveillant quelques heures après, couvert de terre et de gravats, je vis que notre tranchée avait été bouleversée de fond en comble par l'arrivée simultanée de grosses torpilles. Hélas, mes copains dont les trous voisinaient le mien, ne s'en étaient pas sortis. Nul doute qu'agissant comme eux en sortant au premier tir, je n'eusse trouvé la mort. Brave Negrita, je lui en suis reconnaissant.
La guerre de tranchées n'est pas une invention de la guerre de 14-18, même si celle-ci en est la caractéristique principale. Vauban avait dessiné les plans de tranchées nécessaires pour essayer de remporter un siège en s'approchant des villes fortifiées le plus en sécurité possible. Les Maoris l'avaient pratiquée contre les anglais, on en avait vues en Crimée, au cours de la Guerre de Sécession et on en verra ultérieurement, en Corée, en Indochine, en Iran-Irak...
Deux armées ne peuvent plus avancer. Elles s'enterrent. Le rôle de l'artillerie devient déterminant, ainsi que celui des troupes qui doivent tenir sous les feux croisés. On se défie, on creuse des sapes. Guerre de taupes dans le bruit presque incessant de la canonnade. On risque sa vie pour une cote, un vallon, quelques mètres gagnés. Guerre de position. Et puis, parfois, parce qu'on croit que l'on va percer l'adversaire, l'Etat-Major s'emballe pour une offensive d'envergure en un point jugé le plus faible de l'adversaire.
Des milliers d'hommes sortent des caches, des trous, et s'élancent contre les trous et les caches de l'ennemi qui ont été copieusement retournés par un bombardement de plusieurs heures, afin de faire s'effondrer les cagnats, aplatir les réseaux de barbelés, réduire à néant les nids de mitrailleuses. Certains jours, ça marche ! On a gagné 500 m, un km avant que de les reperdre par une contre-offensive de bombardement, de mitraille, de non-ravitaillement en vivres et en munitions. Et les morts se comptent par milliers, par dizaines de milliers.
Aujourd'hui, en 2013, lorsque deux soldats français tombent en mission en Centre-Afrique, l'Assemblée Nationale ose une minute de silence.
Deux militaires de carrière, volontaires, conscients des dangers de leur métier et victimes d'un "accident du travail".
Tous les autres accidentés du travail, tombés au champ du labeur, n'auront jamais cet honneur, quand on ne leur crache pas dessus en les dissuadant de porter plainte contre leurs employeurs qui les ont mis en présence de l'amiante, ou des matériaux noirs producteurs de cancers. Même les pompiers ne font pas "un métier dangereux". C'est dire !
http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_tranch%C3%A9es
http://www.faurillon.com/Les%20tranchees.htm
Ce qui est assez étonnant, c'est le récit écrit de cette blessure au nez.
Mon souvenir d'enfant est différent. Est-ce que j'ai entendu l'histoire racontée par ma mère ? Est-ce le récit revu et corrigé de Pépé ? Est-ce que j'ai glané cela dans les journaux de l'époque ou dans les livres d'Histoire ?
Il me semblait que mon grand-père, attaqué, ou attaquant, avait ramené sur son dos un copain amoché, et que courbé sous son poids, il s'était demandé qu'est-ce qui pendouillait devant ses yeux et arrivé enfin à l'abri, il s'était aperçu qu'un éclat de schrapnel, ou de grenade lui avait, en effet, arracher une partie de son nez sans qu'il s'en rendit vraiment compte et sans souffrance, comme il arrive souvent lorsqu'on subit une amputation accidentelle.
C'est plus romanesque. Mais, cette cicatrice, consistait en une petite bosse de chair sur l'axe de son nez, médaille charnelle et souvenir de sa campagne militaire.
Les chirurgiens de l'époque firent des prouesses pour récupérer les "gueules cassées". Mais certains durent vivre le reste de leur vie avec une moitié de visage arrachée. Monstres condamnés à vivre accompagnés, mais dans l'impossibilité de se marier ou presque. Même si les hommes étaient devenus rares, quelle jeune femme pouvait s'énamourer d'un monstre ?
Double peine pour le "héros" plus ou moins pris en charge par l'Etat.
Les guerres et les catastrophes sont des périodes où la chirurgie fait des progrès, dans la mesure où les chercheurs ont du "matériel humain" et non des cobayes d'autres espèces.
Et puis, la médecine de catastrophe s'apprend sur le tas. Quand des dizaines de corps martyrisés vous arrivent presque continuellement, il faut diagnostiquer et trier rapidement. Celui-là, en attente, celui-ci, morphine et mise sur le côté, il n'en a plus pour longtemps, hop ! amenez-moi celui-là, il va s'en sortir si on fait vite !
Pas d'acharnement thérapeutique. De l'efficacité ! Pas de sentiments. Des cas !
Vite !
Après... Un de mes amis qui fit son service au Val de Grâce me confia que le soldat qui arrivait avec une main écrasée par une chenille de char en repartait avec quasiment une main nouvelle et en bon état. Par contre, qui arrivait avec une grippette pouvait repartir les pieds devant.
Etonnante "tranquillité" sur cette partie du front. Installation de la routine. "On s'habitue à tout. Même à l'horreur !"
Ne pas se laisser geler les pieds. Tâche difficile quand le thermomètre descend vers les moins dix, moins quinze et que l'on est condamné à vivre comme des clodos. Des "sans abri", alors qu'en réalité, il n'y a que cela, des abris, sur cette ligne de front qui va des rives blondes de la Mer du Nord en Belgique jusqu'à la frontière franco-suisse. Abris de branchages, trous creusés plus ou moins profonds, cahutes recouvertes de terre.
Mais en première ligne, c'est le contact direct avec les morsures du froid, avec la pluie, avec ces variations météorologiques contre lesquelles les hommes se battent depuis des millénaires. Car la Nature, sous toutes les latitudes est hostile, n'en déplaise aux "ravis", qui la trouvent bien faite, alors qu'ils sont au chaud devant leur poste de télévision qui leur retransmet un très beau documentaire sur l'éclosion des papillons.
Enfin, j'adore cette protection de Bacchus envers l'un de ses fidèles. Assommé par son assorption de Negrita, Eugène plonge dans un sommeil de plomb, quasi dans le coma, il n'est même pas réveillé par le bombardement et demeure planqué, recroquevillé dans son trou, lové comme un fœtus au sein de sa mère, et sûrement en train de ronfler comme un bienheureux, ce qui le sauve.
Dommage qu'il ne puisse savoir qu'au moins un de ses petits-fils et ses garçons apprécient le rhum en apéritif ou en dégustation. Son arrière-petit fils qui avait si gentiment martyrisé les fleurs de Mémé collectionne même un peu les vieux rhums du monde entier.
A croire qu'une voix venue d'outre-tombe nous indique le chemin de la félicité et du bonheur. Puissions-nous ne jamais être sauvés de la mort par un dépassement d'utilisation de ce divin breuvage ! Ni qu'il soit cause de notre disparition prématurée.