Journal d'un amoureux de la vie au temps du Corona Virus (suite)

51e et 52e jours de confinement Et les masques chez le pharmacien avaient encore disparu...

51e jour de confinement
Mardi 5 mai

 

France Inter consacre sa journée à la Culture.

Enfin !
On commence à s’apercevoir que la vie de vaut que par les arts. Même les plus ignares, les plus allergiques à la lecture, les plus anti-intellos, s’éclatent les boyaux du cerveau avec de la boum-boum zizique à pleins décibels. Ou se lancent dans des graphes plus ou moins primaires. Recherche d’une esthétique plus ou moins sommaire de leur signature. Un surnom qu’ils déposent un peu partout pour marquer leur territoire comme les chiens.

Attention ! Je ne confonds pas avec le street-art, où là, on rencontre de vrais artistes, qui ont des choses à dire, qui ont le sens de l’esthétique, de la couleur et des formes.

Des quartiers tristes comme des jours sans boulot, des rues à masures avec petits commerces aux rideaux baissés, retrouvent une vie et deviennent un musée à ciel ouvert.
Revanche des enfants de ceux qui ont donné leur vie dans les usines qu’une politique suicidaire a fermées et qui sont devenues des friches industrielles, zones de mort lente où la sauvagine l’emporte sur les pierres, où les vitres sont explosées par des sauvageons en manque d’imagination, et que quelques génies de la bombe de couleur transforment en fresques contemporaines.

Entendu, Fabrice Lucchini, toujours un peu confus et imbu de lui-même, défendre la culture qu’il sent en danger pour tous ceux qui y travaillent, ces intermittents du spectacle, soit, non seulement les acteurs et les actrices, les metteurs en scène, mais surtout, ces milliers d’ouvriers, de spécialistes du son, de la lumière, des décors; de la bouffe et de l’image.

Sa compagne lui a ouvert un site Instagram où il dépose des enregistrements des fables de La Fontaine. Même idée partagée que j’ai eue lorsque je terminais mon journal quotidien par un poème.
On ne peut pas vivre sans beauté. Sans rêve. Sans échappatoire. Sans fulgurances.

Aujourd’hui, il pleut.

Il pleure dans mon cœur…

Il pleure dans mon cœur


Comme il pleut sur la ville ;


Quelle est cette langueur


Qui pénètre mon coeur ?

 

Ô bruit doux de la pluie


Par terre et sur les toits !


Pour un cœur qui s’ennuie,


Ô le chant de la pluie !

 

Il pleure sans raison


Dans ce cœur qui s’écœure.


Quoi ! nulle trahison ?…


Ce deuil est sans raison.

 

C’est bien la pire peine


De ne savoir pourquoi


Sans amour et sans haine


Mon cœur a tant de peine !


Paul Verlaine


Romances sans paroles (1874)

Le Sénat n’a pas voté pour le texte présenté par le Premier Ministre portant sur l’extension de l’état d’exception sanitaire. Na ! Ce n’est pas une rébellion, la droite s’est abstenue, la « gauche » a voté contre, et les marcheurs errants ont voté pour.

Enjeu ? Nul. Puisque l’avis du Sénat est purement consultatif.
Donc, il fait semblant d’exister. C’est bien. Il subsiste encore des « traces » d’institutions démocratiques. Mais ça ne va pas durer.

Trump accuse la Chine de n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour endiguer le SARS-CoV-2. Les chancelleries chancellent. Wall Street redescend. 30 millions de chômeurs.
Depuis, quelques jours on parle de plus en plus souvent de la « grande dépression », celle de 1929 qui se termina par une seconde guerre mondiale, histoire de relancer l’économie.
Le même schéma pourrait se reproduire. Le satellite Terre est dirigé par un implacable système suicidaire aux mains du Capital et qui n’a qu’une hâte, que tout continue comme avant.
Croire que les masses réussiront à s’emparer du poste de commandement et à se substituer aux « fous » qui le dirigent, relève de la rêverie du Promeneur solitaire et masqué.



Frédéric Lordon vient de commettre un excellent article à ce sujet. « Ils ne lâcheront rien ». D’où l’interdiction des plages pour sauver les berniques et les bigorneaux.

Reste aux citoyens d’opposer à cet aréopage de nantis leur force d’inertie.
N’est-ce point les GJ, qui gueulaient « Nous ne lâcherons rien ! » Cela va être une bataille de têtus.
Mais ceux qui possèdent les armes et la propagande sont en meilleure position que ceux qui obéissent.

La désobéissance civique nécessite un long apprentissage et la grève générale n’est qu’un vieux rêve d’anar qui commence sérieusement à dater.

Les générations futures ont du souci à se faire.

J’ai téléphoné à notre ami Germain S., 85 ans, confiné en son appartement de Toulon.
Il fait chaque jour sa promenade autour de chez lui, sans certificat de sortie, les mains dans les poches, ne rencontre qu’une ou deux personnes et rentre sans encombre sans avoir vu l’ombre d’un policier.
« Bof ! S’ils m’arrêtent je leur dirais que je ne sais plus comment je m’appelle ni où j’habite ! » Humour d’auvergnat échoué sur la grande bleue après avoir enseigné sur les rives de la Seine où nous nous sommes rencontrés.
Bon ! Ils vont bien, et c’est le plus important. L’un de leurs trois enfants s’est supprimé il y a quelques années. Ils ne s’en remettront jamais.
Françoise est toujours enthousiaste, dynamique, pétulante, mais lui, est effondré, a perdu plus ou moins le goût de vivre. Donc pas question de lui mettre un masque. Il n’ira pas au devant, il aime trop son épouse. Mais, il s’en fout. Plus rien ne l’intéresse. Enfin, c’est ce qu’il dit. Je me méfie un peu de cette déprime qu’il entretient avec une constance certaine. Certes, elle a des racines profondes, mais… il a toujours aimé la vie.
« Tu sais, il faut du courage pour se suicider. » « Ou une bonne motivation, comme la douleur, la maladie » « Oui ! Mais moi, je me porte bien. Je suis même parfois heureux » « Et bien il n’y a pas de problème alors ! «  Si tu le dis… »
Comme nous tous, ils ont vu leur fille deux fois depuis le confinement. Leurs grands petits-enfants et arrière-petits enfants sont interdits de séjour. D’autant que son fils travaille à la Poste, secteur à risques. C’est du moins ce qu’on nous raconte. Mais sûrement moins qu’en hôpital qui aura été le secteur le plus contagieux de cet épidémie. Comme toujours.

 




52e jour de confinement
Mardi 6 mai

Le Sénat nous avait joué un « court métrage" d’indépendance, hier en boudant les propositions du 1er Ministre. Il est rentré dans le rang et a voté la prolongation de l’état d’urgence sanitaire, plus le traçage de ceux qui ont ou seront touchés par le Corona-Virus ainsi que les personnes susceptibles de les avoir rencontrés.
Comment ?
Ça phosphore chez les geeks pour une appli bluetooth sur smartphone. La crécelle des lépreux du M-A était très efficace et tellement conviviale…

Partout dans le monde, on ne parle que de déconfinement, de reprise. La moitié de l’humanité a été mise aux arrêts sans rigueur.

L’économie libérale mondialisée productiviste paralysée. Chute des actions, c’est le pire ! Augmentation du chômage, et des faillites. Bof ! Les pauvres et les moins pauvres s’en remettront. Il faut que ça reparte comme avant et qu’on récupère vite nos billes.


Bien entendu, la socialisation des pertes sera de rigueur, et certaines grandes firmes n’ont aucune pudeur puisqu’elles réclament à la fois, des aides de l’État et rétribueront quand même leurs actionnaires  en dividendes copieux tout en payant leurs directeurs et cadres avec des salaires écœurants.

Les ministres des finances toussent un peu, mais je parie qu’ils vont se soumettre. Ne sont-ils pas au service du capital ?

Les USA battent des records de contaminations et de décès suivis désormais par la G-B qui a dépassé l’Italie et l’Espagne qui commencent à desserrer les restrictions de confinement en douceur. La Russie semble vouloir rattraper le peloton de tête.

Bien entendu, Trump fait son Donald, il n’aurait jamais dû sortir de Disneyland ! Il est allé visiter une usine de fabrication de masques et va peut-être commencé à en porter… demain.


Au Brésil, les 8000 morts sont atteints mais Bolsonaro, tout comme Trump s’en fiche. C’est la volonté de Dieu, et une épidémie, ça fait des dégâts. Donc, tout va bien. Et puis, comme je l’ai déjà écrit, ce sont les pauvres et donc les noirs qui disparaissent en priorité plus des vieillards qui coûtent plus qu’ils ne rapportent, alors, autant voir dans cette pandémie une cure d’assainissement de la population.

Au total, d’ailleurs, qu’est-ce que moins de 260 000 morts prématurées par rapport aux presque 8 MM de terriens ? Bilan tout ce qu’il y a de provisoire.

La femme de ménage est revenue hier.

Bien sûr, précautions respectées. Elle avait pris sa température, nous a-t-elle dit. Elle portait le masque en tissu qu’elle s’est fabriqué, c’est une ancienne ouvrière de la confection.
Elle avait du gel hydro-alcoolique à disposition, et Reine est allée s’enfermer dans une pièce pendant qu’elle s’occupait des autres.
A un moment, je lui ai dit de retirer son masque. Elle était à l’étage et nous au rez de chaussée, faut quand même pas pousser ! Elle ne tousse pas.
Je ne vous dis pas les joies du masque obligatoire par temps de canicule.

Personnellement, j’ai beau bien le serrer sur l’arête de mon nez, le remonter au maximum, il embue les lunettes régulièrement.

Ce qui a d’ailleurs posé des problèmes lorsque mon ophtalmo a vérifié mon acuité visuelle. La lecture des lettres. Tout d’un coup, flou. Je n’y vois plus rien. Un retour violent de cataracte.
« Attendez ! Reculez ! » me dit-elle. Et un coup de nénette sur les verres de son appareil.
« Allez-y ! C’est la buée. » Exact. O,T,H,P, A… Ouf ! « Et là, c’est mieux ? » « Ce le serait avec un coup de chiffon. » Et nouvel essuyage.

C’est aussi ça, la vie au temps du Corona. Et ce n’est pas demain que ça va s’arrêter.

Sylvie, la femme de ménage, est restée à bavarder, à distance respectueuse avec Reine, toutes les deux trop heureuses de pouvoir parler, enfin, après des semaines de confinement. D’autant qu’elle vit seule en appartement. Elle a dû trouver le temps long, même si elle a été payée normalement. Par contre, il semble qu’elle va peut-être perdre quelques heures de ménage après le déconfinement.

Disons, qu’hier, c’était sa « rentrée », un peu en avance, mais à huit jours près… Reine était toute contente d’être un chouïa en-dehors des règles imposées, et la femme de ménage toute fiérote de les avoir transgresser. Une touche de rébellion ne fait jamais de mal.

Vu l’état de ma douce, elle aurait pu venir travailler bien plus tôt. Mais, un, pas question d’introduire des personnes suspectes, et tout le monde l’est devenu, deux, Reine ne vit pas seule. Donc peu de chance de rentrer dans la catégorie des handicapées à secourir d’urgence.
Et puis, il y aurait toute une paperasserie à mettre en branle. C’est une caractéristique française.

D’ailleurs, il y aura un très beau sujet d’étude pour les doctorants en Histoire.
« Conséquences des rigueurs administratives dans la lutte contre l’épidémie de SARS-CoV-2 en France  et dans les pays de l’UE »

Port du masque obligatoire

En France, c’est obligatoire dans les transports en commun, très recommandé dans les magasins, les super-marchés, partout où l’on est proche les uns des autres.

Aux USA, certains citoyens considèrent que c’est une atteinte à leur liberté et refusent ce masque. Déjà un mort ! Apparemment, un agent de sécurité, descendu pour avoir demandé à un gamin de mettre son masque.

Les maires US sont menacés, les personnels des magasins injuriés. Nous sommes au pays des cow-boys et certains sont encore plus cons que la moyenne mondiale des cons. A commencer par les trumpistes. C’est très bien. Plus il y aura de morts parmi ces guignols plus la terre s’en portera mieux. Malheureusement, le virus ne sait pas distinguer les gens ordinaires et normaux des gens extraordinaires imbéciles. Donc, tout le monde y perd.

Étrange conception de la liberté qui s’apparente, non pas à la responsabilité de chacun, mais relève de la morale TPMG ( Tout Pour Ma Gueule) intrinsèque au système ultra-libéral et inculquée chez ceux-là mêmes qui en sont les premières victimes. Désespérant !

Ce matin, je vais chez le pharmacien pour renouvellement des médicaments du couple. Je demande s’ils ont des masques. Non ! Prochaine livraison mardi prochain. Soit le 12 mai.
« Je ne vais quand même pas aller à Carrefour ! » « Mais je n’y suis pour rien ! » « Je sais bien que vous n’y êtes pour rien. Mais avouez que ça vaut son pesant de rage, non ? » Yeux au ciel et mouvement d’épaules caractéristique et évocateur.

Ces masques auront été le summum de l’efficacité des lois du marché.
« Et puis, pas la peine d’aller à Intermarché, ils n’en ont plus ! » dixit la préparatrice.

Après le papier-cul, c’est la ruée sur les masques. Et pas question de s’en faire mettre de côté. Je ne serai pas étonné que se mette en place un marché noir.
Reste Internet, avec du masque non certifié, à des prix scandaleux quand ce ne sont pas des arnaques, dixit la bonne presse. Donc, je me balade avec des masques chirurgicaux, que je ne renouvelle pas. Vu de loin, je suis dans les normes. Vu de près, je suppose qu’ils ont perdu toute efficacité. Croisons les doigts et croyons en notre bonne étoile, à défaut de croire en la parole de nos gouvernants.

La porte fenêtre de la cuisine est peinte. Le chantier part tout doux. Prochaines fenêtres, deux qui donnent sur la rue. A envisager pour demain matin.

J’ai reçu le nouvel aspirateur. Un Electrolux ultra silencieux et apparemment très efficace. Surprise : made in EU parce que venant de Suède. On fabrique de l’électro-ménager en Europe ! Ouaaaah ! On verra s’il tient plus longtemps que les autres. Le flexible me semble un peu fragile. Bizarre !

De Federico Garcia Lorca :

LA FEMME INFIDÈLE

Je l’amenai à la rivière
croyant qu’elle était jeune fille,
Mais elle avait un mari.
Ce fut la nuit de Saint Jacques
et presque par engagement.
Les lumières s’éteignirent
et les grillons s’allumèrent.
Au dernier tournant des rues
je touchai ses seins endormis
et ils s’épanouirent soudain
comme des bouquets de jacinthes.
L’empois de sa jupe faisait
un crissement à mes oreilles
comme une pièce de soie
que dix couteaux lacèrent.
Cimes sans argent de lune
voici les arbres grandissent
et un horizon de chiens
Aboie loin de la rivière.

*

Une fois passés les ronces,
les épines et les joncs,
je fis sous sa chevelure
Un creux parmi le limon.
Moi, j’ôtai ma cravate.
Elle ôta sa robe.
Moi, le ceinturon-revolver.
Elle, ses quatre corsages.
Ni jasmins ni coquillages
ne sont aussi fins que sa peau,
ni les cristaux sous la lune
ne brillent d’un tel éclat.
Ses cuisses glissaient sous moi
comme des poissons surpris,
à demi pleines de feu,
à demi pleines de froid.
Cette nuit-là je courus
ma chevauchée la plus belle
sur une jument de nacre
Sans bride et sans étriers.
Je ne veux pas répéter
les choses qu’elle me dit.
La clarté de la raison
m’impose la discrétion.
Sale de sable et de baisers,
Elle remonta de la rivière.
Les lys agitaient leurs épées
contre les brises du ciel.

Je me suis conduit en homme,
en vrai gitan que je suis.
Je lui ai offert un ouvrage
à couture jonquille,
et je n’ai pas voulu m’éprendre
d’une femme mariée
qui se disait jeune fille
Quand je l’amenai à la rivière.

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