Une belle leçon de lucidité : 1914 - 2014 L'Europe sortie de l'Histoire ? J-P Chevènement (Fayard)

 

                                    


Pour un auteur qui s'avoue non-historien, J-P Chevènement nous remet en mémoire cette longue histoire commune des cousins germains que sont l'Histoire des français et des allemands.

 

Partant du principe, que la commémoration de la première Grande Guerre où l'Europe se suicida, risque d'être un moyen d'illusionniste pour oublier les causes de ce conflit dont nous subissons encore aujourd'hui les effets, J-P Chevènement, avec sa lucidité habituelle nous inflige une piqûre de rappel salutaire et une vaccination contre l'UE telle qu'elle est.

 

Nous vivrions une deuxième mondialisation. La première s'étant accomplie sous l'hégémonie de la Grande-Bretagne, maîtresse des océans au cours du XIXe siècle, la deuxième sous la férule des Etats-Unis devenue première puissance économique mondiale au cours de la Grande Guerre et qui compte bien la rester.

 

Or, la Chine, qui a une revanche à prendre sur l'Occident qui tenta de la piller, rattrappe son retard et pourrait accéder à cette hégémonie au cours des vingt prochaînes années.

 

Pendant ce temps-là, l'Europe, rescapée de ses deux guerres mondiales, colonisée par l'Empire US, engluée dans un fonctionnement aberrant et coûteux, prisonnière d'une monnaie unique, l'euro-mark, au taux bien trop élevé pour permettre à la France et aux pays du Sud de se sortir de leurs retards, n'est qu'une vaste zone sans armée, sans poids politique, sans panache, et sans boussole si ce n'est le dogme de la financiarisation néo-libérale de son économie, son ouverture aux produits fabriqués ailleurs, sans banque centrale digne de ce nom, avec une population vieillissante, qu'elle partage avec la Chine de l'enfant unique.

 

Les remèdes sont connus :

 

- passer de l'euro monnaie unique, à l'euro monnaie commune, soit le résultat d'un pot commun de monnaies nationales ;

 

- redonner sa fierté à chaque nation sans pour autant sombrer dans le nationalisme qui est tout le contraire du patriotisme bien tempéré ;

 

- réviser l'éducation des jeunes, leur redonner confiance en eux-mêmes, autant que dans les hommes et les femmes politiques qui doivent retrouver le chemin de la responsabilité politique et rompre avec leur tendance à n'être que les marionnettes des milieux financiers et des lobbies ;

 

- réindustrialiser la France en rappelant aux investisseurs et aux entrepreneurs que la grandeur de notre pays et son poids politique tant en Europe que dans le monde en dépend. La France aurait-elle pour seule vocation d'être une zone agricole et un vaste parc de loisirs où les touristes du monde entier viendraient apprécier nos musées, nos plages, nos paysages, la qualité de notre cuisine et le savoir-faire de nos artisans ?

 

 

 

On reconnaît là, les programmes du candidat Chevènement, ses prévisions, ses mises en garde qui se sont révélées exactes contre l'Europe telle qu'elle a été conçue depuis Jean Monnet et Schumann, en passant par les différents traités, de Paris, de Maastricht, de Lisbonne.

 

J-P C a toujours été contre ces fourre-tout, ces "machins" dignes de l'ONU et qui ont abouti, comme prévu, à un euro au bord de l'explosion, et des états du Sud sous perfusion, avant implosion.

 

Un demi-siècle d'expérience d'intégration ratée. Les citoyens privés de leurs droits sur le fonctionnement de l'UE et même méprisés lorsqu'ils ne votent pas comme on le leur demande, sont toujours attachés à leur nation d'origine.

 

Quand, en Chine deux touristes européens se rencontrent, certes, ils se sentent proches mais, c'est d'abord un français qui rencontre un italien  ou un anglais. A preuve, ils vont se parler soit dans leurs langues respectives s'ils sont polyglottes, soit en "globish" comme tous les terriens sous influence US. Les Etats-Unis d'Europe, si chers à V. Hugo ne sont pas pour demain.

 

 

 

Je me permettrais de lui reprocher une vision un peu trop idyllique de la Belle Epoque, où les nations qui allaient se déchirer étaient plutôt "pacifistes, se respectant les unes, les autres".

 

J-P C me semble sous-estimer le désir de revanche d'une partie des français y compris dans les milieux populaires, contre la Prusse qui nous avait ravi l'Alsace et la Lorraine en 1870.

 

Ne pas oublier que les hussards noirs de la République, au sein d'associations de gymnastique, ont mis en place "la préparation militaire", faisant manœuvrer les gamins à partir de 11 ans dans la cour des écoles avec un fusil en bois.

 

Si l'attentat de Sarajevo n'émeut guère les chefs d'Etat qui "partent en vacances ou sont en voyage", la France en 1913 a modifié les règles du service militaire obligatoire qui dataient de 1905 en faisant passer le recensement de 20 à 19 ans et la durée du service de 2 à 3 ans, les obligations militaires passant de 25 à 28 ans.

 

Enfin, en dépit du pacifisme, des mises en garde de Jaurès, l'Etat-Major fut étonné par le très faible taux de réfractaires au moment de la mobilisation.

 

Bien plus, en 1910, au Congrès de la IIe Internationale à Copenhague, il y a eu rejet de l'amendement Vaillant Keir Hardie relatif au déclenchement de la grève générale en cas de déclaration de guerre. Tous ces éléments me semblent confirmer comme une volonté d'en découdre.

 

Par contre, J-P Chevènement décrit clairement que la responsabilité du conflit incombe au "militarismus" prussien et à l'Empereur Guillaume II, l'aristocratie des junkers qui s'est accaparée l'armée et cela jusqu'à l'attentat contre Hitler. C'est eux qui prennent la décision, presque contre les désirs des capitalistes industriels protestants et bien sûr, ils mettent le peuple allemand devant le fait accompli.

 

Il omet aussi de nous dire que le Vatican a toujours été d'une grande compréhension pour le IIe & le IIe Reich ainsi que pour l'Empire austro-hongrois contre cette France républicaine, démocratique, laïque et gallicane alliée à une Grande-Bretagne perdue pour la papauté.

 

Etonnant que J-PC trouve le traité de Versailles pas si mauvais que cela (p136 137) "les peuples ayant été respectés" Mais il est obligé de reconnaître l'explosion de la Yougoslavie, la séparation de la Slovénie d'avec la Tchékie et oublie un peu les déplacements massifs de population en 1945.

 

Si à la veille de 1914, il y a bien des empires coloniaux, chez lesquels on ira chercher de la chair à canon, aujourd'hui, il n'en serait plus rien, puisque ces pays sont indépendants. Ah ?

 

Et la Françafrique ? Et nos interventions ? Et ces chefs d'Etat, ces gouvernants corrompus, ce pillage des ressources du sol et du sous-sol, ces protections dues à nos entreprises ?

 

 

 

Enfin, force est de constater que la dimension écologique de notre actualité est vaguement évoquée mais ne constitue pas vraiment le fond de pensée du Che. Toujours favorable au nucléaire, il semble quelque peu ignorer ce que serait la décroissance nécessaire et incontournable pour que l'humanité n'épuise pas définitivement son satellite. Lui, si bon connaisseur de la Chine, ne semble guère lucide quant son actuelle suicide écologique contre lequel, elle va devoir vite prendre des mesures qui risquent de ralentir son développement.

 

On sent que l'auteur fait quelque peu l'impasse sur le dogme de "la croissance infinie dans un monde fini".

 

 

 

Il n'en demeure pas moins que cet ouvrage est passionnant. Il remet quelques pendules à l'heure. Il devrait revigorer nos élites, qu'elles soient politiques ou économiques.

 

Non ! Ce ne sont pas les vitupérations d'un dinosaure de la politique, mais l'exposé d'un responsable politique de haut niveau, lucide, et ayant une vision de ce qu'il faut faire en assumant notre passé.

 

Germanophile, européen mais pas européiste, J-P Chevènement signe là un livre qu'il faut avoir lu. Notre avenir passe par l'amitié et le partenariat avec l'Allemagne. Nous nous complétons, et cette complémentarité doit être encouragée parce qu'elle est notre force face à l'hégémonie binaire des USA et de la Chine.

 

Aurons-nous des responsables politiques capables d'entendre ces conseils sages et lucides ? A suivre...

 

"Depuis si longtemps, nos histoires nationales, à nous, Français et Allemands, sont si entremêlées que nous devons, ensemble, nous les réapproprier en les confrontant aux enjeux devenus mondiaux, même à notre insu depuis un siècle. Aucun peuple ne peut continuer son histoire s'il ne recouvre pas une raisonnable estime de soi. Et cela vaut pour le peuple allemand comme pour le peuple français qui ne peuvent se comprendre mieux qu'à la Lumière de "l'Histoire longue" et des changements d'échelle qu'elle induit." (p 271)

 

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