«La grande déchirure… le congrès fratricide» de Jean A. Chérasse

Il y a cent ans, à la Noël 1920, à Tours, a eu lieu le fameux Congrès de la SFIO, qui a vu la naissance du Parti Communiste Français et constitué cette « Grande Déchirure » de la gauche.

Ce livre de Jean A. Chérasse, paru aux Editions du Croquant, arrive à point
nommé. Il est clair, il est passionnant, et il est hélas d’une actualité douloureuse.

Nul ne sera étonné que son auteur, travaillant sur le temps long, en historien professionnel, relève dans ce Congrès historique des racines qui taquinent celles des « 72 Immortelles », précédent opus de Jean A. Chérasse qui a renouvelé notre approche de la Commune de Paris, lui aussi paru aux mêmes éditions du Croquant. Confirmation magistrale, au passage de ce qui a toujours existé, ce sont DES gauches dont il faut parler, comme il existe DES droites, que nos folliculaires s’obstinent à résumer en une gauche contre un droite et vice-versa. Elles s’unissent, se querellent, divorcent pour se retrouver avant le prochain différent, voire le prochain orage.

En 1920, il s’agissait de choisir entre une révolution parlementaire, donc réformiste ou la mise en place d’une révolution qui mettrait en place une dictature du prolétariat à la mode russe en adhérant à une IIIe Internationale, puisque la précédente, la seconde avait failli, en étant incapable d’empêcher cette Première Boucherie Mondiale.

Pour bien comprendre l’état des esprits des participants, il faut avoir en tête, deux évènements. D’une part, la I ère guerre mondiale n’est finie que depuis deux ans et les traités qui en ont découlé sont tout juste signés, portant en eux le prochain conflit. D’autre part, la Révolution d’octobre 1917 a porté au pouvoir le parti bolchevik et, pour la première fois dans l’Histoire, la classe ouvrière détient le pouvoir que les bolcheviks défendent d’une main ferme, avant de le capter au profit d'une nomenklatura.

Tout cela transparait au travers des discours que Jean A. Chérasse a triés, et qui nous aident à comprendre les enjeux, les approches des uns et des autres, un certain nombre désirant conserver l’unité du parti et d’autres demeurer sur leurs positions quitte à ce qu’il explose. En fait, la majorité des délégués, est prisonnière des votes qui ont eu lieu dans les fédérations et qui demandent l’adhésion à cette IIIe Internationale verrouillée par les bolcheviks avec, à leur tête Zinoviev.

Certains ont parfaitement compris le danger de se mettre sous la férule bolchevik et mettent en garde leurs camarades. D’autres, littéralement « éblouis » par le succès déjà mythifié de la Révolution russe qui va devenir soviétique avant de devenir stalinienne, rejettent toute liberté de penser par eux-mêmes et commettent l’erreur fatale de vouloir importer une révolution dans une France qui n’a rien à voir avec le passé de la Russie tsariste.

Jean A. Chérasse demeure modeste et impartial. Il se contente de citer, d’analyser, d’éclairer ce Congrès fondateur de la SFIC qui deviendra le PCF.

Comme dans tous les congrès, le logos est roi. Il est le ciment du débat démocratique. Mais là, en dépit des coupes intelligentes de l’auteur, on sombre parfois dans le pathos, ce béton des congrès où l’enculage de mouche le dispute aux effets de manche accompagnés d’applaudissements ou de bronca pour la seule satisfaction de l’orateur.

Reste l’intervention, le mardi 28 décembre, dans l’après-midi, du maire SFIO de Saint-Claude, Henri Ponard, qui déclare qu’il votera pour la déclaration Longuet, soit adhésion à la Troisième Internationale avec des réticences : « Cependant, notre fédération peut s’appeler communiste… Chez nous, le communisme est en application à la base. Notre organisation repose sur l’alliance étroite des 3 mouvements : ouvrier, syndicaliste (coopératif) et parti socialiste. »

En résumé, depuis quelques années, les jurassiens n’ont pas attendu le grand soir, la prise du Palais d’Hiver, ils ont retroussé leurs manches, discuté et créé des entreprises coopératives qui fonctionnent bien, puisqu’elles rapportent des bénéfices aussitôt réinvestis dans du mieux vivre, de l’entraide, de la prise en charge des citoyens.

Quelle leçon magistrale découvrons-nous là ! Valable, autant en ce début de XXe siècle qu’en ce XXIe bien mal parti. Au lieu de se trouver une « tête de gondole » qui passe l’écran dans une présidentielle spectacle, pourquoi ne pas construire à la base, des coopératives, des associations dans les communes, puis en les fédérant dans les agglomérations, les régions ? Un Germinal social. Une montée du sol vers le ciel. Une levée d’initiatives populaires qui remplacerait la gabegie infecte dans laquelle nous pataugeons.

Pas si simple. Certes ! Face aux GAFAM et autres traités internationaux ? Et pourquoi pas ?

Comme conclut Jean A. Chérasse, « Des voies ouvertes à Tours, il en reste tout de même une, qui n’a pas été empruntée : la voie esquissée par la Commune de Paris, celle qui mène à la « fraternité sans rivages » dans une société libérée de ses chaines, uniquement soucieuse du bonheur d’exister. Un monde où règnerait une seule classe : celle de la conscience humaine.
D’ailleurs, le fond de l’air reste rouge.
Alors ? »

Raoul Vaneigem a écrit une post-face à cet ouvrage où l'on retrouve son optimisme en la nature humaine et son indéfectible défense du peuple en lutte pour son émancipation. "Accorder une priorité absolue à l'être humain, bannir les chefs et les représentants autoproclamés, refuser les appareils politiques et syndicaux, tel est le principe fondamental adopté par les insurgés de la vie quotidienne. Il ne règle pas tout, loin s'en faut, mais rien ne se réglera sans lui." écrit-il.

Et plus loin "Tout s'effondre, le roc des vieilles certitudes vole en éclats. La seule vérité c'est la vie qui s'obstine en nous. Non la misérable survie à laquelle nous réduit la tyrannie du travail, du profit, du pouvoir, mais la joie que font étinceler les jouissances de l'amour, de l'amitié, de la création, de l'entraide sans frontières."

Nous reconnaissons bien les VALEURS humanistes qui font tout le charme et l'intérêt du blog de Vingtras et de tous ceux qui le fréquentent assidument. A chacun de résister et de prendre ses responsabilités en fonction de ses possibilités.

Salut et fraternité.

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