Début avril 1917, la discipline se resserre. Conférences et exercices se succèdent pendant notre temps de repos. Nous sommes habillés de neuf et voyons surtout de nouveaux écussons. En fait, la nuit, c'est un roulement ininterrompu à l'arrière du front, tous les pays environnants sont envahis. Les ragots de cuisine font florès mais pour une fois se révèlent exacts. En bref, nous savons maintenant qu'une grande attaque se prépare. Nous y serons naturellement engagés en liaison avec la Division Mangin composée de la Légion et de Sénégalais. Il s'agirait de dépasser les crêtes et d'atteindre Moronvilliers**. Le temps est mauvais et les réglages d'artillerie par l'aviation en pâtissent. Ramenés au repos, nous avons des consignes précises, touchons des coutelas de boucher pour le nettoyage des abris ! et une quantité de grenades citron. Sacs laissés au train de combat, nous voilà partis, la couverture en bandoulière, une musette pleine de grenades, l'autre renfermant boites de singe et biscuits. Attente dans les parralèles de départ creusés d'encoches pour pouvoir s'enlever au coup de sifflet. Journée complète en alerte, acroupi dans la tranchée pendant qu'un bombardement violent pulvérise les positions allemandes. On ne s'entend pas d'homme à homme. La nuit vient et, loin d'apporter une accalmie, les pièces redoublent d'intensité. On devient véritablement abrutis. Vers 4 h du matin, distribution à plein quart de gnôle enrobée d'éther. L'heure H arrive, alors que l'aube point, et au signal du Commt de Compagnie, nous nous élançons baïonnette au clair en criant tout ce que nous savons. A l'infini, à droite et à gauche et, semble-t-il, en bon ordre, c'est un moutonnement de bleu horizon. Nous avons 800 m à franchir pour atteindre la tranchée allemande. Les souliers sont durs à retirer dela boue visqueuse mais nous allons aussi vite que possible pour dépasser le tir de barrage que demandent les fusées boches à leur artillerie. C'est fait, les chutes d'obus sont derrière nous et ce sont les 75 au contraire qui nous précèdent. Nous courons et sautons la première tranchée, personne, nous montons les pentes en nous abritant de trou d'obus en trou d'obus. Bientôt la crête ; à gauche une mitrailleuse nous fait du mal. Le Sergent Bohain me fait signe. Nous nous glissons derrière le fortin et vidons dedans nos musettes de grenades. Enfin la crête, tranchée à demi comblée, quelques cadavres ici et là. Nous les lançons sur le parapet et commençons le terrassement à genoux. Il faut nous attendre à une furieuse contre attaque et par l'interstice que laissent 2 sac à terre, je vois parfaitement avec mes jumelles une file de camions dans la plaine qui s'étend à l'infini sous mes yeux, y débarquer en toute hâte des troupes. L'aviation française sait où nous sommes et les 75, après des tirs trop courts qui nous ont été néfastes, viennent les allonger. Dommage que leurs observateurs ne soient pas avec nous pour repérer la file de camions qui continue de déferler là-bas. Vers 15 h et alors qu'épuisés, nous supputions les chances d'une relève pour le soir, un tir de mousqueterie nous fit nous dresser. C'est alors - et cela m'est un souvenir pénible - qu'au milieu des éboulis et des tronçons des arbres déchiquetés, nous aperçûmes les silhouettes des boches. Immédiatement alertés, faisant feu de tous nos fusils, je vis nettement au bout de ma ligne de mire un calot vert de gris frappé du médaillon rouge. Je pressai la détente et vis mon homme basculer. A la même minute et alors que je rechargeais le magasin de mon Lebel, une balle vint frapper ma main gauche en séton, déchirant ma manche de capote comme un rasoir et me labourant superficiellement le bras. La fine blessure s'exclamèrent mes camarades en me collant sur la main un paquet de pansement. Là-dessus, bon voyage, mais le retour à nos tranchées et nos postes de secours était chose à ne pas faire de suite, en raison du barrage allemand. Sagement et en compagnie d'une série de macchabées boches, je me tins coi dans une sape à demi effondrée et cela jusqu'à la nuit. Je me suis joint à ce moment à une corvée de soupe qui, par tirage au sort, avait été désignée pour aller aux cuisines roulantes. Sans trop de dommage, sinon de fatigue, j'ai rejoint un poste de secours où l'on procéda à mon évacuation.
J'échouais cette fois à Bar sur Aube, dans un hôpital complémentaire, doté de charmantes infirmières. Dorloté pendant 3 semaines, j'en garde le meilleur souvenir. Là encore, permission de 7 jours, et retour au Centre mobilisateur où j'obtins la faveur d'aller faire un stage de 30 jours au 113 e R.I. à Blois en qualité de mitrailleur-télémètreur. Sorti avec mon brevet très apte, je rejoignis le 88 où me présentant au Capitaine de la 2e Cie de Mitrailleuses, il ne me fut pas difficile d'être admis.
En réintégrant mon Régiment, j'appris avec joie qu'une citation à l'ordre de la Brigade avec attribution de la Croix de Guerre m'avait été décernée pour l'action du 17 avril.
Après l'attaque du Cornillet, mon régiment assez éprouvé avait été envoyé à l'arrière pour se reconstituer. Ce sont donc des Officiers et des figures nouvelles avec qui je pris contact au Camp des Romains, face à Saint Mihiel.
Secteur relativement calme où l'horaire des 3 fois 6 jours, en alternance avec le 59e et le 83e R.I. de notre Division fut scrupuleusement respecté. Vint l'hiver et avec lui une modification légère de nos positions qui nous placèrent sur la crête des Eparges. Ce coin avait très mauvaise réputation et dans le chaos des tranchées biscornues, il n'était pas facile de s'y reconnaître. Par contre, les tranchées de soutien au revers du plateau bénéficiaient de sapes bien aménagées. C'est là que je fis mes débuts de mitrailleur et tout en pliant dans les relèves sous le poids de la Hotchkiss, je me sentais soulagé de n'avoir en bandoulière qu'un simple mousqueton et ne plus porter le sac. Et puis, la camaraderie existante entre les hommes d'une même pièce, l'installation dans des positions relativement abritées, l'exemption de corvées de rondins et de chevaux de frise, faisaient que nous considérions la mitraille comme privilégiée.
Coups de mains incessants et nivellement des tranchées de part et d'autre à l'aide de mines et de torpilles, telle fut avec le mauvais temps notre atmosphère aux Eparges. Cela ne se faisait pas sans casse, mais nous n'avons pas eu d'attaque digne de ce nom pendant notre séjour dans ce secteur.
Cependant, notre tour était venu d'aller au grand repos, c'est à dire à 30/40 km du front dans des cantonnements un peu plus propres, où se trouvaient des civils et aussi les Etats-Majors des Divisions avec leur suite d'embusqués de tout poil. Il nous fallait alors nous blanchir, nous décrotter, abandonner nos défroques de tranchée, peau de mouton et passe-montagne, redresser l'échine et défiler l'arme sur l'épaule devant la série d'Officiers Généraux figés sous le porche de la mairie.
Cette vie amolissante ne nous valait rien et très vite le plus souvent venait l'ordre de départ. A ce moment, les bobards circulaient quant au lieu de délices où nous allions nous rendre. Personne n'en savait rien naturellement mais chacun était convaincu que son idée était la seule valable.
En abandonnant ce village dont j'ai oublié le nom mais se trouvant dans les environs de Bar le Duc, nous nous hissâmes avec notre fourniment dans des camions que conduisaient les petits annamites à face de singe que l'on avait tirés de leurs rizières. Après plusieurs heures, on nous fit descendre et rassembler dans un champ longeant ce qui maintenant est appelé la voie sacrée, c'est à dire la route Bar le Duc/Verdun. Nous allions donc à Verdun, c'était sûr et comme secteur de rêve il y avait mieux. Nous étions au début de février 1918 et la pluie tenace et glaciale ne nous abandonnait pas. Déjà, aux abords des forts qui ceinturent la ville et dans le flot descendant, nous croisions des groupes de poilus, véritables spectres changés en statues de boue. Cela promettait d'être réjouissant. Cela le fut au-delà de toute expression.
Après une nuit passée dans les cagnas pleines de rats du Ravin des Vignes, nous partîmes le soir en file indienne nous arrachant à la boue visqueuse qui dépassait le haut de nos chaussures. Par bonds et aussi vite que possible, nous traversâmes le Ravin de la Mort rempli de la pourriture des chevaux abattus et, hélas, de beaucoup de cadavres. Ce qui devait être une piste se trouvait noyé et par mon expérience ultérieure je sais combien atroce était dans ces conditions le rôle des Agents de liaison chargés de conduire les Sections à leurs positions respectives. Je marchais derrière mes camarades alourdi par ma pièce, enfonçant à mi-jambe à chaque pas. Nous nous moquions bien à ce moment des éclatements et notre seul objectif était de ne pas perdre de vue le copain nous précédant. Des heures de marche dans ces conditions abolissent la volonté des hommes. C'est ce qui m'arriva le souffle coupé après mon "ça ne suit pas" suivi d'aucun arrêt. Désespéré et j'apprécie aujourd'hui toute la gravité du geste, je jetais ma pièce sur le bord de la piste afin de suivre et savoir où allaient mes Camarades. Arrivé enfin à l'excavation qui devait nous servir de position, mon Chef de Section me fit faire immédiatement demi-tour, son psitolet aidant, pour récupérer ma pièce. C'était son droit et son devoir et loin de moi est l'idée de le lui reprocher.
Me voici reparti seul sur ce que je croyais être la piste suivie, éclairé de temps en temps par les fusées et les explosions d'obus. Errant de ci, de là, ce fut une nuit de cauchemar. Plongeant de trou en trou, je me souviens avoir lappé de l'eau fangeuse, m'appuyant pour me relever sur une chose molle qui était un cadavre. Désorienté, je buttais dans une carcasse qui était des débris d'un avion, alors que presque sous mes pieds à 5/6 m partait une fusée éclairante boche. Terrorisé et ne sachant si je devais faire un pas à droite, à gauche ou en arrière, je me blottis tremblant de froid et bien sûr de peur, le long du fuselage de l'avion. J'attendis dans cette position que le jour se lève. Des jurons étouffés avec clapotis de gens en marche me secouèrent et j'entendis avec ravissement le "macarel" et le "fils de pute" chers à mes camarades méridionaux. C'était une corvée de soupe d'une Section voisine de la mienne et, comble du miracle, je me trouvais bientôt nez à nez avec le canon de ma pièce fichée dans la boue et à demi ensevelie. Très fier, mais il n'y avait pas de quoi, je regagnais ma position et employai la matinée à nettoyer l'engin de mort que je n'aurais jamais dû abandonner.
Tel fut mon premier contact avec Verdun, plus exactement avec le bois des Chambrettes, jouxtant le bois des Caures où nous nous trouvions dispersés selon la largeur des trous en avant-poste du Régiment. Sans aucun abri, les jambes et les vêtements carapaçonnés de boue qui, formant croûte en séchant représentaient une bonne dizaine de kilos en excédent, je ne sais véritablement si nous avons vécu pendant ces 18 jours, délai maximum qui vit le Régiment descendre au tiers de son effectif. Non pas que le bombardement ou les tirs dans nos postes avancés nous éprouvèrent, puisque les Boches logés à la même enseigne, se gardaient bien de nous asticoter. D'ailleurs, il était curieux de voir les allemands à quelques mètres de nous venir debout relever leurs camarades. Nous leur donnions d'ailleurs un nom, Barbapoux parce qu'il avait une grande barbe rousse, Casse-noisettes parcequ'il était grand et maigre avec de grosses lunettes. Nous leur faisions des signes. Ils nous répondaient avec amité. Seule, la nuit interrompait nos effusions. Je me souviens qu'un soir, pris sans doute de nervosité, il y eut baroud face à nous, grenades, obus de mortier, demande d'artillerie, rien ne manquait. Naturellement, nous répondions de notre mieux et Dieu sait le nombre de bandes que j'ai fait passer cette nuit-là dans mon moulinet. Au jour, je me rendis compte avec regret que j'avais avec mon tir coupé littéralement en deux un pauvre diable de zouave dont le cadavre se trouvait dans l'axe du canon de ma pièce. Les corvées de soupe étaient harassantes. Beaucoup n'en revenaient pas et nous avions imaginé de tirer au sort parmi nous puisqu'il n'y avait aucun volontaire. Un jour, le sort me désigna. Je partis avec une série de bidons en bandoulière et un boutéion à chaque main. Au beau milieu du plateau, explosions, je me mis à courir dans la mesure où c'était possible mais, malheur, un obus tomba sur un dépôt de fusées éclairantes qui, de toutes parts autour de moi, se mirent en branle. Feu d'artifice gigantesque dont je ne réalisai pas la portée sur le champ. Butant contre une racine, je m'affalais pour me relever aussitôt en râclant mes deux boutéions. A perte d'haleine j'arrivai enfin aux cuisines dans le fond du ravin et c'est alors que je m'aperçus avoir trimballé sur 2 km mes boutéions remplis à ras bord de la boue liquide raflée au moment de ma chute. Que dire encore de celui qui, les mains levées, comme pour implorer la Cie s'est englouti debout dans la vase ; de nous tous, dont les leggins remplies de boue par le haut, nous aspiraient vers le fond. Une seule méthode, les déboucler et retirer avec force contorsions les pieds nus. Après, on allait voir un cadavre pour y prélever ses godillots.
Vers la fin de notre calvaire, le Capitaine me demanda d'être son agent de liaison. C'était une planque en d'autres secteurs mais certainement pas à Verdun. Quoiqu'il en soit, me voici mousqueton en bandoulière et un solide bâton à aller visiter chaque jour les sections ; la nuit j'accompagnais le Capitaine dans ses tournées, mais plus de corvées de soupe et abri relatif dans le PC étayé de quelques rondins.
Vint enfin la relève, l'effectif étant squelétique, principalement par pieds gelés et pour le reste à la suite des coups de mains quotidiens. Une première fois, j'ai été chercher les sections de relève au Ravin des Vignes pour accomplir le périple de mes débuts, non sans être eng... par mes suivants, mais qu'y pouvais-je ? Ramené mes propres poilus en un point de ralliement dans le ravin. Je m'attendais à y rester mais l'ordre me vint d'aller chercher mon Capitaine resté à son PC pour la passation des consignes. Je n'y pensai plus et, l'esprit frondeur, je répondis que je n'y allais pas, n'en pouvant plus. Sur ce, discussion et, chose remarquable, appui fraternel d'un camarade que, par la suite, j'ai eu la chance de sauver de la mort, Venteloup, photographe à Biarritz qui, cependant épuisé lui aussi, me dit "je vais avec toi". Geste dont on ne peut sous-estimer la noblesse avec le recul du temps. En définitive, mission totale accomplie, nous nous retrouvions le soir dans les souterrains fort bien aménagés avec lumière électrique de la Citadelle de Verdun, mais quels pauvres types nous représentions.
Toutes les capotes, je dis bien toutes, avaient été rognées, bandes de 10 cm sur bandes de 10 cm, pour abandonner à la boue le surcroi de poids qu'elles représentaient. Nous étions donc vêtus de juste-au-corps bordant les reins, barbes hirsutes, le visage tavelé de croûtes de boue. C'est ainsi que, troupe bien réduite, nous allâmes prendre les wagons à bestiaux à Souilly par une nuit froide de Février. Le train roule et nous brûlons la paille au milieu du wagon, chose impardonnable en d'autres circonstances. Arrivée à Salmagne dans la Meuse à 50/60 km du front. 6 h du matin et, comble de l'ironie, nous voici au pas cadencé, l'arme sur l'épaule, musique et drapeau en tête défilant devant le Colonel, rasé de frais, installé sur les marches de la Mairie. Je dois à la vérité de dire que les indigènes du pays étaient tous là et que j'ai vu pleurer les vieilles devant le spectacle que nous représentions.
** Pour plus de détails à propos de ce secteur , lire le détail des opérations http://souterrains.vestiges.free.fr/spip.php?article31
"La discipline se resserre". 1917, c'est à la fois le début de la Révolution russe, qui commence en février, pour trouver sa conclusion provisoire en Octobre-Novembre.
C'est aussi la grande offensive du général Nivelle qui sacrifie des milliers d'hommes en toute indifférence ou presque avec Craonnes, le Chemin des Dames, et la rébellion des soldats russes qui vont donner l'idée aux français, non pas de rentrer chez eux, sauf pour ceux qui se mutilent volontairement, mais d'être un peu mieux considérés.
Sacrebleu ! Nous sommes des hommes, pas des pions, pas des bêtes, pas des soldats de plomb dans les mains d'un Etat-Major de gosses.
Il s'en suivra des exécutions pour l'exemple. Et Nivelle sera remplacé par Pétain.
De tout cela, Eugène Vincent, demeure silencieux.
Certes, il a participé à cette folie. Certes, il a cotoyé les russes. Certes, il en a bavé au point de lancer sa mitrailleuse n'importe où, quitte à aller la rechercher la peur au ventre sous la menace du revolver de son Capitaine qu'il excuse d'autant mieux qu'il aurait fait la même chose.
C'est entre les lignes, sans jeu de mots, que l'on sent le harassement, l'épuisement, la colère qui s'emparent des esprits.
Je me souviens lors d'une montée au refuge du CAF au Boréon, dans les Alpes Maritimes, en janvier 1969, dans la tempête de neige, les skis aux pieds avec peau de phoque et le sac de vingt kilos et plus, la bouffe pour huit jours, avoir connu un début d'épuisement.
Des camarades, plus en forme que moi, étaient redescendus à notre rencontre, après avoir déposé leur charge et nous avaient soulagés de notre chargement afin que nous puissions atteindre le refuge, toujours plus haut, à la limite des mélèzes et de l'alpe, dans le silence ouaté des hauteurs enneigées.
Enfin arrivé au chaud, - certains avaient allumé un feu -, je me vautrais sur mon lit. Epuisé, recru, n'ayant même pas la force de manger ni de boire, et soudain, mon corps fut secoué de sanglots nerveux irrépressibles qui me firent sortir dans la nuit pétillante d'étoiles, maintenant que les nuages s'en étaient allés. Je ne pouvais pas m'arrêter de pleurer, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon redoublement en seconde. Il fallut que je me calme en essayant de respirer lentement. En pensant à autre chose qu'à Reine et à mes enfants qui étaient si loin de moi, à Rouen.
Mais bordel de merde ! Qu'est-ce que je fichais là ?
La lune sortit de derrière les crêtes et donna de l'éclat à la majesté grandiose du site dans lequel nous allions vivre pendant quelques jours. Elle engendra même des ombres aux mélèzes débarrassés de leurs épines sous lesquels, quelques jours plus tard, je verrai se blottir des bouquetins et des chamois. Je me calmais. Je séchais mes larmes. Le gel commençait à s'immiscer au travers de ma tenue. Je rentrai et eus bien du mal à trouver un sommeil réparateur.
Alors, quand je relis les souvenirs expurgés de mon Pépé, je sais que ma petite faiblesse de ce jour-là, n'était que de la gnognotte à côté de ce qu'il a vécu, lui et ses camarades.
Et l'on peut comprendre, qu'à un moment donné, des hommes aguerris par des années de calvaire, aient eu un sursaut d'orgueil et aient exigé qu'on les traitât avec un peu plus de considération. Voir :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Mutineries_de_1917
Comme lui, j'ai aussi cotoyé la Légion. Une section du Régiment de Cavalerie d'Orange est venue faire un stage en altitude, avec nous les Chasseurs Alpins, à Beuil. Tout comme moi, à l'époque, ils ne savaient pas skier. Qu'à cela ne tienne ! Après avoir fixé leurs chaussures de marche sur les skis en alu. à l'aide de courroies de cuir, - bonjour la sécurité ! -, pris la paire de bâtons, certains, sans écouter les instructions, prenaient leur élan tout schuss, en criant "Vive la Légion!", pleine pente.
En trois jours, il y eut trois fractures et une ou deux entorses.
En 1917, Mangin, responsable de la Légion et des troupes coloniales, sacrifia des dizaines de milliers d'hommes de toutes origines et de toutes couleurs.
Les "chauffeurs annamites à faces de singes" évoqués par mon grand-père, illustrent parfaitement l'état d'esprit de ces générations de l'Ecole Laïque de Jules Ferry, dont on se souvient qu'il fut Ministre de l'Education Nationale, mais aussi, le grand Ministre des Colonies.
Aucune animosité dans les propos de mon grand-père. Juste le vocabulaire usuel de l'époque où Banania sortit son fameux "Y'a bon, Banania !" qui évoluera vers l'abstrait pour disparaître peu à peu au fur et à mesure que les républiques africaines deviendront indépendantes et que le politiquement correct obligera à un bouleversement de notre vocabulaire vers l'orwellien. Ou presque.
Il m'a même raconté combien ces "pauvres types", les Sénégalais, en avaient bavé dans le froid et la neige qu'ils n'avaient jamais vue et connus. Cela aussi, l'avait révolté !
Bon ! Qu'il y ait eu une petite pointe de jalousie pour ces chauffeurs annamites, on l'admettra volontiers. Transporter des bidasses d'un Centre d'Equipement à une zone de combat en restant en arrière, le cul sur le cuir usé de son camion à roues anti-crevaison, cela devait faire envie.
"L'enfer de Verdun" nous est restitué dans toute son horreur. Avec rébellion en prime. Camaraderie. Compréhension des sous-officiers qui "oublient" le refus de repartir chercher le capitaine, parce que, eux aussi, en reviennent et sont crevés.
Elan de fraternité d'un copain. Et hop ! Pépé ne rate pas, à juste raison, le défilé devant le Colonel, rasé de frais, après une nuit sereine entre les draps d'un lit au matelas de laine moelleux avec édredon de plumes, toujours sur les marches de la mairie.
Rien de tel qu'un défilé avec musique en tête pour persuader les hommes que la vie continue et de vérifier les effectifs. Parce qu'on n'oublie pas, quand même, que ce sont des rescapés crottés, barbus, hagards, zombis au bord de la rupture.
"Une, deux, une, deux ! Compagnie ! A droite ! Droite !"
J'aimerais quand même trouver, si cela existe, les souvenirs d'un de ces sénégalais ou des ces indochinois ayant participé à cette "merveille de la civilisation occidentale très chrétienne". Sur le nombre, il y en avait quand même quelques-uns qui savaient lire et écrire.
Quel regard ont-il eu de cette fameuse Civilisation qui, à l'époque, était la seule valable.
Les autres ? Sociétés de "sauvages" et de "païens", des sous-hommes.
Léopold Sedar Senghor:
"On fleurit les tombes, on réchauffe les soldats inconnus. Vous mes frères obscurs, personne ne vous nomme. On promet cinq cent mille de vos enfants à la gloire des futurs morts, on les remercie d'avance, futurs morts obscurs".