max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

740 Billets

3 Éditions

Billet de blog 9 janvier 2014

max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

14-18 Souvenirs croisés d'un poilu de 67 ans et de son petit-fils de 70 ans (7)

max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tout un mois de repos à Salmagne. Nous en avions besoin. Séjour agrémenté de chasses mémorables au sanglier, repas pantagruéliques chez l'habitant, beuveries sonores etc...

Equipés de neuf et pour cause, dotés de renforts nécessaires, il nous fallut dire adieu à ce pays accueillant où le Maire avait dit à ses concitoyens de bien nous traiter. Revu la file des camions et en route direction Verdun, mais cette fois à la cote 304 où rien de sérieux ne s'est passé si ce n'est les bombardements et les tirs indirects auxquels ma Compagnie de mitrailleuses était assujettie. Bois des Corbeaux de sinistre mémoire, Chattancourt, et puis un beau jour de fin avril 1918, sans aucun repos, nous embarquons dans une petite gare avec un long quai pour une destination inconnue. Nous roulions jour et nuit, nos pièces et leurs servants sur des plate-formes pour les tirs anti-aériens. Nous nous sommes reconnus en passant dans la périphérie de Paris. Drancy, la région de Saint Omer. De là, à marches journalières de 30/40 km approximativement  le front. Les Anglais qui tenaient le secteur avaient lâché pied sur une assez grande profondeur et c'est à ce moment critique qu'appuyés par l'artillerie britannique, la nôtre n'étant pas arrivée, nous fûmes engagés pour redresser la situation. Passé dans Locre l'arme à la bretelle alors que, nous l'avons su après, les Allemands étaient dans les fossés de chaque côté de la route. Bifurcation à angle droit et pris position dans les champs cultivés et les houblonnières dans l'axe Cassel/Poperinghe. Avance prudente pour chercher le contact. Combat en rase campagne et prise du Mont Kemmel, du Mont Noir, des villages environnants où les repas étaient encore servis sur les tables. Bombardement prodigieux, tirs aveugles le plus souvent, grosse activité aérienne. Pertes assez fortes, mon rôle d'agent de liaison s'épanouit alors dans toute sa splendeur. J'avoue que ce secteur, pour agité qu'il ait été, me plaisait avec ses défilés, ses recherches du Boche par embuscade et le danger toujours présent auquel on ne pensait pas. C'est là que mon camarade Venteloup dont j'ai déjà parlé eut la cuisse broyée dans la cave d'une maison de garde qui, par l'obus incendiaire l'ayant touchée, prit feu immédiatement. Je savais que cette maison servait de dortoir à une Section de ma Compagnie et fus assez heureux pour entendre les cris du pauvre Venteloup que je chargeai sur mon dos, sa jambe broyée brinquebalante à mes côtés pour le porter une première fois au PC du Bataillon et, le soir, en prenant les mancherons du brancard pour le transporter sous une pluie d'obus au poste de secours éloigné de 600 m.

Dans ce PC du Bataillon où mon rôle d'agent de liaison me fixait en dehors de mes missions à l'extérieur, il arriva une chose tragique. Installé dans une maison isolée à peine endommagée, le Chef de Bataillon, sa liaison et les téléphonistes, campaient dans la cave, alors que nous étions avec le Capiataine de la CM 2 au rez de chaussée. A la suite d'un réglage de l'artillerie allemande encadrant notre bicoque, une salve de 77 nous atteignit de plein fouet. Effondrement du toit et des cloisons, nous nous sommes retrouvés sous les décombres sans aucun mal, mais dans la cave, le résultat avait été catastrophique. Un obus avait dû pénétrer en plein dans le soupirail et, poussière et fumée dissipées, ce fut un véritable charnier qui s'offrit à nous. Téléphonistes, agents de liaison, le gros chien qu'ils avaient recueilli, tout était volatilisé. C'est dans des toiles de tente que nous avons mis les débris sanglants et, le soir venu, avec mon camarade Miquel, je me vois encore creuser le trou où, les dents serrées, nous jetâmes les funèbres fardeaux. Mis les noms dans une bouteille vide, le goulet fiché en terre, le tout surmonté d'une croix rustique.

Nous avons résisté tant bien que mal dans ce secteur aux assauts des boches. L'essentiel est qu'ils aient été stoppés au bas du Kemmel, mais cela nous a coûté cher.

J'ai remporté de cette période du 22 avril au 3 mai 1918 ma seconde citation à l'ordre de la Brigade ; la plus belle.

Après un repos bien mérité à Loon-Plage, proche de Dunkerque, nous regagnions le front de Champagne plus à l'est vers Suippes. Très déprimé par une entérite aigüe, je me souviens surtout du duel incessant de minens, de torpilles et, chez nous du canon de 37, auquel répondaient ceux d'en face avec du 88 autrichien qui nous mettait les nerfs en pelote. Pas de trous ni de sapes, nous nous allongions dans les boyaux mélangés aux cadavres que l'on ne pouvait enterrer. Nos déjections même, faute de feuillées, étaient lâchées sur place et recouvertes d'une pellicule de terre. Les cuistots réalisaient ce tour de force de nous alimenter la nuit, bien que le rata souillé de terre le plus souvent se révélait immangeable. Triste souvenir où le dégoût de soi-même et le hideux cafard ne nous abandonnaient pas. La relève arriva alors que nous ne l'attendions plus, abrutis que nous étions par la fatigue et la saleté. Court repos dans les granges et les masures gorgées de poux. Pas d'eau dans cette Champagne Pouilleuse, la bien nommée ; des corvées harassantes nous commandaient d'aller en quérir au canal à plusieurs kilomètres. Départ une nuit pour une quelconque destination et c'est dans les plaines picardes, dans la région de Rosières et Chaulnes qu'en remplacement des unités de la Division Canadienne, nous fûmes engagés.

Secteur bien organisé par nos prédécesseurs, sapes propres et en bon état. Tirs de harcèlement assez violents. Relèves meurtrières avec avions boches en rase- mottes qui nous criblaient de petites fléchettes, mais en somme, nous en avions vu d'autres et par les bruits de rupture chez les Allemands que nous apportaient les permissionnaires à leur rentrée, nous sentions le moment venir d'en avoir terminé avec cette vie de taupes. En effet, vint un jour où pas un coup de fusil ne nous venait d'en face. Quelques coups de canon et des saucisses à l'horizon, mais il devenait évident que les Boches avaient décroché. Des patrouilles n'avaient trouvé personne en premère ligne et l'ordre nous vint d'aller l'occuper. Fils de fer intacts, il nous fallut ouvrir des chicanes pour nous trouver sans coup férir là où était l'ennemi quelques heures à peine. Des vestiges et souvenirs étaient à portée de la main, mais le casque à pointe trop luisant d'astiquage cachait un piège. Relié à un détonateur, une bombe explosait au nez de celui qui convoitait ce fétiche. Aussi, interdiction de ne rien toucher. Lancé d'autres patrouilles en avant. Elles furent stoppées par quelques tireurs laissés çà et là en sacrifice et vite quelques grenades en avaient raison. Chaque sape était d'ailleurs arrosée de grenades avant d'y pénétrer. C'était plus sûr et ce, d'autant, que de l'une d'elles, gradés en tête, sortit l'effectif d'une section criant avec ensemble le "Kamarad" traditionnel. Ouvrant l'œil, le doigt sur la gâchette, la progresion s'accentue tout de même, arrivés le long du canal de la Somme, dont les ponts avaient évidemment été détruits, nous sentons les Allemands sur l'autre rive. Nous nous organisons en deçà du chemin de halage, dévorés par des nuées de moustiques, ma position étant adossée à un cimetière dont les caveaux ont été vite vidés de leurs cercueils à la suite de l'avalanche d'obus qui nous salua le jour même de notre arrivée. Ces caveaux vides nous ont d'ailleurs été d'un grand secours par la suite pour nous y réfugier.

Des renforts nous arrivaient et j'avais notamment la consigne de neutraliser les tirs adverses pendant le temps, la nuit, de l'installation par le Génie d'une passerelle provisoire jetée sur le canal. Malgré la réplique et le repérage qu'occasionnait le feu de ma pièce que j'avais reprise, je ne cessai pas de dérouler mes bandes de cartouches, mon pourvoyeur étant malheureusement tué à mes côtés. La nuit suivante, le corps franc du Régiment passa la passerelle et nettoyant les abords de celle-ci de l'autre côté, c'est toute la Division qui, bientôt, pourchassa l'ennemi, appuyé de furieuses rafales de 75 venus au trot occuper nos premiers emplacements. En avant toujours, nous avions largement dépassés le jeu des tranchées et en étions au quadrillage des champs aux abris individuels. Quelques nids de mitrailleuses çà et là, des tireurs isolés dans le clocher des églises retardaient bien notre avance mais pour peu de temps. L'échelon régimentaire suivait, l'artillerie de campagne aussi et nous rencontrions dans las avant-postes et les flanquements beaucoup d'écussons jusqu'ici inconnus.

Entre temps, j'avais été nommé Caporal et bénéficiait pour l'action du Canal de la Somme de ma troisième citation.

Ramené à l'arrière, je me vis détaché au Bureau de la Compagnie où je remplis les fonctions de Fourrier. Il m'incombait en lignes de servir en quelque sorte de secrétaire au Capitaine et je me vois encore accroupi au fond d'un trou sous une toile de tente, plongé dans la rédaction de rapports d'effectifs, d'armes et de munitions, absolument comme à la Caserne. Je mettais aussi au clair les notes du Capitaine concernant les citations et les promotions de grade.

Ce qui est assez remarquable dans ce récit, brut, sans fioritures, sans littérature, presque sans plaisir de dire, de conter pour conter, mais seulement de témoigner vite fait avant que l'âge ne vienne perturber la mémoire, c'est cette spécialité des Etats-Majors de ne pas communiquer avec la troupe.

Nous sommes, nous, à l'heure de la communication mondiale, certes, sous haute surveillance de la NSA et de nos services de renseignements, habitués à savoir, plus ou moins ce qu'il se passe dans tel ou tel lieu de la planète.

Là, on déplace les hommes d'un point du front à l'autre sans qu'ils sachent où ils vont, et pourquoi ils vont là. Obéir.

Ordre et contre-ordre sont les deux piliers de la Grande Muette. Soldats de plomb manipulés par des sales gosses de bourges et d'aristos, tellement friqués qu'ils n'hésitent pas à casser leurs jouets en toute impunité.

Maman Marianne leur en achètera de nouveaux, quitte à aller les chercher à l'autre bout de la planète.

A cela, s'ajoute les beuveries lors des temps de repos, histoire de se vider l'entendement, de s'assommer, de s'éclater. Le Père Pinard, on l'a vu, a été l'un des éléments constitutifs de la Victoire. Comme si, un million quatre cents mille morts pouvaient être considéré comme une Victoire.

A l'arrière, s'en suivront les mouvements surréalistes, dadaïstes, la montée de l'espoir communiste, mythifié par le triomphe des bolcheviks, mais qui, là aussi, avec la guerre civile, la lutte contre les armées tsaristes épaulées par des poilus venus des plaines picardes ou champenoises, ne peut guère être considéré comme une Victoire du peuple des travailleurs sur la bourgeoisie et l'aristocratie de l'ancien régime.

Au tsar de toutes les Russies, après le décès de Lénine, ce sera le Petit Père des Peuples, Staline, tout aussi cruel, pervers entouré d'une nouvelle élite qui procèderont à des politiques cannibalesques dans la dékoulakisation des domaines agricoles, le déplacement de population, la famine et la transformation des bagnes tsaristes en archipels du goulag.

Mon grand-père s'est permis une ou deux fois de se rebeller, mais dans le fond, il a gentiment obéi comme la majorité de ceux que l'on avait plongés dans l'enfer des tranchées.

La sécheresse de son récit contrebalance la presse de propagande de l'époque que j'ai parcourue de nombreuses fois lorsque j'étais enfant et adolescent.

On y rencontrait des tranchées allemandes avec des cadavres un peu partout, mais il n'y avait pas de photos des morts français. Anastasie, la censure, veillait à conserver intact "le moral de l'arrière".

La réalité prenait l'aspect de M. le Maire encadré de gendarmes qui venait à la ferme, avec un papier à la main, la gueule de travers, la larme à l'œil, annoncer que l'Albert, ou l'Isidore ne reviendraient pas.

Au premier enfant, ça partait dans les sanglots, et les grandes eaux. Au troisième, ce n'est pas qu'on s'y était habitué, mais comme il y avait du malheur chez les voisins aussi, on s'apercevait que le cœur, comme tout muscle blessé, se durcissait à l'endroit des cicatrices. Ça en mettait parfois certains en rage : "Mais quand est-ce que ça va s'arrêter, cette chiennerie ?"

Les plus politisés, les plus conscients ?, les anarchistes iront jusqu'à faire "la grève des ventres". Plus de gosses. Terminé ! Refus d'engendrer de la chair à canon ! Après une telle horreur, voulue par un peu tout le monde et dont certains en sortaient enrichis, honorés, décorés et repus, une telle humanité n'avait plus le droit de se reproduire.

La majorité des citoyens n'appartenait pas au courant anarchiste. Et les françaises se remirent à pondre, mais modérément.

Pour en revenir à la propagande, je me souviens de ces photos où l'on nous montrait nos valeureux poilus, gras comme des bœufs à l'embouche, rigolards, confortablement assis dans des clairières, occupés à fabriquer des objets dans les douilles d'obus ou de cartouches, sculptant dans des morceaux de bois, le tout dans une atmosphère de colonie de vacances.

On insistait sur le confort et la sûreté des tranchées qui résistaient aux bombardements. On montrait des troupes fraîches et joyeuses montant au front avec le sourire. Et même les camions qui leur évitaient les ampoules. Et je ne parle pas des cuisines roulantes, servies par des cuistots au ventre replé, et leurs aides tous sourires, avec l'alignée des hommes de corvée, eux aussi, pétant de santé.

Il fallait de sacrés bons yeux pour s'apercevoir que certains étaient un peu crottés. Je suis sûr, que même les poux, on les retouchait au crayon spécial à manipuler les négatifs.

Parce qu'il y en a eu des photos de prises. Mais elles ne passaient pas toutes, loin de là.

Comme pour le récit de mon Pépé, il fallait apprendre à lire les images.

Les arbres éclatés à mi-tronc, la blancheur de la craie retournée et retournée et encore retournée sous les explosions, les villages rasés, la cathédrale de Reims martyrisée, sacrédié ! Ça voulait dire quelque chose,  non ? Et nos canonniers en pleine action ? Triomphants !

De qui ? De quoi ? Puisqu'il n'y avait pas de percée finale...

Au printemps 1918, Lüdendorff enfonça les lignes alliées, mais essuya de telles pertes, que ce fut une victoire à la Pyrrhus annonciatrice de la demande d'Armistice. Ça bougeait à l'arrière des deux côtés du Rhin. Grèves. Mouvement spartakiste en vue. Contre-offensive sur la Somme en août.

Tout cela commençait à sentir la fin de partie.

http://www.ecpad.fr/wp-content/uploads/2010/06/1918-08.pdf

Ah ! Pour les plus jeunes lecteurs "les saucisses" à l'horizon, n'ont rien à voir avec les "Sauerkraut", c'est ainsi que l'on appelait les "ballons captifs" qui gênaient le vol des avions de reconnaissance français ou allemands selon où l'on se trouvait. On les ressortira en 1944, voir les photos du port artificiel d'Arromanche.

A propos d'aviation, je me souviens avoir lu les paroles péremptoires d'un de ces experts qui sévissaient à l'époque dans la presse écrite, la seule qui existait, "avec la multiplication des aéroplanes, la guerre est devenue impossible". Expertise déclarée quelques années ou quelques mois avant le début du conflit.

Toujours, dans la même gamme de propos, (j'adore les experts), "compte tenu de nos économies, la guerre ne pourra qu'être courte !"

Nous entendons les mêmes déclarations tout aussi péremptoires, aujourd'hui, sur nos plateaux de télévision, répétés par les mêmes doctes experts qui, d'erreurs en approximations, font le bonheur des "porte-micro" que sont devenus les présentateurs de télévision.

Qu'un homme politique ou qu'un journaliste, un vrai, ose contester, apporter des explications précises, remette les pendules à l'heure et aille à contre-courant de la doxa et il est aussitôt écarté, muselé, ridiculisé, piétiné. En 14-18, l'opinion fut enrégimentée, en 2014, elle est lobotomisée.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.