max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

740 Billets

3 Éditions

Billet de blog 9 janvier 2014

max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

14-18 Souvenirs croisés d'un poilu de 67 ans et de son petit-fils de 70 ans (8)

max angel (avatar)

max angel

Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Septembre/octobre 1918.

Cela sentait une fin proche. Nous étions dans la région de Guise où la progression s'était ralentie. Au cours d'une montée en ligne, la nuit, et à la suite des éclatements qui encadraient notre colonne, je reçus un choc violent au pied gauche qui me coucha tordu de douleur. Adossé au fossé, les brancardiers furent appelés, déchaussèrent mon pied gauche et me l'enveloppèrent soigneusement. Ceci fait, couché sur le brancard, ils m'emportèrent à une espèce de hangar à blé se trouvant à proximité où un jeune américain conduisant une petite Ford me prit en charge après m'avoir offert une cigarette. Une dizaine de kilomètres, arrêt devant un poste de secours d'où émerge un Major qui démaillota mon pied, s'apercevant, à ma confusion, qu'il n'y avait absolument rien qu'une large ecchymose à mon orteil. D'où, retour précipité là où l'on m'avait pris, l'américain me roulant des yeux féroces et moi, très penaud d'avoir sans doute passé pour un resquilleur. Un pied nu, l'autre chaussé, je recherchai vainement ma godasse jetée par les brancardiers et c'est en définitive à un poste de secours voisin devant lequel étaient alignés les camarades tués pendant la nuit précédente que je pus récupérer sur l'un d'eux ma pointure approximative. Retour sans gloire à la Compagnie avec les hommes de soupe.

La stagnation sur les mêmes positions se poursuivit jusqu'à fin octobre et c'est à ce moment qu'après une interruption assez longue des permissions due au décrochage que mon tour de partir revint. Je n'ai donc pas eu la joie de vivre au front la mémorable journée du 11 Novembre 1918.

Je me trouvais à Chartres lorsque la nouvelle fut connue, alors que mon Régiment avait investi Guise la veille. Je partis sur le champ et, indications recueillies au Centre mobilisateur de Saint Dizier, rejoignis mes camarades en folle liesse aux environs de Compiègne. Là, un tri s'était déjà opéré ; les uns partaient pour la Rhénanie en troupes d'occupation, les autres, dont moi-même, étant refoulés sur la Capitale où se trouvait à réprimer, nous disait-on, une grève du Métro. Effectivement, nous fûmes employés dans les stations, nous les Poilus, à poinçonner les billets. Logés chez l'habitant à Bois-Colombes, ce fut une très bonne période. Je remplaçais maintenant le Sergent-Major parti en Allemagne. Continuant à toucher les vacations journalières des troupes de campagne, j'avais un très large boni que j'épuisais en achat de suppléments somptueux à l'ordinaire. Jamais, les hommes n'avaient aussi bien mangé et j'étais particulièrement fier d'afficher les menus à la porte des cuisines rue Mertens à Bois-Colombes, à l'ébahissement des civils qui devaient en déduire que les soldats n'étaient pas aussi malheureux qu'on eut pu le supposer.

C'est là, mes Enfants, qu'au cours d'un bal donné avec la musique du régiment par les Officiers et Sous-Officiers, dont je faisais partie depuis ma promotion au grade de Sergent, aux habitants de Bois-Colombes pour les remercier de leur accueil, que je rencontrai celle qui est votre Maman.

Après Bois-Colombes, ce fut le cantonnement à Monsoult-Maffliers près de Luzarches où, fichu cavalier, je me fis brutalement descendre au milieu du ruisseau par le sinistre mulet que j'avais emmené à l'abreuvoir, puis les fêtes de la Victoire auxquelles j'ai participé, non dans le défilé, mais dans la garde d'honneur au Rond-Point des Champs-Elysées, doté du sabre qu'avait le Sergent-Major que j'étais devenu.

C'est au mois d'août 1919 qu'en gare de la Chapelle, le Régiment prit place dans les wagons de 40 hommes et 8 chevaux, pour rentrer enfin à son dépôt à Auch. Voyage plein de fantaisie, puisque en gare de Juvisy au petit matin, notre train stopppé se trouvait accolé à une rame de fûts de vin provenant de la région bordelaise ; d'où pillage organisé à coups de pistolet dans les douves, remplissage des seaux de campement et ivresse absolue de la généralité. Voir un poilu sur le toit du wagon, complètement nu, gesticuler devant les femmes garde-barrières brandissant leur petit drapeau rouge qui, de fait, restaient médusées, était une chose à ne pas manquer.

Seulement, cet écervelé a payé de sa vie la mascarade lorsque, debout sur le toit du wagon, il ne vit pas venir un tunnel qui le fracassa.

Que dire aussi de notre arrivée en gare d'Auch, à minuit. Malgré l'heure tardive, les jeunes femmes et filles de l'endroit étaient là. Au passage, j'entendis cette réflexion : " Ce ne sont plus les mêmes !" Pauvres, après une refonte de tout le Régiment une dizaine de fois, ce n'étaient en effet pas les mêmes que ceux qui, la fleur au fusil, étaient partis en fanfare le 2 Août 1914.

Caserne, mais discipline abolie, pas de corvées ; nous nous laissions vivre et les hommes ne répondent que très partiellement aux rapports de chaque jour. Nourriture moins abondante pour eux, les subsides pécuniaires ayant diminué en force avec notre entrée en caserne.

Organisation laborieuse le jour de notre arrivée. Chalits avec paillasse mais sans draps ; d'où notre expédition nocturne au Magasin et pillage des draps. Au petit matin, irruption dans notre chambre d'un Adjudant vénérable, encore vêtu du pantalon rouge, véritable type du garde-mites, ayant vécu toute la guerre dans la hantise de se voir délogé, mais reprenant sa morgue dès que le danger s'était effacé. Il entra en une forte colère, prétextant que nous avions pris des draps d'officiers et non ceux réservés aux Sous-Officiers. Inutile de dire qu'il prit la porte plus rapidement qu'il n'était entré.

Mon héros a donc failli passer pour un "lâche". Tout ça pour un éclat de saloperie qui lui a causé une douleur au pied.

Pas besoin de faire de la psychologie de comptoir pour avouer que mon Pépé, devait commencer à en avoir marre et qu'inconsciemment, une bonne chti'te blessure, pas trop handicapante l'aurait bien arrangé. C'est le genre de choses qu'on n'avoue pas, mais qui existe dans la réalité.

Et puis repartir au casse-pipe avec un pied ecchymosé, c'est quand même de l'héroïsme, même si l'on se sent quelque peu brenneux.

 "- Tiens ! Eugène ! On te croyait bordé par les jolies infirmières !"

" - T'es encore miraculé, Eugène ? Pas de pot pour cette fois !"

" - Eh !  Eugène, t'éloigne pas trop ! S'il m'arrive la même chose que toi, occupe-toi de moi !"

Entre poilus, les vannes, ça y allait à la manœuvre. D'autant que pour ceux qui connaissaient mon Pépé, ils savaient bien ce qu'il avait fait, ce qu'il avait enduré et que s'il y en avait un auquel on ne pouvait pas lui reprocher de se défiler, c'était bien lui. Alors, pour une fois, qu'il était pris en flagrant "délire" de blessure imaginaire, autant s'en payer une bonne tranche. De rigolade.

Tout le monde aura remarqué cette obsession légitime de la bouffe. Comme personnellement, je le répète, en jeune vieillard ratiocinant : "On peut se moquer de tout, SAUF de la bouffe !" A croire que c'est de famille.

L'individu est d'abord un corps qu'il faut alimenter correctement pour qu'il puisse agir et penser correctement. Cela, je l'ai dans mes gènes. Que les généticiens me pardonnent, mais je sais qu'ils ne sont pas tous imperméables à la littérature.

" C'est là, mes Enfants, qu'au cours d'un bal donné avec la musique du régiment par les Officiers et Sous-Officiers, dont je faisais partie depuis ma promotion au grade de Sergent, aux habitants de Bois-Colombes pour les remercier de leur accueil, que je rencontrai celle qui est votre Maman."

Non, mais Pépé ! Il va falloir que nous nous contentions de  cela ? Concis ! Trop concis, Sire !

Là, je suis obligé d'imaginer, de broder, d'évoquer, de supputer, de rassembler des souvenirs, des bribes de conversations que je n'aurais pas dû entendre et comprendre.

Et puis, nous avons les photos, prises à Bois-Colombes justement. Lui, qui va sur ses 24 ans, une moustache noire semblable à celle que porteront parfois ses fils, mes oncles. Cheveux abondants, noirs aussi, le teint bronzé par la vie au plein air depuis 1915, l'uniforme avec une croix de guerre, les galons de sergent, le regard vif.

Elle, elle ressemble à "Coco Chanel avant Chanel". Belle, regard intelligent, avec une pointe d'ironie, de défi. Elle était née dans le Cher, avait trois soeurs dont une qui "monta" la première à Paris où elle faisait dans la lingerie fine. Elle attira ses autres soeurs, dont ma Mémé qui apprit à faire des chapeaux. Modiste qu'on disait. Et toute sa vie, elle suivit la mode.

Le bal ! Il nous faudrait un Scola à défaut d'un Visconti pour tourner cette scène du bal.

Mais je vois bien, d'un côté, l'orchestre de cuivres et de tambours en uniforme bleu horizon sur une estrade, des drapeaux tricolores partout. Avec peut-être quelques drapeaux britanniques et états-uniens, une buvette de l'autre côté de la salle et, entre la buvette et l'estrade, des tables avec des chaises où les civils viennent s'installer, se mêler aux militaires, et au centre, l'arène où les danseurs évoluent de valses en polkas, de mazurkas en javas. Pas encore de "fox-trotte", le jazz commençait à peine, débarqué avec les yankees. Y avait-il déjà des tangos, des mambos ?

Rose est sûrement venue avec ses sœurs ou des copines. Eugène, a dû se donner du courage avec quelques apéritifs, a repéré cette beauté qui, visiblement était en chasse d'un survivant capable de lui faire de beaux enfants. C'est que les hommes de cette génération-là étaient sacrément devenus rares. Leurs regards se croisent, se figent. Il s'approche, avec encore plus de trouille que pour monter à l'assaut, il s'incline comme il a vu faire chez les officiers et il invite cette splendeur de femme à danser, lui qui ne sait pas trop danser.

Elle lui sourit, comme je l'ai vu parfois sourire. Un grand soleil qui perce les nuées et qui vous remue les tripes. Elle a dit oui. Il l'emmène vers la piste de danse. Parquet ou pavés ? Il s'excuse de ne pas trop savoir danser. Elle regarde cette bosse de chair sur son nez, témoignage de sa bravoure. Il a des fossettes quand il sourit. Il sent un peu le vin et le tabac, c'est à dire l'Homme. Et ils tournent, d'abord en silence, puis il ose lui demander son nom.

- Rose !

- C'est merveilleux Rose !

- Ah ! Vous trouvez ? Moi, je n'aime pas mon prénom.   Et vous ? Comment dois-je vous appeler ?

- Max !

- Non ?

- Si !

- Comme Maxim's ?

- Non ! Comme Max Linder.

Et ils éclatent de rire tandis que la musique s'arrête. Ces deux-là, comme leur petit-fils plus tard, se marieront pour le meilleur et pour le rire. Il ne peut en être autrement. Vive la France !

(Fin de la séquence)

Ni Rose ni Eugène n'aimaient leurs prénoms. Je découvris que mon Pépé était connu sous le nom de Max, lorsqu'à 18/19 ans, pour reprendre sa manière d'écrire, je m'arrêtais à Cosnes sur Loire chez ma grand tante Madeleine. Je descendais en stop vers des cieux plus cléments. Nationale 7. Madeleine me demanda :

- Et tonton Max, ça va ?

Je demeurais demeuré, les yeux en billes de loto, comme les avait pour rire, mon Pépé, qui en réalité m'effrayait plus qu'il ne m'amusait lorsque j'étais encore bébé. Tonton Max ? C'est qui celui-là ?

Madeleine se demanda si ce gamin maigrelet avait bien son entendement.

- Enfin ! Gérard... Ton grand-père Vincent.

- Ah ! Oui... Oui, oui, il va plutôt bien.

Ainsi, le coquinou avait changé de prénom pour emballer sa Rose de Bois-Colombes.

Moi, quelques mois plus tard, du côté de la haute vallée du Guil, j'eus bien des succès auprès des filles de la vallée et des estivantes, en me faisant passer pour Peter, un anglais venu encadrer la colonie de vacances de la CAF de Rouen. C'est fou ce qu'un jeune homme, un peu perdu, hésitant avec ses mots et possédant ce charme de l'exotisme bon genre, peut avoir, pouvait avoir de succès auprès de ces demoiselles.

Le pinard pillé, la grande défoule, la griserie de la paix, Entre deux mers ou Premières Côtes de Blaye ? On s'en fiche on est vivants, nom de Dieu !

Et l'autre, à poil sur le toit du wagon, qui se tue, heureux et saoul comme un polonais : "Mort pour la France !"

Je me souviens d'une conversation avec mon oncle Jacques, celui qui était parti en Autriche au STO, sur les conseils de son père puisqu'il s'agissait de remplacer un soldat prisonnier père de famille, en Allemagne par un volontaire célibataire plus jeune. L'esprit de corps, de solidarité, chevillé à l'âme jusqu'à croire aux foutaises de la progande collaborationniste.

Jacques, avec diplômes d'officier mécanicien du centre de formation du Havre, se retrouva donc dans une usine qui fabriquait des moteurs d'avions. Assez rapidement, devant les brimades et surtout par patriotisme, il agrégea un réseau de résistance qui s'était formé à l'intérieur même de l'entreprise. Il y apprit à intelligemment saboter les moteurs, puis, quand la Luftwaffe s'aperçut de la fragilité des moteurs les plus récents, il y eut répressions, humiliations, suspicions, vexations, punitions comme s'ils étaient en camp de travail.

Il s'enfuit vers la Tchécoslovaquie, fut incorporé à la Résitance tchèque, participa à quelques batailles contre les nazis, peut-être aussi au maintien du taux de démographie de la nation tchèque et, libéré par les soviétiques, il fut rapatrié vers la France via Odessa.

Cette belle jeunesse dans la paix retrouvée, à la descente des camions ou du train, aperçut les eaux scintillantes et bleues de la Mer Noire. Ils se déshabillèrent promptement et, incapables de lire le cyrillique des pancartes, ils coururent se jeter à la baille.

Je les vois, riant, courant, heureux, vers cette mer si tentante, avec dans la tête, la joie de retrouver leurs parents, leurs ami(e)s quand le premier de la course fut soudain pulvérisé par une mine cachée dans le sable.

Oh non ! Meeerde !

Oui, Pépé, tu as raison. Ceux qui revenaient n'étaient pas les mêmes que ceux qui étaient partis.

Non seulement parce que bien trop y étaient restés, mais parce que tout homme change avec le temps, à une vitesse plus ou moins rapide.

Or, s'il y a une activité qui transforme des êtres humains, c'est bien la Guerre.

Ils partent agneaux et reviennent chacals.

Certains ne s'en remettent jamais.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.