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Vieux lucide, donc sans illusions, mais toujours pas encore sans espoir quoi qu'il écrive.

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Billet de blog 10 janvier 2014

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14-18 Souvenirs croisés d'un poilu de 67 ans et de son petit-fils de 70 ans (9 & fin)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Août/Septembre 1919, vie décousue, excellente, avec stages chaque jour dans les cafés de la Ville et assistance assidue aux bals et réjouissances organisés en notre honneur. J'oubliai le défilé officiel devant les notabilités et l'ensemble de la population. Sabre au clair, je remplaçais les Officiers de ma Compagnie, tous légionnaires et massés au carré. Mon "tête droite" avec abaissement du sabre n'avaient rien à envier aux meilleures traditions.

Enfin, le 9 septembre 1919, fut le jour de ma libération. Après un exposé du Chef de Bataillon sur les avantages que j'aurai en obtenant le grade de Sous-Lieutenant si pour 2 ans j'acceptais de partir au Maroc ; offre aimablement refusée au garde à vous, mes camarades firent atteler toutes les voiturettes de la Compagnie pour me conduire à la gare. Il était 6 h du matin et nos hurlements firent se lever bon nombre d'Auscitains. La musique n'était cependant pas au rendez-vous et c'est bien dommage.

Voici pour ma satisfaction personnelle mon récit terminé. Je l'ai griffonné d'un seul jet pendant une dizaine d'heures à peine. Je n'y veux pas changer une virgule.

D'autres que moi, auteurs éminents, tels Roland Dorgelès et Maurice Genevoix, auraient su y ajouter davantage de poésie et moins de fautes de syntaxe, mais en ce qui me concerne, le cachet de l'exactitude m'est cher et je ne veux ni enjoliver ni amoindrir ce récit qui est le véridique reflet de ce que, en principales phrases - quelques-unes puériles, dont je m'excuse - j'ai vécu à l'âge où l'on devient un homme.

Qu'il me soit permis en terminant d'accorder une pensée émue à ceux de mes Camarades disparus dans la tourmente. A l'occasion d'un pèlerinage à Douaumont, j'ai senti avec acuité combien ils m'étaient chers.

Qu'êtes-vous devenus mes Amis, mes Frères, Decarsin, l'homme racé ; Léon Cruque, le bon copain ; toi Lesur, le chtimi ; Tessier, le paysan morvandiau ; Moynier, l'avocat de Lyon et toi Robert Rua dit Rigadin, la gouape de Montparno, dénué de scrupules mais toujours prêt pour les coups durs et pour ne pas abandonner un copain tombé entre les lignes. Qu'es-tu devenu Bannier, épicier à Landerneau ; Miquel, chapelier à Saint-Gaudens ; Sathic, représentant à Bayonne ; Gaston Barthet, au bouc et à la pipe légendaires, graveur rue Borie à Bordeaux ; Lasbezeilles, facteur à Condom et toi Pierre Cholet que je sais tué d'une balle au front alors qu'amoureux de la fille de ton Patron, Huissier à Chartres, tu allais chercher une pauvre petite fleur au-delà du parapaet pour l'envoyer à ta belle. Combien d'autres avec qui j'ai porté 4 ans le collier de notre misère et que j'ai aimés.

           * * *

        Le temps passe apportant d'autres soucis et d'autres joies. Les générations se succèdent et tous ces souvenirs ne seront bientôt que poussière. A vous, mes petits-enfants de les conserver votre vie durant en les plaçant en reliques de votre généalogie qui, pour ne pas être d'extraction noble au sens que l'on veut attacher à ce terme, n'en est pas moins honnête et digne de respect.

                            Le Havre, juin 1962

               signé Eugène Vincent

Tu as vu, Pépé, j'ai respecté ton écriture. Tes phrases un peu alambiquées, ta ponctuation bizarre, tes majuscules, tout y est.

Mission accomplie !

Je sais que tu aurais aimé, comme moi, les ordinateurs et surfer sur le net. Si tu savais les milliards de pages qui s'y trouvent... Et les références. On sait presque tout.

Mais dis-toi bien, que de tous les milliers de livres qui ont été écrits sur cette Grande Guerre, c'est ton récit que je préfère.

Les images de toi qui me font peine, c'est toi, assis derrière ton bureau, le regard tantôt dans le vide, tantôt en alerte, muet, la peau tavelée des vieillards et la couleur de tes yeux, jadis bruns qui devenaient bleu horizon, comme tous ceux des personnes très âgées.

Tu avais fait un AVC et, une fois de plus, tu t'en étais sorti. La partie de cache-cache avec la Mort se poursuivait, mais là, la salope t'en avait mis plein la tronche.

Mémé parfois baissait la voix :

- Vous savez, il n'entend plus très bien, n'est pas toujours très conscient, mais je me méfie. Il lui arrive d'avoir des moments de lucidité. Non ! Ce qui est le pire, c'est qu'il se laisse aller. Il faut lui changer ses couches. Ah ! Ma pauvre Reine, ça m'épuise.

Je crois que le pire, c'était de constater, que toi qui aimais lire et écrire, qui avais signé des milliers de rapports, de bordereaux, vérifié des centaines de comptes, éplucher des milliers de connaissements, tu étais désormais dans l'incapacité d'établir un chèque.

Ta main refusait d'obéir. Pas de Parkinson, pas d'Alzheimer ! Non ! Dans la complexité de ton cerveau, une tuyauterie de rien du tout avait pété et te laissait infirme, handicapé. Ce que tu avais toujours redouté.

Et alors que tu étais désormais prêt à convoler avec elle, - tant pis pour Mamoune et le reste de la famille ! -, la Camarde te faisait languir, histoire de se venger de toutes les fois où tu avais fui ses bras si désirants. Quelle garce !

Je suis aujourd'hui plus âgé que tu ne l'étais quand tu as écrit ce que nous venons de lire. Bizarre ! Je suis, moi aussi un grand-père que l'on appelle Gégé, et non Pépé.

Je suis heureux de jouer les anciens, même si mon corps commence sérieusement à me trahir à coups de douleurs, histoire de m'obliger à être conscient que je suis encore vivant.

Je ne sais pas comment tu vas le prendre. Mais trois de mes petites-filles, - oui ! toi tu n'en as eu qu'une, moi, j'en ai cinq et un seul petit-fils -, ces trois "princesses-là" sont franco-allemandes. Leur père, que j'aime comme mes autres fils, vient de la "Bochie".

La meilleure chaîne de télévison que nous regardons, Reine et moi, Arte, est franco-allemande.

Tu as été élevé, éduqué, conditionné pour lutter contre nos "ennemis héréditaires". Ils sont devenus nos "amis" incontournables.

Bien plus, lorsque nous allions nos savoir-faire, nos compétences, nos différences, nous sommes les meilleurs de la planète.

Oh ! Tu les aimerais mes petites qui commencent à me dépasser.  Comme tu adorerais ma dernière belle-fille, la compagne de Dante, mon deuxième fils que tu n'as jamais connu. Elle aussi, son papa est allemand, né en 1942 comme Reine, à huit heures d'intervalle.

Tout ce que compte de notables la société française, va, l'an prochain, pérorer sur le centenaire de la guerre de 14. Une fois de plus, on va vous ré-enterrer sous les fleurs. Couronnes, gerbes et rhétoriques.

Tu demeures à jamais mon héros. Mon cocu magnifique !  Désolé ! Mais si tu savais comme j'enrage devant ces milliers de tombes où des enfants d'une vingtaine d'années pour la majorité d'entre eux ont été transformés en loups puis en cadavres, fauchés à la grande moissonneuse-batteuse de la Guerre.

En 1968, nous n'étions pas d'accord. Toi, devenu gaulliste peu après ma naissance, en 43, et moi flirtant avec les "rouges" et les "noirs" que tu avais combattus. Nous avions échangé quelques propos à haute tension. Mais je t'avais laissé le dernier mot. On n'allait tout de même pas se fâcher pour des idées. Ni encore moins mourir pour elles. Zut ! La vie avant tout !

En 1940, il y eut des bombardements sur le Havre, le port. Tu envoyais Mémé et vos enfants à la cave. Toi, tu grimpais les deux étages, et tu regardais le spectacle des explosions, des balles traçantes et le ballet des projecteurs de la DCA. L'horreur possède une fascination qui fait la fortune des producteurs de films de ce genre. Cela te rajeunissait. Et je sais qu'en même temps, tu y allais de ta larme en te souvenant de tous tes copains hachés, enfouis, tués en pleine jeunesse.

La "der des der", tu parles !

Ton plus beau cadeau, c'est de nous avoir donner ta fille pour mère, et transmis ton amour pour la vie, même si, tes nuits étaient parfois envahies par des cauchemars qui te mettaient en sueur et perturbaient le sommeil serein de ta Mamoune.

Ne m'en veux pas trop d'en avoir ajouté à ce que tu as écrit. Moi aussi, je le fais pour mes enfants et petits-enfants.

Tu vois ! Tous les deux, nous venons de jouer un sacré tour à l'oubli, qui est pire que la mort.

Bisou ?

Moi : - Mémé, il pique, Pépé !

Mémé : - C'est vrai cela. Quand est-ce que tu comptes te raser ? Les poilus, c'est fini tu sais.

Pépé : - Il ne manquerait plus que ça !

                       Saint Léger du Bourg Denis,                                 décembre 2013                                  

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