"L'individu est tout, et le tout n'est plus rien. Que faire pour qu'il devienne quelque chose ? Comment au royaume éclaté du MOI, JE, susciter ou réveiller des NOUS qui ne se paient pas de mots et laisse chacun respirer ? Qu'est-ce qui peut encore sceller une complicité, en dehors de la maison, du stade et du bureau ? Questions urticantes mais que je ne crois pas intempestives." Préface de "Le moment fraternité" de Régis Debray.
C'est le moment de lire ou de relire ce livre qui est une alerte contre l'hyper-individualisme dans lequel nous baignons depuis les années 80, conséquence directe du lent triomphe du libéralisme financiarisé qui place les individus en concurrence permanente, les uns CONTRE les autres, en rivalité constante, dans un darwinisme social impitoyable.
Or, la réaction spontanée, d'abord, puis quelque peu récupérée ensuite, à la juste émotion causée par l'attentat contre un journal fondateur et continuateur de mai 68, donc haï par bien des gens, nous interpelle par son ambiguïté.
A la fois, les gens, du moins ceux qui ont encore une certaine idée de "la liberté de pensée", se sont rassemblés, ont marché ENSEMBLE, ont pleuré ensemble, se sont rassurés ensemble, MAIS avec une profession de foi très individualiste "JE suis Charlie".
Certes, il y a eu quelques NOUS, mais très en minorité.
Or "là où il y a un nous, il y a une sacralité ; et là où le nous se disloque, le sacré s'estompe." R. Debray
L'immense empathie suscitée par l'horreur des massacres se devrait d'être poursuivie par une reconquête de ce sentiment d'appartenance à une Nation, à une civilisation, d'autant que les auteurs de cette horreur sont des citoyens français. Le mal existe donc dans notre société. Le système idéologique dominant, ce capitalisme de casino à la sauce droits-de-l'hommiste, a en partie fabriqué ces extrémistes.
D'une part, l'école n'a pas su leur inculquer ce qu'est la laïcité, ne leur a pas expliqué l'histoire des religions, ne leur a pas donné les moyens de se faire une opinion d'individus libres. La politique poursuivie depuis des années a tout mis en œuvre pour encourager les communautarismes en autorisant et en finançant les écoles confessionnelles, au nom de la tolérance et de la liberté, alors que, justement, ces religions, prétendument "révélées", ne tolèrent pas fondamentalement, la supériorité de la loi des hommes sur celle du dieu qu'elles ont inventé.
Parallèlement à cela, c'est aussi le refus de traiter à égalité nos concitoyens issus de l'immigration. La société les marginalise en leurs réservant des tâches bien définies par la couleur de leur peau et les préjugés qui vont avec. N'en déplaise aux élucubrations de Houellebecq, mais que la France se dote un jour d'un Président de la République d'origine maghrébine ou de couleur ne devrait pas constituer en soi, un scandale à condition qu'il s'engage, comme tout président respectable, à être le garant de la laïcité et de la séparation des églises et de l'Etat.
N'y a-t-il pas eu dernièrement un "Présidenticule" qui a osé déclarer "la supériorité des prêtres sur les professeurs des écoles" ? Il avait d'ailleur utilisé le mot "instituteur". C'est à ce genre de renoncement, à cette haine portée par le patronat contre "l'esprit de 68" repris par M.M. Sarkosy et Macron que l'on déboussole les esprits, que l'on divise, que l'on individualise en ne donnant comme seul espoir, comme nouvelle religion dispensatrice de "bonheur", la Française des Jeux et les compétitions sportives.
Je doute fort que les journaux aux mains des magnats de la finance et de l'Etat renforcent le "NOUS" au détriment du "JE", car ce serait la porte ouverte à une résurrection d'une réalité de plus en plus d'actualité : la "lutte des classes" et la remise en question des communautarismes, l'unité de la Nation contre une mondialisation si bien représentée par les marionnettes de l'UE, ces supplétifs de l'Empire des USA en déclin.
Ah ! Rêvons un peu de Renaissance !
Il ne tient qu'à NOUS de l'imposer puisque nous serions, paraît-il, toujours en démocratie. Il y a du travail sur la planche !
A NOUS de NOUS prendre en mains !