Flaubert et la Commune de Paris

On commémore cette année le 200e anniversaire de la naissance du « Garçon », le grand homme de Rouen qui en possède quelques-uns et dont le dernier hommage a été l’attribution de son illustre nom à un pont-levant. Commémoration aussi du 150e anniversaire de la Commune de Paris, avec un M. Thiers qui écrasa les communeux avec la même sauvagerie que celle de M. Bachar Al Assad.

               Fils de chirurgien de l’Hôtel Dieu de la ville, dont le bâtiment a été transformé pour devenir la Préfecture de Seine-Maritime, il fut considéré comme le « raté » de la famille puisque préférant la plume au bistouri. 
    Bambocheur, macho impénitent, collectionneur de chaudes-pisses lors de son voyage en Egypte et en Palestine avec son ami Maxime Du Camp, il accumule les « expériences », les sensations, les paysages, les mœurs, le bonheur de voyager, comme on ne sait plus le faire. Observateur impitoyable de la bourgeoisie contemporaine, fustigeant la médiocrité des petits commerçants, et autres grands fermiers, c’est avec un œil aristocratique qu’il considère le peuple, nécessairement ignare, inculte, sans imagination, naïf, et surtout « dangereux ». « Classes travailleuses, classes dangereuses »
    
    Aussi, quand la soldatesque prussienne se déverse sur la France et vient jusqu’à Rouen, il chancèle, et pleurniche sur lui-même et la France humiliée possédant une clairvoyance certaine sur ce que cela va entraîner. 
    
        « À George Sand.
      Dieppe, 11 mars 1871.
    

 Chère maître,
 quand se reverra-t-on ? Paris ne m’a pas l’air drôle. Ah ! Dans quel monde nous allons entrer ! Paganisme, christianisme, muflisme : voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Il est triste de se trouver au début de la troisième.
      Je ne vous dirai pas tout ce que j’ai souffert depuis le mois de septembre. Comment n’en suis-je pas crevé ? Voilà ce qui m’étonne. Personne n’a été plus désespéré que moi. Pourquoi cela ? J’ai eu de mauvais moments dans ma vie, j’ai subi de grandes pertes, j’ai beaucoup pleuré, j’ai ravalé beaucoup d’angoisses. Eh bien ! Toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. Et je n’en reviens pas. Je ne me console pas. Je n’ai aucune espérance.
      Je ne me croyais pas progressiste et humanitaire, cependant. N’importe ! j’avais des illusions ! Quelle barbarie ! Quelle reculade ! J’en veux à mes contemporains de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle. Le fiel m’étouffe. Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanscrit et qui se ruent sur le champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent, ces civilisés sauvages me font plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, va être soldat ! La Russie en a maintenant quatre millions. Toute l’Europe portera l’uniforme. Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce, et notez qu’on ne va penser qu’à cela, à se venger de l’Allemagne. Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de tous nos efforts, l’idéal de la France.
      Je caresse le rêve suivant : aller vivre au soleil dans un pays tranquille.
      Attendons-nous à des hypocrisies nouvelles : déclamations sur la vertu, diatribes sur la corruption, austérité d’habits, etc. Cuistrerie complète !
      J’ai actuellement à Croisset douze Prussiens. Dès que mon pauvre logis (que j’ai en horreur maintenant) sera vidé et nettoyé, j’y retournerai ; puis j’irai sans doute à Paris, malgré son insalubrité. Mais de cela je me fiche profondément. »

    Lucide, autant sur les évènements que sur lui-même. Rien sur les souffrances des parisiens qui subissent le siège depuis l’automne, bombardements, approvisionnement  plus que difficile, résistance à l’occupant alors que le gouvernement négocie le retrait des troupes d’occupation avec de l’or et deux provinces.

 

« Probablement à Goncourt.
      Croisset près Rouen, [16 mars 1871].
      Mon cher ami,
      Votre lettre m’a fait bien du plaisir. De ce côté-là c’est une inquiétude de moins.
      Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de rage et de chagrin, cet hiver ! Les parisiens qui ont beaucoup souffert ne se doutent pas de ce que c’est que l’invasion. Avoir ces cocos-là chez soi dépasse toute douleur.
      Nous nous raconterons (prochainement je l’espère) nos impressions prussiennes et vous verrez que je n’ai pas été épargné.
      Ma santé physique est rétablie, mais le moral reste profondément attaqué, et je ne crois pas qu’il revienne.
      Oui ! J’avais des illusions ! je ne croyais pas à tant de sottise et de férocité. J’en veux à mon époque de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle ! Quelle reculade !
      Dans quelque temps l’Europe entière portera l’uniforme ! Tout le monde sera soldat ! Que veut dire le mot : Progrès ?
      Nous allons entrer dans un ordre de choses hideux, où toute délicatesse d’esprit sera impossible. Paganisme, christianisme, muflisme, voilà les trois grandes évolutions de l’humanité. Nous touchons à la dernière.
      Ici, à Rouen nous n’en avons pas fini. On s’y flanque des coups de sabre et des coups de couteau très proprement. L’histoire des drapeaux noirs (que vous savez, sans doute, par les journaux) a exaspéré les Prussiens, et le bon rouennais tourne à l’espagnol. Depuis hier, cependant, on se calme.
      Je sais que Baudry va bien. Vous me verrez probablement dans une quinzaine de jours.
      D’ici là, je vous serre les deux mains bien fort et suis tout à vous.
 
***
À sa nièce Caroline.
      [Croisset] Jeudi, 4 heures soir [16 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      Au lieu de partir ce matin, je ne pars que ce soir, Dumas n’étant arrivé qu’à midi. Et au lieu de nous en aller par Amiens, nous allons coucher à Paris, d’où nous repartirons à 9 heures du matin demain. La ligne de Rouen à Amiens est occupée par les Prussiens, encombrée de leurs troupes, et nous n’arriverions à Bruxelles qu’après-demain soir... peut-être ?
      Ils se conduisent abominablement à Rouen, et je ne vous engage pas à y faire un long séjour, ni surtout à vous promener le soir dans les rues.
      Émile a reçu ce matin ta lettre. écrivez-moi à Bruxelles, à l’hôtel Bellevue, ou chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15 (pour remettre à M. G. F.). Je suis impatient de savoir comment vous aurez fait votre voyage et comment se sera passé votre séjour à Rouen, surtout à cause de notre pauvre vieille.
      Dumas m’a dit que les Prussiens quittaient Dieppe demain, définitivement. Il est fâcheux que tu ne puisses pas y rester un peu plus longtemps.
      Adieu, pauvre chère Caro.
      Ton vieil scheik. 
      
      En vous écrivant samedi matin de Bruxelles, vous ne pouvez pas avoir la lettre à Rouen avant lundi. Tâche de faire comprendre ça à notre vieille. »

Rien de telle que cette correspondance de Flaubert, que l’on trouve en ligne, grâce à l’université de Rouen, pour suivre le profond de la pensée flaubertienne. Ah ! Comme il serait temps de prendre conscience combien nos « merveilleux moyens de communication », nos tweets, nos billets de blogs, nos mails, vont disparaître à jamais. On n’a jamais autant « communiqué », et on ne laissera rien aux générations futures. Tu parles d’un progrès à la noix ! 
    Ah ! Notre « vieille », c’est la mère de ce styliste de génie, qui conseilla si bien le jeune Maupassant jusqu’à ce qu’il en eut marre et s’affranchît de son maître. 
    On se souvient que Boule de Suif est une des plus belles nouvelles de Guy de Maupassant où une prostituée résiste à la lâcheté des petits bourgeois de la diligence qui les emmène à Dieppe. La voiture est arrêtée à Tôtes, un officier prussien veut se faire cette jolie femme, seule condition pour repartir. Elle, elle ne couchera pas avec l’ennemi ! Non, mais. Ses compagnons de voyage, hommes et femmes, vont tout faire pour qu’elle ravale son patriotisme, à l’image du comportement de la bourgeoisie monarcho-républicaine de Versailles.
    Mais poursuivons cette correspondance des jours sanglants de ce printemps 1871 :


« À sa nièce Caroline.
      Bruxelles, rue d’Arlon, 15, dimanche 2 heures [19 mars 1871].
      Ma chère Caro,
      Nous apprenons ce matin qu’on se bat à Paris. Est-ce bien vrai ? J’ai peur que vous ne vous trouviez pris dans la bagarre. J’ai envoyé hier à Rouen un télégramme vous annonçant mon arrivée, et le soir je vous ai écrit.
      Comme je compte partir d’ici pour Londres mardi matin ou mardi soir, envoie-moi par le télégraphe un mot pour me dire ce que vous devenez. La dépêche doit aller par l’Angleterre.
 


***
À Madame Charles Lapierre (ou à la nièce de Flaubert).
      Bruxelles. Dimanche, 3 heures [19 mars 1871].
      Êtes-vous à Paris ? et êtes-vous tranquilles ? je ne suis pas sans inquiétude, à cause de l’émeute et de notre pauvre vieille mère.
      Je voudrais que vous fussiez restée à Dieppe, car Rouen ne m’avait pas l’air non plus bien tranquille.
      Écrivez-moi par le télégraphe pour me dire ce que vous devenez. Il faut que la dépêche passe par l’Angleterre.
      Je pars pour Londres mardi. Donc, répondez-moi tout de suite, rue d’Arlon, 15, Bruxelles.
      Je vais très bien et vous embrasse tous.
 
***
À sa nièce Caroline.
      Bruxelles, lundi 20 mars 1871.
      Chez M. Giraud, rue d’Arlon, 15.
      J’espère que vous n’avez pas fait la bêtise d’aller à Paris d’où il nous arrive des nouvelles déplorables.
      Je ne sais pas ce qui se passe à Rouen. Comment vous en tirez-vous ? Tu n’as donc pas reçu un télégramme que je vous ai envoyé avant-hier par la voie d’Angleterre ? Je vous ai écrit plusieurs lettres. J’envoie un télégramme à Lapierre pour avoir de vos nouvelles.
      Comme je pense que je reviendrai plus facilement à Rouen par New-Haven que par Paris, je partirai pour Londres mercredi, à moins que d’ici là je n’aie de vous un mot qui me rappelle. Comment se porte notre pauvre vieille ?
 
(***)
    À George Sand.
      Neuville, près Dieppe, vendredi, 31 mars 1871.
      Chère maître,
      Demain, enfin, je me résigne à rentrer dans Croisset. C’est dur, mais il le faut. Je vais tâcher de reprendre mon pauvre Saint Antoine et d’oublier la France.
      Ma mère reste ici chez sa petite-fille, jusqu’à ce qu’on sache où aller, sans crainte de Prussiens ni d’émeute.
      Il y a quelques jours, je suis parti d’ici avec Dumas, pour Bruxelles, d’où je comptais revenir directement à Paris. Mais «la nouvelle Athènes» me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise.
      Est-ce la fin de la blague ? En aura-t-on fini avec la métaphysique creuse et les idées reçues ? Tout le mal vient de notre gigantesque ignorance. Ce qui devrait être étudié est cru sans discussion. Au lieu de regarder, on affirme !
      Il faut que la Révolution française cesse d’être un dogme et qu’elle rentre dans la Science, comme le reste des choses humaines. Si on eût été plus savant, on n’aurait pas cru qu’une formule mystique est capable de faire des armées et qu’il suffit du mot «République» pour vaincre un million d’hommes bien disciplinés. On aurait laissé Badinguet sur le trône, exprès pour faire la paix, quitte à le mettre au bagne ensuite ! Si on eût été plus savant, on aurait su ce qu’avaient été les volontaires de 92 et la retraite de Brunswick, gagné à prix d’argent par Danton et Westermann. Mais non, toujours les rengaines ! toujours la blague ! Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur moyen âge. C’est carré ! La question des loyers, particulièrement, est splendide ! Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel ; il intervient dans les contrats entre particuliers. La Commune affirme qu’on ne doit pas ce qu’on doit, et qu’un service ne se paie pas par un autre service. C’est énorme d’ineptie et d’injustice !
      Beaucoup de conservateurs qui, par amour de l’ordre, voulaient conserver la République, vont regretter Badinguet et appellent dans leur coeur les Prussiens. Les gens de l’Hôtel de Ville ont déplacé la haine. C’est de cela que je leur en veux. Il me semble qu’on n’a jamais été plus bas.
      Nous sommes ballottés entre la société de Saint Vincent de Paul et l’Internationale. Mais cette dernière fait trop de bêtises pour avoir la vie si longue. J’admets qu’elle batte les troupes de Versailles et renverse le gouvernement. Les Prussiens entreront dans Paris et «l’ordre régnera à Varsovie» ! Si, au contraire, elle est vaincue, la réaction sera furieuse et toute liberté étranglée.
      Que dire des socialistes qui imitent les procédés de Badinguet et de Guillaume : réquisitions, suppressions de journaux, exécutions capitales sans jugement, etc. ? Ah ! quelle immorale bête que la foule, et qu’il est humiliant d’être homme !
      Je vous embrasse.
 
***
 Ah ! Le pétochard ! Lui qui, dans « L’éducation sentimentale » avait décrit le « courage » d’un petit bourgeois tirant à bout portant sur l’un des révolutionnaires de 1848 enfermés dans les caves des Tuileries, on sent bien qu’il serait prêt à en faire autant. 
    Le « Garçon », le pourfendeur de la médiocrité petite-bourgeoise, celui qui, fidèle à son ami Louis Bouilhet, avait dénoncé l’incurie de la municipalité rouennaise à le distinguer par une place, un monument, pourrait écrire non plus « Emma Bovary, c’est moi ! » mais, « le petit-bourgeois intello, c’est moi. » 
    Comme quoi, on peut être un énorme écrivain et caguer dans son pantalon face au peuple souverain.

(***)    « À George Sand.
      Croisset, lundi soir, 2 heures [24 avril 1871].
      Chère maître,
      Pourquoi pas de lettres ? Vous n’avez donc pas reçu les miennes envoyées de Dieppe ? Êtes-vous malade ? Vivez-vous encore ? Qu’est-ce que ça veut dire ? J’espère bien que vous (ni aucun des vôtres) n’êtes à Paris, capitale des arts, foyer de la civilisation, centre des belles manières et de l’urbanité.
      Savez-vous le pire de tout cela ? C’est qu’on s’y habitue. Oui, on s’y fait. On s’accoutume à se passer de Paris, à ne plus s’en soucier, et presque à croire qu’il n’existe plus.
      Pour moi, je ne suis pas comme les bourgeois ; je trouve que, après l’invasion, il n’y a plus de malheurs. La guerre de Prusse m’a fait l’effet d’un grand bouleversement de la nature, d’un de ces cataclysmes comme il en arrive tous les six mille ans ; tandis que l’insurrection de Paris est, à mes yeux, une chose très claire et presque toute simple.
      Quels rétrogrades ! quels sauvages ! comme ils ressemblent aux gens de la Ligue et aux maillotins ! Pauvre France, qui ne se dégagera jamais du moyen âge ! qui se traîne encore sur l’idée gothique de la Commune, qui n’est autre que le municipe romain !
      Ah ! j’en ai gros sur le coeur, je vous le jure !
      Et la petite réaction que nous allons avoir après cela ! Comme les bons ecclésiastiques vont refleurir !
      Je me suis remis à Saint Antoine, et je travaille violemment.
 
(***)
À George Sand.
      [Croisset, 29 avril 1871].
      Je réponds tout de suite à vos questions sur ce qui me concerne personnellement. Non, les Prussiens n’ont pas saccagé mon logis. Ils ont chipé quelques petits objets sans importance, un nécessaire de toilette, un carton, des pipes ; mais, en somme, ils n’ont pas fait de mal. Quant à mon cabinet, il a été respecté. J’avais enterré une grande boîte pleine de lettres et mis à l’abri mes volumineuses notes sur Saint Antoine. J’ai retrouvé tout cela intact.
      Le pire de l’invasion pour moi, c’est qu’elle a vieilli de dix ans ma pauvre bonne femme de mère. Quel changement ! Elle ne peut plus marcher seule et elle est d’une faiblesse navrante. Comme c’est triste de voir les êtres qu’on chérit se dégrader peu à peu !
      Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint Antoine, et si rien ne me dérange et que je continue de ce train-là, je l’aurai fini l’hiver prochain. J’ai joliment envie de vous lire les soixante pages qui sont faites. Quand on pourra recirculer sur les chemins de fer, venez donc me voir un peu. Il y a longtemps que votre vieux troubadour vous attend ! Votre lettre de ce matin m’a attendri. Quel fier bonhomme vous faites, et quel immense coeur vous avez !
      Je ne suis pas comme beaucoup de gens que j’entends se désoler sur la guerre de Paris. Je la trouve, moi, plus tolérable que l’invasion. Il n’y a plus de désespoir possible, et voilà ce qui prouve, une fois de plus, notre avilissement. «Ah ! Dieu merci, les Prussiens sont là !» est le cri universel des bourgeois. Je mets dans le même sac messieurs les ouvriers, et qu’on f... le tout ensemble dans la rivière ! – ça en prend le chemin, d’ailleurs – et puis le calme renaîtra. Nous allons devenir un grand pays plat et industriel comme la Belgique. La disparition de Paris (comme centre de gouvernement) rendra la France incolore et lourde. Elle n’aura plus de coeur, plus de centre, et, je crois, plus d’esprit.
      Quant à la Commune, qui est en train de râler, c’est la dernière manifestation du moyen âge. La dernière ? Espérons-le !
      Je hais la démocratie (telle du moins qu’on l’entend en France), c’est-à-dire l’exaltation de la grâce au détriment de la justice, la négation du droit, en un mot l’anti-sociabilité.
      La Commune réhabilite les assassins, tout comme Jésus pardonnait aux larrons, et on pille les hôtels des riches, parce qu’on a appris à maudire Lazare, qui était, non pas un mauvais riche, mais simplement un riche. «La République est au-dessus de toute discussion» équivaut à cette croyance : «le Pape est infaillible !» toujours des formules ! Toujours des dieux !
      L’avant-dernier dieu, qui était le suffrage universel, vient de faire à ses adeptes une farce terrible en nommant «les assassins de Versailles». À quoi faut-il donc croire ? À rien ! C’est le commencement de la sagesse. Il était temps de se défaire «des principes» et d’entrer dans la Science, dans l’examen. La seule chose raisonnable (j’en reviens toujours là), c’est un gouvernement de mandarins, pourvu que les mandarins sachent quelque chose et même qu’ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu’il est le nombre, la masse, l’illimité. Peu importe que beaucoup de paysans sachent lire et n’écoutent plus leur curé ; mais il importe infiniment que beaucoup d’hommes, comme Renan ou Littré, puissent vivre et soient écoutés. Notre salut est maintenant dans une aristocratie légitime, j’entends par là une majorité qui se composera d’autre chose que de chiffres.
      Si l’on eût été plus éclairé, s’il y avait eu à Paris plus de gens connaissant l’histoire, nous n’aurions subi ni Gambetta, ni la Prusse, ni la Commune. Comment faisaient les catholiques pour conjurer un grand péril ? Ils se signaient en se recommandant à Dieu et aux saints. Nous autres, qui sommes avancés, nous allions crier : «Vive la République !» en évoquant le souvenir de 92 ; et on ne doutait pas de la réussite, notez-le. Le Prussien n’existait plus, on s’embrassait de joie et on se retenait pour ne pas courir vers les défilés de l’Argonne, où il n’y a plus de défilés ; n’importe, c’est de tradition. J’ai un ami à Rouen qui a proposé à un club la fabrication de piques pour lutter contre des chassepots !
      Ah ! qu’il eût été plus pratique de garder Badinguet, afin de l’envoyer au bagne une fois la paix faite ! L’Autriche ne s’est pas mise en révolution après Sadowa, ni l’Italie après Novare, ni la Russie après Sébastopol. Mais les bons Français s’empressent de démolir leur maison dès que le feu prend à la cheminée.
      Enfin, il faut que je vous communique une idée atroce : j’ai peur que la destruction de la colonne Vendôme ne nous sème la graine d’un troisième empire. Qui sait si, dans vingt ans ou dans quarante ans, un petit-fils de Jérôme ne sera pas notre maître ?
      Pour le quart d’heure, Paris est complètement épileptique. C’est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège. La France, du reste, vivait, depuis quelques années, dans un état mental extraordinaire. Le succès de la Lanterne et Troppmann en ont été des symptômes bien évidents. Cette folie est la suite d’une trop grande bêtise, et cette bêtise vient d’un excès de blague, car, à force de mentir, on était devenu idiot. On avait perdu toute notion du bien et du mal, du beau et du laid. Rappelez-vous la critique de ces dernières années. Quelle différence faisait-elle entre le sublime et le ridicule ? Quel irrespect ! quelle ignorance ! quel gâchis ! «Bouilli ou rôti, même chose !» et en même temps quelle servilité envers l’opinion du jour, le plat à la mode !
      Tout était faux : faux réalisme, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait «marquises», de même que les grandes dames se traitaient familièrement de «cochonnettes». Les filles qui restaient dans la tradition de Sophie Arnould, comme Lagier, faisaient horreur. Vous n’avez pas vu les respects de Saint-Victor pour la Païva ! Et cette fausseté (qui est peut-être une suite du romantisme, prédominance de la passion sur la forme et de l’inspiration sur la règle) s’appliquait surtout dans la manière de juger. On vantait une actrice, mais comme bonne mère de famille. On demandait à l’Art d’être moral, à la philosophie d’être claire, au vice d’être décent et à la Science de se ranger à la portée du peuple.
      Mais voilà une lettre bien longue. Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n’en finis plus.
 

(***)
À sa nièce Caroline.
      [Croisset. ] Dimanche soir [30 avril 1871].
      Mon pauvre chéri,
      Ta grand’mère me semble aller mieux ; elle est moins triste depuis deux jours : la consultation que ton oncle Achille lui a donnée jeudi a, je crois, rassuré son moral.
      Aujourd’hui nous avons eu toute la journée Julie, Juliette et Ernest (avec qui j’ai fait une partie de bouchon) ; puis j’ai été à pied (!!!) à Bapaume, pour déposer mon bulletin de vote, sur lequel j’avais effacé le nom du «Pseudo». Si ce coco-là réunissait encore beaucoup de voix, il pourrait devenir notre maire, ce qui serait embêtant !
      J’ai choisi, pour la cheminée de la chambre à deux lits, des petits pavés blancs, et hier, le philosophe Baudry est venu déjeuner. Voilà toutes les nouvelles.
      [...] Le communard, communiste et commun Cord’homme est au secret. Sa femme fait des démarches pour qu’on le relâche, en promettant qu’il émigrera en Amérique. Avant-hier on a également incarcéré d’autres patriotes.
      Quant à moi, je suis soûl de l’insurrection parisienne ! Je n’ai plus le courage de lire le journal. Ces continuelles horreurs me dégoûtent plus encore qu’elles ne m’attristent, et je me plonge de toutes mes forces dans le bon Saint Antoine. J’ai commencé ce soir la description d’un petit cimetière chrétien où les fidèles viennent pleurer les martyrs. Ce sera estrange.
      Pauvre Caro ! Quel dommage que nous ne vivions pas ensemble ! J’aime tant causer avec toi ! Maintenant, d’ailleurs, je n’ai plus personne pour recevoir mes épanchements.
      J’ai appris ce matin, par les feuilles, la mort de Mme Viardot. Je plains beaucoup Tourgueneff et vais lui écrire immédiatement.
      À propos d’écrire, ta dernière lettre à ta grand’mère était bien gentille. Premier prix de style épistolaire : Caro !
      Comme ton époux a dû être éreinté de son voyage ! Je suis content de savoir qu’il a réussi dans ce qu’il voulait près du sylphe Winter.
      Ton vieux ganachon.
 

    Souligné par moi. Fuite dans l’imaginaire, refus d’assumer la réalité. Il n’y a pas de « grands hommes ou de grandes femmes » sauf pour les lecteurs et lectrices de Gala et de Stéphane Bern.
    Je termine cette correspondance avec la réponse de George Sand, vieillissante, ancienne socialisante, ancienne « féministe », retirée à Nohant et qui rejoint les rangs des écrivains anti-communeux. On en connaît d’autres, aujourd’hui, « révolutionnaires marxistes, maoïstes, renverseurs de tables » maintenant rangés des carrefours et des manifs, ayant leur rond de serviette à l’Elysée, et leur siège sur les plateaux de télévision. Encore cet « Eternel recommencement » nietzschéen.


« Lettre de George Sand à Gustave Flaubert 28 avril 1871
Non, certes je ne t’oublie pas, je suis triste, triste, c’est à dire que je m’étourdis, que je regarde le printemps, que je m’occupe et que je cause comme si de rien n’était : mais je n’ai pu être seule un instant depuis cette laide aventure, sans tomber dans une désespérance amère. Je fais de grands efforts pour me défendre, je ne veux pas être découragée, je ne veux pas renier le passé et redouter l’avenir : mais c’est ma volonté, c’est mon raisonnement qui luttent contre une impression profonde, insurmontable quant à présent. Voilà pourquoi je ne voulais pas t’écrire avant de me sentir mieux, non pas que j’aie honte d’avoir des crises d’abattement, mais parce que je ne voudrais pas augmenter ta tristesse déjà si profonde en y ajoutant le poids de la mienne. Pour moi l’ignoble expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois de l’éternelle progression des hommes et des choses, et je j’ai quelques principes acquis dans l’esprit, bons ou mauvais, ils n’en sont ni ébranlés, ni modifiés. Il y a longtemps que j’ai accepté la patience comme on accepte le temps qu’il fait, la durée de l’hiver, la vieillesse, l’insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s’apercevoir peut-être du vide de toute formule a priori.Ce n’est pas là ce qui me rend triste. Quand un arbre est mort, il faut en planter deux autres, mon chagrin vient d’une pure faiblesse de cœur que je ne sais pas vaincre. Je ne peux pas m’endormir sur la souffrance et même sur l’ignominie des autres, je plains ceux qui font le mal, tout en reconnaissant qu’ils ne sont pas intéressants du tout, leur état moral me navre. On plaint un oisillon tombé du nid comment ne pas plaindre une masse de consciences tombés dans la boue ? On souffrait moins pendant le siège par les Prussiens. On aimait Paris malheureux malgré lui, on le plaint d’autant plus aujourd’hui qu’on ne peut plus l’aimer. Ceux qui n’aiment jamais se paient de le haïr mortellement. Que répondre ? Il ne faut peut-être rien répondre ! Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire de l’insigne lâcheté avec laquelle les Parisiens ont subi l’émeute et ses aventuriers. C’est une suite de l’acceptation des aventuriers de l’Empire, autres félons, même couardise.
Mais je ne voulais pas te parler de cela, tu en rugis bien assez ! Il faudrait s’en distraire car en y pensant trop, on se détache de ses propres membres, et on se laisse amputer avec trop de stoïcisme. –Tu ne me dis pas comment tu as retrouvé ton charmant nid de Croisset. Les Prussiens l’on occupé ; l’ont-ils brisé, sali, volé ? Tes livres, tes bibelots, as-tu retrouvé tout cela ? Ont-ils respecté ton nom, ton atelier de travail ? Si tu repeux y travailler, la paix se fera dans ton esprit. Moi, j’attends que le mien guérisse et je sais qu’il faudra aider à ma propre guérison par une certaine foi souvent ébranlée, mais dont je me fais un devoir. Dis-moi si le tulipier n’a pas gelé cet hiver, et si les pivoines sont belles. Je fais souvent en esprit le voyage, je revois ton jardin et ses alentours. Comme cela est loin, que de choses depuis ! On ne sait plus si on n’a pas cent ans ! –Mes petites seules me ramènent à la notion du temps, elles grandissent, elles sont drôles et tendres, c’est par elles et les deux êtres qui me les ont données que je me sens encore de ce monde, c’est par toi aussi, cher ami, dont je sens le cœur toujours bon et vivant. Que je voudrais te voir ! Mais on n’a plus le moyen d’aller et venir. Nous t’embrassons tous et nous t’aimons.G. Sand. »

 

 



 

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