Qui est sûr de ne point être un descendant d’esclave ?

Réduire l’esclavage à la seule traite négrière du commerce triangulaire, c’est oublier que les civilisations antiques étaient toutes esclavagistes.

C’est la raison d’être des conquêtes. Tout vaincu, quelle que soit sa couleur de peau, son rang dans la société, parce qu’il a été vaincu, devient l’esclave de son conquérant.
Il n’est plus un citoyen libre, mais il devient un objet, possédant plus ou moins de valeur, en fonction de sa force de travail, de sa beauté, de son savoir. Un vainqueur peut confier l’éducation de ses enfants à un esclave lettré. Il peut aussi jouir de son corps selon son bon vouloir. Il peut l’épuiser au travail, le maltraiter s’il a peu de valeur marchande ou s’il a les moyens de le remplacer facilement. Les lois impitoyables du marché existent déjà.

Mieux l’esclave est traité, bien nourri, logé décemment, faisant famille, ce qui permet d’accroître son cheptel, plus les rendements seront bons. Mauvaise gestion, vexations, mauvais traitements peuvent conduire à des révoltes. Toujours réprimées impitoyablement, on se souvient de Spartacus.

L’esclavage traverse l’Antiquité et se poursuit jusqu’au Moyen-Âge à travers le servage. Un serf est lié au suzerain, à la terre, pas le droit de la quitter, sauf autorisation, seule différence, le serf n’est pas revendable, bien qu’exclus du peuple, il n’est plus une chose.
Mariage possible après approbation du « maître ». Il est « taillable et corvéable à merci ». Il appartient autant à des particuliers, qu’à des couvents.

Louis X, par édit du 03/07/1315, met fin au servage dans deux régions, mais sous condition que ceux-ci achètent leur liberté. Sa Majesté avait besoin de renflouer ses caisses.

Le servage va s’éteindre progressivement avec la multiplication des bastides et des villes franches. Mais, en Russie, il faut attendre 1861, pour qu’officiellement il n’y ait plus de servage.

Aujourd’hui, la traite des humains n’a pas fini pour autant. On sait qu’il existe encore en Mauritanie de l’esclavage, à l’encontre des noirs de passage.
Un voile pudique, un de plus, est jeté sur ce qui se passe quotidiennement dans les états du Golfe. Les chantiers du Mondial de foot nous ont offert quelques exemples d’une législation sur le code du travail qui doivent faire rêver certains de nos entrepreneurs.
Le recours au travail des immigrés, un peu partout en Europe, s’apparente à une survivance plus ou moins atténuée de cet esclavage antique où des hommes et des femmes doivent se soumettre aux desiderata des employeurs avec salaires bas, pas toujours déclarés, conditions de vie abjectes, vexations en tous genres et menaces de dénonciation pour ceux qui sont sans papiers.

L’ubérisation de certaines professions tend vers un retour à un esclavage policé, hypocrite, qui n’ose dire son nom, mais inscrit « l’auto-entrepreneur », dans une dépendance vis à vis de son donneur d’ordre telle que d’aucuns osent réclamer le statut de salarié.

Toutes ces formes d’esclavage ne sauraient effacer celle qui s’est abattue sur l’Afrique où les européens et les arabes sont allés chercher leur main d’œuvre avec la complicité de tribus africaines qui rabattaient d’autres tribus vers les côtes ou les marchés d’esclaves.
Car, dans le processus, il y a bien complicité des noirs et des blancs après que ceux-ci aient génocidé en tout ou en partie les populations amérindiennes, autant par l’arrivée de bactéries et de virus auxquels ces populations indigènes ne possédaient pas d’anti-corps, que par les conditions abominables du travail dans les mines, ou l’élimination pour accaparement des terres, le tout, béni et approuvé par la Sainte Eglise Catholique et Romaine, jusqu’à ce qu’elle revienne sur une approche plus chrétienne et reconnaisse enfin que les humains sont tous frères et enfants de Dieu.
Mais l’on sait que dans toutes les familles ou presque, il y a toujours des « moutons noirs », des « boucs émissaires » et, en dépit des principes, comme par hasard, les plus pâles sont plus égaux que les autres.
C’est oublier qu’entre « caucasiens » aussi, il y eut esclavage. Celtes envoyés à Rome, en captivité comme ces gaulois vaincus par César, gallo-romains pris en esclavage par les raids vikings, courses aux rameurs des galères sur toutes les côtes méditerranéennes des pirates barbaresques, des turcs mais aussi des villes-états de Venise, Gênes, Pise, Malte et autres flottes espagnoles ou françaises. Ce n’est pas pour rien que les villages des rives de la Grande Bleue sont très souvent perchés, loin de la côte, afin de se donner le temps de résister ou de fuir le danger venu de l’horizon.

D’ailleurs le mot esclave, slavus en latin, désigne les populations slaves que germains et byzantins allaient chercher pour venir travailler sur leurs domaines, dans le bâtiment ou dans les « services à la personne » y compris les jeux du sexe. Un peu comme ces polonais, roumains, bulgares, et autre main-d’œuvre des pays de l’est. Les, polonaises, ukrainiennes, et autres russes ont la cote dans la prostitution organisée par les mafias, voire dans la haute couture… Tremplin pour l’enfer, pour certaines, pour le paradis pour d’autres.

Conclusion : au lieu de déboulonner les statues des exploiteurs négriers, de tenter de gommer les faits, ce qui est impossible, il faut expliquer, enseigner, chercher à comprendre ce qui ne veut pas dire excuser.
Colbert a mis au point « le code noir ». Oui ! En quoi consistait-il ? Pour quelle raison a-t-il été écrit ? Qui s’y est opposé ? Quand a-t-il pris fin ?
Et à propos d’Histoire, comment se sont construits les empires africains ? Quelles populations étaient pourchassées ? Quels royaumes ont pratiqué la chasse aux esclaves ? Qui commerçait avec les européens et les arabes ? Et entre arabes et berbères, entre arabes et kabyles qui exploitait les autres ?
Qu’est-ce qui pousse des hommes à martyriser d’autres hommes ?
Pourquoi l’homme est-il un loup pour l’homme ?
Quelles formes nouvelles a pris cette exploitation de l’homme par l’homme ?
Ne sommes-nous pas nous-mêmes descendants d’esclaves ?
Que faire pour mettre fin à cette infamie ?

Car si nous sommes innocents de ce qu’ont accompli nos ancêtres, y compris les plus lointains, nous serions coupables de reproduire, de répéter, d’amplifier leurs erreurs, aujourd’hui. Ce n’est donc pas tant aux statues et autres noms de rues et de places qu’il faut s’attaquer, même si, avec le temps, il y aura remplacement comme cela a toujours été, qu’au système économico-politique qui perpétue les inégalités et surfe sur la mémoire collective de populations qui refuse d’admettre que nous sommes tous des humains.

Et ça, c’est une autre histoire !

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