«Le Siècle Vert» de Régis Debray

Avec son habituel talent de prosateur à l’ironie corrosive, l’ami Régis Debray vient de commettre un court essai sur le monde tel qu’il va et qu’il a intitulé « Le siècle vert ».

Il y fait un rapide survol de l’Histoire de l’humanité en la divisant en trois périodes :

la première sous le règne de la divinité, la deuxième, faustienne, serait celle de la science, du progrès technologique et industrielle et enfin, la troisième, celle que nous vivons, où il va falloir ne pas perdre de vue « qu’il n’y a pas de planète de rechange ».

Comme cela, en passant, et nonobstant les dérives de la police macronienne laissée la bride sur le cou, il nous remet en mémoire que le taux d’homicides pour 100 000 personnes est 10 fois moins élevé en France qu’aux Etats-Unis (0,6% contre 5,2%).

Donc nous n’allons pas encore trop mal.
Pourtant ça change et dare dare. « L’air se réchauffe, l’humeur se renfrogne. On vivait dans l’attente d’un avenir solaire, avec chez le plus démunis, quelques gages de grand soir, à la Fête de l’Huma. C’est la fin de l’humanité qui fait désormais de l’ombre à tous, pousse une poignée de prévoyants vers le tir à l’arc et la permaculture au balcon, et les plus aventureux vers des projets de colonisation de l’Antarctique où la banquise aura fondu ».

On reconnaît bien là le style de Debray, gouailleur provocateur, ironique et absolument contraire à cette émasculation des esprits que constitue le « politiquement correct » si cher à nos robots-technocrates et à nos folliculaires « chiens de garde » de l’oligarchie qui leur assure leur ronron.
Certes « l’humour étant la politesse du désespoir » R. Debray en est passé maître, en « vieux ronchon » autoproclamé. Cette autodérision dans laquelle nous nous reconnaissons, met du baume sur la douleur d’avouer l’échec des valeurs auxquelles on a cru et que l’on ose encore croire, en optimistes bornés.

Mais la prise de conscience des dérives suicidaires du néo-libéralisme, ne doit pas déboucher pour autant sur une nouvelle religion ultra verte, avec comme serviteurs, ces khmers verts tout aussi dangereux que les barbares du Cambodge de papa.
Quand « le parti animaliste (2,4% des voix aux européennes) rattrape déjà le communiste » Il faut se méfier. « Chimène n’a plus d’yeux pour les prolétaires mais pour les ruminants. Au «  Ah! Ça ira, ça ira ! » succède « Ah ! Ça triera, ça triera ! »

De même, sur la lancée de Greta T., « il est logique que la jeune classe prenne les devants. Ce n’est pas une raison pour la suivre benoîtement ». On reconnaît bien là, la prudence de R. Debray, sa méfiance pour les feux de paille et les manipulations qui ne marchent pas pour les vieux « schnocks » nés un peu avant la moitié du siècle précédent. Gare à la sacralité nouvelle.

«  Si le culte de la Nature, qui ignore la roue, l’angle droit et la Sécu, nous fait retourner à la case steppe et forêt, il semble se couler, pour faciliter la transition, dans un moule familier à l’ex-fille aînée de l’Eglise. Un survivant goguenard de la libre pensée ne pourrait-il pas relever quelques troublantes coïncidences avec un « opium du peuple » ?

Bien sûr que le XXIe siècle se doit enfin de mieux respecter la Nature, mais gare à nos contradictions. Apparemment il va de soi que c’est le système néo-libéral mondialisé qui se montre suicidaire dans son insatiable besoin de toujours plus de croissance dans un monde fini. Mais de là à en vouloir à l’humanité toute entière, Régis Debray nous met en garde : « Renoncer au suprémacisme, non de l’homme blanc mais de l’homme tout court, ce corporatisme de petits prétentieux s’arrogeant le droit de régenter et même d’éliminer les confrères et cousins, est une chose bien nécessaire »
« Remplacer La Marseillaise et l’Internationale par l’Ode à la Salade serait en France une marque d’ingratitude »; « évitons de tomber d’un biologiste confusionnisme jetant le mammifère humain dans le même sac que les autres »

Alors, oui ! Pas d’autre solution que de verdir notre comportement mais sans oublier « qu’on est toujours deux dans l’affaire Homme, la Nature et l’Esprit. Un Matériau et un outillage »

Et il est du devoir des hommes à se sauver eux-mêmes. « Il n’y a donc pas à choisir entre la tondeuse et le jardinier, entre le moyen et la fin, entre la technique et le spirituel ».

Mais je crains fort, à l’issue de ce « TRACT » paru chez Gallimard que R. Debray soit complètement convaincu que les hommes réussiront à dominer leurs affects pour choisir une voie raisonnable, donc moyenne, vers la sagesse écologiste.

La lucidité de ce vieux médiologue a toujours été redoutable, d’autant qu’on n'aime guère les Cassandre. Son œuvre en agacera plus d’un comme ces pommes sûres qui rafraîchissent et revigorent le promeneur s’étant éloigné des autoroutes et des lignes de TGV pour renouer avec la Nature qu’il tente de se ré-approprier.

Un petit ouvrage absolument jouissif et qui, derrière son ironie et son humour, remet les pendules à l’heure et nous aide à y voir plus clair en ces temps de brume et d’enfumage institutionnels.

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