Il y a 150 ans insurrection dite de Kabylie

A l’heure où le Hirak se poursuit difficilement,  ça m’étonnerait fort que les militaires au pouvoir, et même les citoyens algériens se souviennent des conséquences des évènements de 1871 dans le passé de leur pays. Et pourtant, c’est assez intéressant.

    En complément des articles passionnants de l'ami Vingtras sur la Commune de Paris, il m'a paru intéressant d'évoquer comment cet évènement a été vécu par l'Algérie de l'époque. L'Histoire est pleine de surprises.

Je me permets de citer « L ‘Histoire des colonisations » de Marc Ferro parue chez Points Histoire, pages 291, 292. L’extrait se situe dans un chapitre intitulé « La vision des vaincus » dans sa partie consacrée  au passé colonial au regard du cinéma algérien. Il y évoque « Le vent des Aurès » de Temfik Farès et Mohammed Lakhdar Hamina, racontant l’histoire tragique d’une famille détruite par la guerre. 

    «  … Cette représentation met en valeur trois aspects de la colonisation ressentis comme particulièrement intolérables : la dépossession, la déculturisation, l’exploitation.  Elle perpétue l’idée que jamais les Arabes et les Kabyles d’Algérie n’ont accepté le joug de l’étranger. On oublie ainsi l’époque du « royaume arabe », de la collaboration qui fut en partie acceptée, comme fut acceptée par beaucoup l’idée d’intégration, conçue par Napoléon III - et on met en valeur les soulèvements. Le plus important fut l’insurrection de 1871, dite « de Kabylie » par la tradition coloniale, alors qu’en fait, elle souleva 250 tribus, au total près du tiers de la population algérienne. Au vrai, la plupart des chefs djouad s’agitaient depuis que l’administration les avait dessaisis de leur pouvoir… Il s’y ajoutait une révolte des « classes inférieures » que révèlent les appels de la conférence de Darquawa, « qui respire une haine féroce des Français » (1864) Les progrès des colons, l’affaiblissement des officiers - qui comprenaient mieux les sentiments de l’aristocratie arabe- l’annonce de la généralisation du régime civil affolent les « indigènes » qui voyaient encore en Napoléon III une sorte de protecteur. Il avait osé dire qu’il se sentait autant « l’empereur des Arabes que celui des Français ». Sa chute et sa défaite en 1870 laissent prévoir une vaste insurrection. Charles-A Ageron a bien montré dans « Les politiques coloniales au Maghreb » que dans ce contexte, le décret Crémieux qui accorde aux juifs la nationalité française n’a joué qu’un rôle accessoire, pas même détonateur, même si le cheikh Mokrani, un des chefs de l’insurrection, déclare : «  Je n’obéirai jamais à un juif… Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, d’un juif, jamais ! »  Le point intéressant est sans doute que, quelques années plus tôt, alors qu’il siégeait au Conseil Général de Constantine, il avait voté pour la naturalisation des Israélites ; la raison en était qu’il ne voulait pas cette naturalisation pour ses coreligionnaires : il ne croyait pas qu’un citoyen pu être supérieur à un croyant - la preuve, on naturalisait les juifs. Le décret signifiait qu’on pouvait obliger les juifs à abandonner leur foi…Ce que jamais ne ferait un musulman.**
    Un autre facteur de révolte a été cette Commune d’Alger en 1871, qui avait vu les français se battre entre eux, entre républicains et bonapartistes, se prononcer pour que l’Algérie fara da te se rende autonome toute seule…Le séparatisme « républicain », cette défaite française, voilà qui se répète dans d’autres termes en 1954-1962, après Diên Bien Peu et l’OAS et qui donne de l’élan à l’insurrection. Révolte multiforme, réprimée durement, selon la « règle algérienne », et suivie d’une expropriation massive : des chansons kabyles répétèrent désormais : « 1871 fut notre ruine, 1871 fut l’année où nous devînmes mendiants ».

Je laisse à chacun le soin d'analyser et d'apprécier cet extrait du livre de Marc Ferro.

** Heu ! N'est-ce pas une approche qui est revendiquée par la minorité ultra-musulmane, salafiste, wahabite, en un mot islamiste ?

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