«Dreyfus ou l’Intolérable Vérité» de Jean Chérasse en DVD

Bien sûr, il y a le film de Polanski. J’en ai parlé sur un précédent billet en regrettant qu’il ne voie « l’Affaire » que du côté de l’armée et avec un personnage hollywoodien, le lieutenant-colonel Picquart, magistralement interprété par Jean Dujardin, seul contre tous, pour une armée « digne ».

Bon film de distraction qui, en réalité, n’apporte aucune explication historique sur les origines, le pourquoi, le comment et les conséquences de ce moment de notre Histoire.

Fort heureusement, le film de Jean A. Chérasse vient de ressortir en DVD, "Dreyfus ou l'intolérable vérité", qui vient d'être réédité en DVD : kamel@hkeditions.com et nous offre un éclairage sérieux d’historien-documentariste, accompagné d’un bonus, qui nous rappelle que ce film, eut toutes les peines du monde à trouver un financement, et donc qu’il fut censuré.
Nous étions au début des années 70, Pompidou puis Giscard d’Estaing. La télévision de l’époque, n’osa pas le passer, même à une heure tardive, alors que Jacques Charrier et Jean-Claude Brialy l’avaient financé. Pas un franc n’a été versé par les organismes officiels. C’est ce qu’on appelle un film conçu et produit à compte d’auteur.

Comme si, on craignait, juste après 68, de laisser la vérité sortir du puits.
Pourquoi un tel acharnement à taire, à camoufler cette enquête de Jean A.Chérasse, car il s’agit bien de cela.
Et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce film. Il y a une quête, et/ou une enquête, avec des révélations historiques, que l’on continue à conserver sous le boisseau.

Le contexte de l’époque est capital pour essayer de comprendre comment une institution comme l’armée et l’État ont été capables de condamner un innocent en presque toute bonne conscience, avec, pour certains un acharnement à nier l’évidence. Raison d’État ! Que de crimes commis en son nom !

Documentaire ? Oui ! Toute une documentation faite de caricatures de l’époque, de unes de journaux, d’extraits de films, qu’ils proviennent de reconstitutions des évènements, (le biopic n’est pas né d’hier, merci M. Méliès dreyfusard militant, lui aussi censuré), ou des « actualités cinématographiques » de Pathé, anti-dreyfusard, bien entendu.

Si le film a un peu vieilli quant à la qualité de l’image, il n’existe qu’en 16mm couleurs, il nous rajeunit avec les interviewés de l’époque, historiens, hommes politiques de tous bords, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Jean A. Chérasse a même réussi à rencontrer des énergumènes, toujours convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus.

En 2019, on doit se poser la question : pourquoi ce film a-t-il été ostracisé avec un acharnement digne de ce qui s’est passé pour Dreyfus ? Peur de réveiller l’antisémitisme latent de la population française ? Peur de faire douter les français sur l’honnêteté de leurs élus ? Peur de mettre des bâtons dans les roues dans les excellentes relations franco-allemandes de l’époque, car cet état-major de cette fin du XIXe siècle était constitué de revanchards après la déculottée de 1870 ?

Bon ! On aura compris, qu’entre le bon film de Polanski Roman qui semble remplir les salles, je préfère celui de Jean A. Chérasse, qui lui, à la fois, me distrait et m’apporte un éclairage nouveau et engagé sur cette Affaire, qu’apparemment on n’a toujours pas digérée.

Et puis, « est-ce qu’une telle affaire pourrait encore avoir lieu ? »
C’est la question que nous pose le film et explique un peu son côté brûlot et la peur qui s’est emparée des institutions médiatiques et gouvernementales de l’époque.

La réponse, on l’a en partie avec le livre de Gérard Noiriel «  Le venin dans la plume » sous-titré « Edouard Drumont Eric Zemmour et la part sombre de la République ». Or, pas d’affaire Dreyfus sans Edouard Drumont, auteur de la France Juive et rédacteur de « La Libre Parole, quotidien sous-titré « La France aux français », dont le but était d’utiliser tous les moyens modernes pour toucher un large public et le convertir à l’antisémitisme »P 37. Or, il semble bien que G. Noiriel n’a pas encore vu le film de Jean A. Chérasse puisqu’il se contente de déclarer que Drumont lança son journal avec ses moyens personnels et « un important soutien de quelques financiers peu scrupuleux ».

Chérasse les connaît et les désigne, une révélation à découvrir en regardant ce DVD qu’on ne verra pas à la télévision sauf restauration de la pellicule, ce qui est peu probable. Et puis, une chaîne de télévision qui oserait dire la vérité ?
Une « erreur" qui arrive de temps à autre.

Allez ! Et pourquoi Arte ne le passerait-il pas avec débat éventuel entre Jean Chérasse et quelques historiens dont un allemand ? Car, derrière, cette fameuse « Affaire Dreyfus » apparaissent les prolégomènes de la montée du nazisme, ce « populisme raciste » comme pourraient l’écrire nos folliculaires d’aujourd’hui.

Eh oui ! Plus que jamais d’actualité ce film de 1973, même si, l’Histoire ne repasse jamais les mêmes plats !

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