Choses vues !

Victor Hugo est un auteur qui inspire dans la mesure où c’est un homme qui a évolué tout au long de sa vie et, de réactionnaire royaliste, est passé à républicain défenseur des « misérables ». « Choses vues » est un recueil de notes prises en fonction des évènements vécues dans sa journée. Passionnant. Moi aussi « j’ai vu ».

             J’ai vu, arriver le confort, la télévision dans les foyers, les mass-médias, et l’entertainment US mondialisé, tout comme l’épanouissement de l’Empire US. 
    Certes, mon grand-père a vu débarquer le jazz et la grippe dite espagnole avec l’arrivée des GI en 1917. 
    Moi, de mon berceau, j’ai assisté à l’invasion de l’Europe par les forces anglo-canado-américaines. 
    « Invasion ». C’est le terme utilisé par la presse anglo-saxonne pour désigner le débarquement. En dépit des efforts du De Gaulle de cette époque-là, la France, comme les autres pays de l’Europe de l’Ouest est passée sous domination américaine, au point que les jeunes générations ne s’aperçoivent même pas qu’elles sont devenues des euro-ricaines. 
    
    Les alliés anti-nazis soviétiques et états-uniens  ont à peine eu le temps de se serrer la main lors de leur rencontre sur les ruines de l’Allemagne hitlérienne, qu’ils sont devenus rivaux puisque prônant des idéologies et des systèmes économiques incompatibles. 
    Enfin, pour l’époque. Les chinois d’aujourd’hui nous prouvent que communisme d’état et capitalisme d’état peuvent faire bon ménage.

    J’ai vu, les gouvernements des démocraties représentatives, être grignotées par l’anti-communisme obsessionnel de nos co-vainqueurs, dans la mesure où, ne l’oublions pas, ce sont les soviétiques qui ont payé le prix le plus lourd dans la lutte contre l’hitlérisme.

    Mes petits-enfants sont tout étonnés lorsque je leur montre les chiffres des pertes soviétiques et américaines. Le bourrage de crâne entretenu par la presse poursuit son travail et ils sont persuadés que l’on doit tout aux « amis américains ». 
    Ceux-là mêmes qui nous remplaceront dans cette Indochine perdue à Dien Bien Phu, après avoir essayé de contenir l’empire chinois maoïste en Corée, et…je ne crois pas avoir vécu un seul jour de ma vie sans qu’il y ait eu un jour de paix sur notre satellite.
    
    J’ai aimé et continue d’admirer le cinéma US que nous a imposé le plan Marshall. Il n’a pas effacé complètement les cinémas européens et asiatiques, même si certaines productions de cette industrie sont exclusivement faites pour faire de l’argent et donc se doivent d’être clonées sur des normes imposées par la puissance de persuasion du cinoche US. Russes, chinois, européens fabriquent des films qui participent à la mondialisation des esprits. 
    J’aime et admire la littérature US. Et je voue un profond respect pour Noam Chomsky. 

    La télévision s’est aussi internationalisée dans le pire et le meilleur. Jeux débiles, émissions trash, sport à gogo, fausses interviouves entre gens de connivence qui jouent à se déclarer adversaires ou sont présentés comme tels et que l’on surprend à se féliciter d’avoir bien des points communs. Il faut distraire et donner l’impression que nous sommes dans des pays « libres »

    J’ai vu les états européens perdre la main sur leur monnaie et donc perdre leur souveraineté. De même que leurs armées sont désormais des armées supplétives des USA au sein de l’OTAN. Création militaire pour enrayer les idées communistes de cette URSS qui n’a jamais connu le communisme et qui l’a contrainte à créer le pacte de Varsovie avec les républiques européennes qu’elle occupait. Cette Organisation de l’Atlantique Nord nous apprend que la Turquie possèderait des rives donnant sur l’Atlantique. Comment se plaindre du manque de connaissances géographiques de certains et des français en particulier ? 
    
    J’ai vu les technocrates qui devraient être au service des élus, devenir eux-même élus et devenir les complices des lobbies au détriment des intérêts du plus grand nombre. Quant aux élus de nos assemblées et de nos gouvernements, ils ne sont plus représentatifs des couches de la société depuis belle lurette.

    J’ai vu des chefs d’état mentir avec un aplomb extraordinaire et reconduits par des citoyens circonvenus par les sirènes des communicants agissant à la place de ceux qu’ils sont censés conseiller.
    
    J’ai vu des philosophes, des scientifiques de toutes spécialités, des observateurs de la vie de notre planète, alerter les gens honnêtes, alerter les masses, alerter les hommes politiques, dénoncer les abus générés par le dogme de la « croissance infinie dans un monde fini », et être considérés comme de dangereux rêveurs. Pire ! Des empêcheurs de s’enrichir. 
    
    J’ai vu des gens ne savoir que faire des milliards qu’ils avaient accumulés en « génialement » sacrifiant des pans entiers de nos industries, en licenciant des millions de salariés, pour aller installer leurs industries dans des pays à main d’œuvre peu coûteuse sentant mauvais l’esclave new-look.
    Ce sont ces mêmes génies qui nous mènent au bord du gouffre en étant étonnés qu’ils n’ont plus la maîtrise des composants électroniques indispensables à la fabrication de nos gadgets vitaux dont nous sommes devenus aussi dépendants que des junkies. 
    
    J’ai vu les océans se polluer par nos déjections de tous ordres, perdre leurs espèces halieutiques sous les coups de la sur-pêche qui affame les populations côtières d’Afrique et d’ailleurs. 

    J’ai vu la forêt amazonienne devenir une lèpre pour faire place à une agriculture de rapport et massacrer les habitants au rythme des arbres abattus et brûlés. 

    J’ai vu les glaciers reculer inexorablement sous l’effet du réchauffement climatique, produit à la fois par les caprices de la Nature et les excès des pays riches, soit l’accélération de ce « capitalocène » que d’aucuns refusent d’appeler ainsi cette période de l’évolution de la Terre, qui commence avec l’industrialisation, l’augmentation exponentielle de la population, et le dogme de la croissance infinie, qui se terminera avec la disparition de l’espèce humaine, inéluctable mais prévue plus tôt qu’envisagée jadis, après que bien des espèces animales aient aussi disparu.

    J’ai vu la montée des extrémistes de tout genre : exploiteurs compulsifs, massacreurs de libertés individuelles, adorateurs de Mammon ou d’un Dieu unique inventé jadis pour répondre faussement aux vraies questions que se sont toujours posées les humains. 
    
    J’ai vu des chefs d’état élus par une poignée d’électeurs condamnés à se faire obéir par le truchement de leurs forces de l’ordre bourgeois et s’acoquiner avec des dictateurs qu’ils accueillent en grandes pompes pour peu qu’ils soient de bons clients pour les armes qu’ils fabriquent et qui équilibreront la balance commerciale avant que ces mêmes armes ne leur reviennent en pleine figure.
    
    J’ai vu jadis des hommes politiques qui avaient une vision à long terme de l’avenir de leur pays et progressivement, je n’ai plus vu que des hommes et des femmes exclusivement préoccupés de leur gloire et n’avoir pour toute perspective que leur prochaine réélection.

    J’ai vu des intellectuels posséder en leur jeunesse une générosité, un sens de la fraternité, une volonté de combattre les inégalités puis devenir des barbons adulés et rangés des manifs, trahissant non seulement leurs admirateurs de jadis, mais surtout eux-mêmes. Tristes pitres rabâchant qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas ! Soit ! Mais j’ai une préférence pour ceux qui changent en mieux plutôt qu’en pire.
    
    J’ai vu les mots perdre toute valeur et même disparaître pour camoufler le réel. Or, on ne construit rien sur les sables mouvants d’un vocabulaire édulcoré et approximatif. 
    Un chômeur est un chômeur, soit un être humain rejeté en marge de la société et non un "demandeur d’emploi ». 
Il est vrai que les salariés, devenus collabo., sont considérés comme des « variables d’ajustement » pour taire les restes de conscience des « braves » actionnaires ». 

    J’ai vu, l’arrivée lente et continue de la fin du salariat justement, remplacé par « l’auto-entreprenariat » où l’individu devient son propre exploiteur, encore plus aliéné que lorsqu’il dépendait d’un entrepreneur auquel les luttes avait imposé un code du travail. 
    J’ai constaté que les réformes de jadis qui amélioraient la vie des gens sont devenues aujourd’hui, causes de leur précarité, de leur appauvrissement, de leur mal-vie. 

    J’ai vu la cybernétique envahir notre quotidien avec des êtres humains scotchés à leur smartphone y compris dans les musées, et constamment surveillés par les pouvoirs publics. 
    
    J’ai vu la fin de cette époque où l’on pouvait disparaître librement sans laisser de traces. Aujourd’hui, lorsqu’on voyage on est fiché, suivi, par les bornes de nos smartphones, par nos cartes bleues, par nos passes sanitaires, par les caméras de surveillance des gares de chemin de fer et d’aéroport ou des villes que l’on parcourt.

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    J’ai vu arriver des progrès extraordinaires en médecine. L’imagerie médicale est de plus en plus précise. On opère à l’aide de robots et même à distance. On est capable de guérir, de prévenir, de sauver, même si le prix est élevé pour les personnels soignants toutes catégories confondues, en années d’études, en salaires très moyens et en surcharge de travail.
    
    J’ai vu des images de la terre prises depuis l’ISS et qui devraient nous aider à comprendre que nous ne sommes que des voyageurs d’un petit satellite, d’un petit soleil d’autant que le satellite Humbolt nous a fait repousser les limites de l’observation des galaxies.
    
    Jamais les humains n’ont pu autant facilement communiquer entre eux. Ce n’est pas pour autant que la qualité des dialogues ait augmenté. Depuis quelques décennies, l’on peut voir, entendre et tuer n’importe qui où qu’il soit sur la planète. On peut aussi le sauver. Parfois ! 
    
    Les nouvelles générations imaginent déjà des solutions pour sortir de la folie du « capitalocène » en adoptant d’autres moyens de se loger, de se nourrir, de s’habiller, de vivre ensemble.
    
    J’entends que d’aucuns apprennent et enseignent à dominer les derniers outils informatiques, à se méfier des réseaux sociaux où l’on rencontre le pire et le meilleur. 
    
    Je vois que certains luttent pour plus de fraternité, plus d’amour non seulement entre humains mais avec la nature, plantes et animaux.
    
    Je vois, qu’acculés à leurs excès les maîtres du « capitalocène » essaient de nous imposer de nouvelles bonnes-mauvaises solutions comme les voitures électriques, tout aussi polluantes que les thermiques à fabriquer, entretenir et recycler. Ou ces parcs éoliens en mer qui mettent en péril la pêche côtière et nécessitent  l’utilisation de matériaux non recyclables. 
    
    Je constate avec satisfaction que l’idée de consommation frugale fait son chemin ; que des nouvelles méthodes de production et de consommation se mettent en place. Que les vélos redeviennent plus qu’une mode.
    
    La notion de recyclage s’ancre dans les habitudes des gens. Encore faut-il suivre ce que nous trions et vérifier s’il y a bien recyclage de qualité et non ces transports vers des pays pauvres où des milliers de gamins brûlent leur santé et nos ordures électroniques pour récupérer ce qui devient de plus en plus rare, à savoir les métaux rares.

    De COP en COP, on piétine. Ce qui était urgent, il y a trente ans, devient urgentissime aujourd’hui. 
    Mais, le capitalisme est-il compatible avec l’écologisme ? Là est la question que peu osent poser.
    
    Il n’y a de capitalisme raisonnable qu’un capitalisme extrêmement surveillé par des états puissants qui l’encadrent, le dominent, le contrôlent dans l’intérêt du plus grand nombre et non dans celui du 1% les plus riches. 

    Verrais-je cela un jour ? J’en doute. 
    Mais j’ai bon espoir quand même, si ce n’est pour moi, ce sera pour ma descendance.

27/07/2021

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