Choses vues (suite)

J'ai vu...

J'ai vu des salariés en lutte obtenir des congés payés supplémentaires puis des RTT.

J'ai participé à des défilés, des luttes dans la joie, qui se sont terminées parfois et même de plus en plus souvent par des défaites.

J' ai vu des services publics être démantelés, réduits, privatisés, éclatés, humiliés et résister encore.

J'ai vu les parents d'élèves venir donner des leçons d'éducation aux enseignants, exiger qu'on laisse leurs salopiots se comporter en voyous impunément, après avoir entendu jadis des parents me confier leurs enfants en me disant : "Je te donne ma fille ou mon fils à éduquer. T'as tous les droits, du moment qu'il ou qu'elle réussisse."

J'ai vu des policiers devenir pires que les voyous qu'ils sont chargés de mettre à raison et défendre avec zèle les privilèges de ceux qui les faisaient battre leurs frères et sœurs, leurs parents, voire leurs enfants, trahissant ainsi leur classe sociale et se dégoûter de leur boulot au point de se suicider.

J'ai vu des gens de lettres débiter des sornettes, donner des leçons de morale qu'ils ne s'appliquaient pas.

J'ai vu la médiocratie remplacer l'intelligence et s'emparer des chaînes de la télévision, et préparer les cerveaux à recevoir la publicité, plaçant ainsi la consommation au sommet des valeurs sociétales.

J'ai vu les femmes se battre et gagner pour être considérées à l'égal des hommes et puis à nouveau menacées par des porte-couilles ultra-religieux qui les obligeaient à s'ensacher, à obéir et à croire que l'habit fait le moine comme la cornette la religieuse ou le hijab la musulmane.

J'ai vu la haine ordinaire s'emparer des pétochards et reprocher à des gens colorés de n'avoir pas su choisir leurs parents. Ce racisme ordinaire qui constitue bien le comble de la bêtise humaine qui tend vers l'infini.

J'ai vu discourir un centenaire sur l'œuvre de sa vie, sans trop s'en vanter et tenir des propos que bien des jeunes, formatés par les études petites et grandes, eussent été incapables de proférer. Quoique !

Il m'arrive d'être étonné par ce que m'apprennent des jeunes chercheurs en Histoire ou en sociologie, restés en France, et résistant aux appels des universités de l'Empire qui nous pompe nos cerveaux depuis que les chercheurs français passent la moitié de leur temps de travail à chercher... des partenaires privés pour financer une recherche française de plus en plus maltraitée par des gouvernements dirigés depuis Bruxelles.

J'ai vu mes enfants réussir dans leurs études et vivre décemment en pouvant financer les études de mes petits-enfants. L'ascenseur social bien grippé fonctionne encore un peu.

J'ai vu quelques pays du monde dont certains où se côtoyaient la plus extrême misère et le plus grand luxe, le tout accepté grâce à une religion qui fait que l'intouchable vivant sur les trottoirs n'a que ce qu'il mérite puisque dans ses vies antérieures son âme a dû commettre des horreurs.

Comme les religions sont utiles aux riches ! Certes, dans la chrétienté, ils n'iront pas au Paradis, mais apparemment, ils s'en foutent complètement avec la bénédiction des prélats qui pètent eux aussi dans la soie. Chez les protestants, leur richesse acquise sur le dos de ceux qu'ils exploitent est un don de Dieu qui les oblige à quelques dîners de charité et aumônes.

J'ai vu la beauté des fjords de Scandinavie, le soleil sombrer au large du Nez de Jobourg, la blondeur des bancs de sable de la Loire, et les neiges du Massif du Mont Blanc. Tout spectacle de la Nature m'enchante et m'apporte du bonheur. On ne se lasse jamais de certains cieux.

J'ai vu la somptuosité kitch des églises baroques européennes et le génie des hommes capables d'ériger des pyramides, des temples gigantesques et des cathédrales dentelées tout en jeux de lumières à l'intérieur.

J'ai vu des pèlerinages d'amateurs de beauté faire la queue à des rétrospectives d'artistes célèbres, peintres, sculpteurs, photographes.

J'ai vu des foules déchaînées, aduler des stars du show-bizz, se mettant en transes comme des amateurs de vaudou, et s'enfuyant du réel en éclatant la sauce blanche de leurs cervelles au rythme fou d'une sono en délire.

J'ai vu les premières grimaces d'un nouveau-né tout juste sorti du ventre de sa mère ayant subi les mille douleurs et crier son droit à une vie aérobie après avoir connu 9 mois de vie dans le liquide amniotique.

J'ai vu mourir bien des proches, bien des gens que j'admirais, et que je vais rejoindre dans le néant d'où nous sommes tous issus.

C'est ainsi que les hommes vivent...

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